Quand G.-D. Gédéon, après une absence forcée de deux jours, revint à sa
répétition, il entendit, à l’avant-dernière scène du un, un mot de
sortie qu’il n’avait pas écrit...
--Qu’est-ce que c’est que ça?
--C’est le patron qui m’a dit de le dire.
--Non, non, je préfère...
--Je ne le dirai pas, puisque vous ne le voulez pas. Mais nous avons
tous ri l’autre jour, quand le patron a trouvé ça. C’est bidonnant...
--C’est bidonnant, dit G.-D. Gédéon. Mais je préfère que vous ne le
disiez pas...
... Le patron qui déjeunait en ville arrive un peu en retard.
--Vous allez me reprendre ce un.
Il écoute le un d’un air distrait. Il digère encore... Il a fait
reprendre l’acte par acquit de conscience. On arrive à l’avant-dernière
scène. G.-D. Gédéon pense au mot de sortie qu’il a fait supprimer...
C’est un petit conflit en perspective... Non, car le directeur n’écoute
pas... Mais, comme Gadriel, l’acteur, arrive à la fin de sa scène, et
sort, le patron sursaute tout à coup sur sa chaise...
--Hé bien? Et ce mot que vous disiez?
L’acteur regarde l’auteur, puis le patron, puis regarde encore
l’auteur...
--C’est l’auteur qui ne veut pas...
--Pourquoi ça? dit le directeur, son visage étonné tourné vers Gédéon.
--... Le mot est amusant, dit Gédéon... Il est très amusant. Mais vous
ne trouvez pas qu’il détonne un peu?...
--Vous êtes sûr d’un gros effet de rire, affirme le patron.
--Je ne dis pas non... C’est très probable. Mais je ne sais pas si, à ce
moment-là...
--... Vous faites une pièce comique, et vous ne voulez pas qu’on rie...
Très bien. Gadriel, vous ne direz plus le mot, puisque Monsieur Gédéon
ne veut pas qu’on le dise. Monsieur Gédéon est le maître de son texte.
(Monsieur, devant le nom patronymique, est, sur un plateau, le terme le
plus méprisant que l’on puisse employer.)
Monsieur Gédéon se dit que c’est la brouille, ou tout au moins la
froideur désolante... Il vaut mieux céder.
--Si, si! crie-t-il à Gadriel, dites le mot!
--Mais non, riposte le patron, il ne le dira pas.
--Je tiens à ce qu’il le dise, reprend Gédéon avec une énergie qui, il
le sait bien, ne sera pas désobligeante.
Il n’ignore pas non plus que ni le directeur ni les acteurs ne
comprennent la ridicule manie des auteurs de tenir à leur texte.
D’ailleurs, ni les auteurs ni les acteurs ne comprennent la vanité
puérile du directeur, qui tient à son autorité. Et ni les auteurs ni les
directeurs n’arrivent à admettre la susceptibilité absurde des acteurs,
qui acceptent si difficilement des conseils.
... Les répétitions seraient bien monotones si elles n’étaient pas un
peu animées par le match à trois de ces amours-propres si divers et si
semblables.
Mais G.-D. Gédéon n’est pas encore arrivé à la sérénité tranquille de
l’observateur détaché des choses de la scène. Il ne pense qu’à sa pièce,
qu’à l’événement prochain... Pour que cet événement soit heureux, il
faut que tout le monde travaille, et, pour que l’on travaille, il faut
qu’il n’y ait pas de désaccord.
Le lendemain, il rit lui-même, par complaisance, au mot de sortie. Le
surlendemain, il l’écoute, et le trouve vraiment comique. Chaque
nouveau-venu rit en entendant ce mot, le secrétaire général,
l’administrateur, ou l’ami du directeur, dont on ne sait pas le nom,
mais que l’on connaît fort bien, et qui justifie sa présence presque
continuelle sur la scène par une grande placidité et des compliments de
première grosseur.
Et le mot finit par sembler si comique, que l’auteur, tout de bon,
s’inquiète, parce qu’il pense tout à coup que ce n’est pas lui qui l’a
trouvé.
Pourvu qu’il ne porte pas... Gédéon ne tient pas à ce qu’il nuise à la
scène, mais il souhaite qu’il passe inaperçu...
... Or, le jour de la générale, l’effet du mot est retentissant.
L’auteur, des coulisses, rit avec la salle. Mais il rit nerveusement,
les yeux tristes. L’acte marche très bien. La dernière scène porte
gentiment. Après le baisser du rideau, on envahit le plateau. L’auteur,
débordé, ne peut rester en place. Une foule d’amis enthousiastes se le
repasse de main en main. Enfin, un ami plus autoritaire le prend pour
lui tout seul, et lui dit d’un ton sévère que c’est de tout premier
ordre et ce qu’il a écrit de mieux.
Mais il ajoute:
--Il y a un mot qui a fait ma joie...
Et il cite le mot, le mot lui-même!
Gédéon proteste faiblement:
--Oui, le mot est drôle. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il n’est pas
entièrement de moi...
L’autre réfléchit...
--Je ne le connaissais pas...
--Tu ne peux pas le connaître. Il n’a jamais été fait. Ce que je veux
dire par là, c’est qu’on l’a trouvé aux répétitions...
... Il voudrait bien qu’on lui dît autre chose, par exemple que le mot a
beau n’avoir pas été trouvé par lui, il découle tellement de la
situation qu’il était inévitable, et qu’avoir découvert la situation,
c’était vraiment avoir inventé le mot... Mais personne ne lui dit cela.
On lui répète, au contraire, que c’est un mot imprévu, oui, tout à fait
inattendu...
Le deuxième acte, sans monter sur le un, se soutient très bien. Et le
troisième acte, assez court, passe sans accroc. En somme, c’est un
succès, un gros succès. Mais l’auteur n’est pas content. A la fin du
dernier acte, il y a encore des gens qui pensent à ce fameux mot du
premier. Ils en parlent même encore plus qu’avant. Le trait, ressassé
dans les couloirs pendant les entr’actes, a vraiment fait fortune. Le
directeur, sans rien dévoiler d’ailleurs, ne se prive pas de rappeler ce
mot triomphal à toutes les personnes qui viennent lui serrer les mains.
L’auteur, quand on le lui cite, essaie de mettre les complimenteurs sur
la trace d’autres éloges.
--... Un autre mot qui m’a amusé à écrire, c’est, vous savez, au
troisième acte, quand elle lui dit...
... Mais on répond distraitement: Oui, oui... Et on reparle encore de ce
mot obsédant. L’auteur finit par ne plus le désavouer. Car il a cru
remarquer que ça désobligeait les gens.
Et il rentre chez lui en s’efforçant d’évoquer des scènes magistrales de
sa pièce. La postérité saura les reconnaître. Et il ne veut penser qu’à
ces scènes-là, comme on retourne du côté sain un beau fruit gâté, pour
n’en voir pas la meurtrissure.