MANQUANT A L'APPEL

I

LE soleil disparaît au couchant, dans un flamboiement d'or qui met une

gloire à la cime des montagnes.

Sous la caresse de son dernier baiser, les eaux limpides de la rivière

s'allument, à la surface, de fugitives étincelles; un suprême

rayonnement anime les détails du paysage, qu'un court crépuscule va

rapidement assombrir et que les ténèbres s'apprêtent à effacer. Le vent

du soir, imprégné de balsamiques parfums, courbe les minces roseaux

frissonnants, tout le long des rives abruptes où l'argile se montre par

places, comme la peau sous un haillon effiloché. Au ciel, du côté de

l'occident, quelques légers nuages planent, floconneux, et reflètent eux

aussi, par une délicate teinte rosée jetée sur leurs contours, l'éclat

mourant de l'astre réfracté.

De la vallée, avec les tièdes exhalaisons d'un sol surchauffé, monte

vers les sommets une rumeur confuse faite de mille bruits divers; mais,

si la variété des sons frappe nettement l'oreille, celle-ci, du moins,

n'en conserve pas l'impression: tout se fond en une seule harmonie très

douce, puissamment mélancolique. La chanson du crépuscule n'est plus,

comme dans nos pays tempérés, un murmure apaisé, reposant: c'est une

plaintive mélopée, une sorte de lamentation de l'au-delà, de chant

funéraire entendu à travers les planches du cercueil...

Cependant, les lueurs flottantes ont disparu. Au zénith, une à une, les

étoiles dispersent leurs scintillantes paillettes, les nébuleuses sèment

leurs fines poussières lactées. La lune, nouvelle, laisse le champ libre

à ces peu redoutables concurrentes dont elle ne saurait jalouser le

timide éclat.

Et voilà que, d'un enfoncement de la rive où les roseaux, violemment

écartés, abandonnent au fil de l'eau leurs tiges à demi-brisées, une

embarcation se lance en plein courant, si petite qu'elle fait à peine

une tache plus sombre à la surface enténébrée du fleuve. C'est un de ces

canots légers en rotin tressé qui servent aux Annamites du haut pays

pour la navigation locale, et dont l'instabilité est telle que le

moindre mouvement du rameur se traduit immédiatement par une série

d'oscillations aussi désagréables qu'inquiétantes.

Et, s'il nous était donné de percer le manteau d'ombre couvrant la

rivière, nous verrions, accroupi au fond de ce canot-fantôme, le fusil

barrant les genoux, l'oeil aux aguets, un Européen, un soldat qui, la

main sur un gouvernail improvisé, dirige tant bien que mal la périlleuse

descente.

L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891 · 第 7 / 33 题