J’ai lu, me dit Gédéon, ton article de l’autre jour sur le drame en
vers. Et ce directeur qui se plaignait de payer si cher les réalisations
de rimes riches, je ne l’ai pas trouvé si ridicule...
... Moi qui suis un vieux vaudevilliste, j’aime un beau poème au delà de
toute expression. Je trouve qu’il n’y a rien au monde de plus admirable
qu’une belle idée, exprimée d’une façon nouvelle et sur un rythme
imprévu... Oui, l’accouplement, le mariage parfait d’une idée et d’un
verbe, au son d’une musique spéciale...
... Hélas! dans combien de poèmes trouve-t-on ces conditions réunies! Il
y a des poètes qui expriment leurs idées avec de jolies images. Mais la
musique qu’ils nous font entendre n’est pas précisément nouvelle. Ce
sont des réminiscences inconscientes d’autres poètes. D’ailleurs le
public goûte avec plus de plaisir ces sensations retrouvées. Et les
écrivains qui recherchent avant tout le succès immédiat n’ont qu’à se
laisser aller à leur penchant: de même que les auteurs de revues
écrivent leurs couplets sur des airs connus, ces lyriques adroits font
de la poésie sur _timbres_. Leurs couplets ressemblent aux feux
d’artifice de fêtes nationales. On voit une fusée lumineuse qui monte,
qui monte... on guette impatiemment l’instant où elle éclatera... Elle
éclate en un vers sonore, comme en une gerbe épanouie. Applaudissements.
Enthousiasme. Les spectateurs soulagent leurs nerfs tendus. La fin du
couplet est une glorieuse délivrance.
... Il est bien difficile, pour un poète digne de ce nom, pour un
créateur, de faire accepter tout de suite par le public un rythme
nouveau. Quand on pense que Verlaine, un des sept ou huit poètes de
notre littérature, n’a été compris que fort tard par des lyriques
exercés. On l’a traité de _poeta minor_. Attends un peu. Je ne vends pas
de pronostics. Mais, pour aujourd’hui, je tiens celui-ci à ta
disposition: Verlaine fera partie de l’équipe première, à côté du père
Hugo, de Lamartine, de Vigny, de La Fontaine, de Malherbe et de Ronsard.
Relis _les Chansons pour elle_, et _Sagesse_, et _Les Fêtes galantes_,
et tout...
... Et ce n’est pas un poète à côté, un poète en marge. Il est dans les
traditions... Seulement, on ne s’en est pas aperçu tout de suite. La
tradition, nous la voyons bien dans le passé, mais nous ne l’apercevons
pas dans le présent. Où faut-il se mettre pour être dans la tradition?
Ça ne consiste pas à imiter les autres, mais comme on l’a dit, à les
continuer. Pour les continuer, il faut sans doute ne pas s’occuper d’eux
et faire de son mieux. Il y a, à toutes les époques, un certain nombre
d’écrivains qui font de leur mieux. Chacun d’eux «installe» ses
chefs-d’œuvre. Mais on ne sait à quel moment passera le jury.
... Aussi, au lieu d’attendre ces jurys futurs, si incertains et si
insaisissables, des poètes de talent préfèrent-ils travailler pour les
juges actuels. Ceux-là, ils savent comment les prendre.
... On a parlé assez dédaigneusement de nos trucs, à nous autres
vaudevillistes. Certains poètes sont aussi ficelles que nous. Le piège
lyrique prend délicieusement les âmes, par des moyens mécaniques assez
vulgaires, avec des répétitions de mots, avec des changements de mètres.
Quand on est un peu fatigué des alexandrins, un petit poème en petits
vers est le bienvenu, quoi qu’il vienne raconter.
... Et puis un langage harmonieux satisfait tellement le public, si
désireux d’être charmé, et qui a tant besoin _de ne pas écouter_! Qu’un
beau gentilhomme soit en présence d’une jolie dame, et qu’ils se disent
des vers... L’auteur habile n’a à se soucier que de la longueur de la
scène. Il faut en envoyer une certaine mesure, ni trop, ni trop peu.
... Le metteur en scène intelligent, lui non plus, ne doit pas se
préoccuper du sens des paroles, mais du temps qu’elles durent. J’ai vu,
il y a une dizaine d’années, un drame en vers, à l’Odéon, où «les
passades» étaient réglées comme les «passades» d’arroseurs. Quand, dans
une tirade, le protagoniste avait répandu sur la gauche du parterre une
trentaine d’alexandrins, il venait arroser la droite de la salle d’une
quantité de poésie à peu près égale.
... Comment voulez-vous régler d’autre façon les monologues de grands
politiques? Que dis-tu des monologues de grands politiques dans les
drames en vers? Moi, c’est ce qui me stupéfie le plus.
... Quand je pense que l’ordre des idées de ces hommes d’état
considérables est régi par des assonances, je suis plein d’étonnement!
Car il est si difficile déjà de penser juste... Or, non seulement les
Richelieu et les William Pitt lyriques nous émerveillent par la belle
ordonnance logique de leurs pensées, mais ils trouvent moyen en même
temps de faire entendre toutes les douze syllabes des sons qui se
répondent... Quand le mot: _étoile_, se présente dans leur
développement, il faut de toute nécessité qu’ils parlent ensuite de
_toile_ ou de _voile_. Il me semble voir le ministre des finances à la
tribune nous sortir un discours substantiel sur les impôts, tout en
jonglant avec des billes de billard et des poignards japonais.
... Lorsque c’est le vieux Corneille ou un Jean Racine qui s’en mêle, on
ne pense pas à ça. On se trouve en présence d’un miracle; il n’y a qu’à
admirer... C’est parce que des miracles de cette sorte se produisent de
temps en temps dans le drame lyrique que nous mettons avec justice ce
genre littéraire bien au-dessus de tous les autres. Mais c’est pour
cette même raison que je suis un sale public pour beaucoup de drames en
vers. Je suis venu là pour assister à un miracle. Il me faut mon miracle
ou je ne marche pas... Pas de miracle tout le temps, bien entendu. Mais,
au cours de la soirée, un coup d’émotion bien sérieux, et pas du chiqué.
Il y a certains ouvrages qu’on n’a pas encore assez louangés: je te
citerai _Kaatje_, que l’on a joué, il y a quelques mois au théâtre des
Arts, et l’_Embarquement pour Cythère_, de ce pauvre Veyrin.
... Quand un poète sait être humain et vrai, sa vérité est plus belle
que toutes les autres...
... Voilà pourquoi, termina Gédéon, on peut toujours «m’avoir» à un
drame en vers. Et voilà pourquoi, ajouta-t-il encore, on m’y a bien
rarement...»