UN HABITUÉ

Percy Smith était, à Newmarket, un jockey de troisième ordre. Il gagnait

par an une quinzaine de courses, dont un certain nombre de handicaps.

Pouvant monter à sept stones, ce qui est un petit poids pour un homme

fait, il avait un sérieux avantage, en course, sur des jockeys enfants.

Dockmaster partit grand favori dans le Lincolnshire. Son propriétaire,

le capitaine Howell, l’avait confié à Percy Smith. Le cheval fit une si

mauvaise course que Percy fut appelé devant les commissaires. Il

s’expliqua mal, et on lui retira sa licence de jockey.

Percy Smith dut s’expatrier. Il emportait, dit-on, un petit matelas de

banknotes, dont l’avaient pourvu quelques gros bookmakers, que la

victoire de Dockmaster eût désobligés. Percy Smith vint s’établir à

Paris et fréquenter les courses, où il exerça un vague petit métier de

donneur de pronostics. Il pariait aussi quelquefois.

En dehors de quelques lads anglais, qu’il rencontrait sur les champs de

courses, Percy, à Paris, n’avait aucune relation. Depuis six ans qu’il

s’était installé à l’étage le plus élevé d’un modeste hôtel garni de la

rue Saint-Honoré, il n’avait pas appris un seul mot de français.

Était-ce par timidité, par sauvagerie, par britannisme irréductible? Il

payait sa note régulièrement le samedi soir, donnait un pourboire à la

bonne. Si, au restaurant, un client de passage lui adressait la parole,

il hochait toujours la tête. On se lassait de cette réponse identique et

l’on n’insistait plus.

Percy Smith était petit, mince, très cuit de visage, imberbe, le nez

pointu, la bouche toujours ouverte. Il portait un petit chapeau marron,

et un vêtement de même couleur. Par les temps très froids, il sortait un

très long pardessus vert.

Percy Smith était un habitué du Théâtre-Français.

* * * * *

On ne sait pas au juste pourquoi il y vint la première fois.

Peut-être avait-il simplement passé devant. Peut-être avait-il appris

par un Anglais que c’était le plus fameux théâtre de Paris.

Un soir, il se présenta au guichet, regarda, sans y rien comprendre, le

prix des places, lut tant bien que mal les mots: avant-scène de balcon.

Il les répéta, en les déformant, à la préposée, et déposa un billet de

cent francs sous le guichet. La buraliste lui rendit trois pièces d’or,

lui donna le coupon de l’avant-scène B, qu’il exhiba sur sa route à

quatre ou cinq contrôleurs et ouvreuses. Il finit par s’installer tout

seul dans une des avant-scènes de droite, qui font face à celle de M.

Fallières.

On jouait ce soir-là _Jean Baudry_, d’Auguste Vacquerie. Percy Smith

suivit la pièce dans le plus profond recueillement et s’en alla à

minuit, très content de sa soirée. Il avait été un peu étonné tout de

même qu’on ne lui eût pas rendu davantage sur son billet de cent francs.

Il finit par apprendre et par retenir ces mots: meilleur marché, qu’il

prononçait: méa mâtché.

La seconde fois qu’il se rendit au Théâtre-Français, il s’approcha du

premier bureau, et prononça sa phrase: «Méa mâtché.»

Un sergent de ville obligeant le conduisit au deuxième bureau; on lui

rendit, cette fois, sur son billet de cent francs, une grande quantité

de monnaie d’or et d’argent.

Quand il parvint tout au haut du théâtre, il s’aperçut qu’il était très

mal placé. Le premier acte du _Marquis de Villemer_ commençait. Il

attendit le baisser du rideau, s’approcha d’une ouvreuse, à qui il

raconta toutes sortes de choses en anglais; il en raconta encore

davantage à l’inspecteur à qui on le conduisit... Au contrôle, il fut

intarissable. Enfin il remit un billet de cent francs à un monsieur en

habit, qui lui rapporta un coupon de fauteuil d’orchestre, avec une

quantité de monnaie encore très considérable.

Aux fauteuils d’orchestre, Percy Smith se sentit tout malheureux et

égaré. Il passait devant des gens assis en balbutiant: «_Sorry,

sorry..._» Puis des gens passèrent devant lui, en lui disant: «Pardon!

pardon!...» ce qui le remplissait de confusion. Un vieux monsieur, placé

à sa droite, se mit à lui parler. Percy Smith le regarda avec

effarement... Il aurait bien voulu s’en aller. Mais la toile s’était

levée sur le second acte, et Percy Smith, contracté d’attention, essaya

de suivre les obscurs démêlés de Mlle de Saint-Genex, de Diane de

Xaintrailles et du brillant duc d’Aléria.

Au baisser du rideau, il n’osa pas quitter sa place, mais pendant le

troisième acte, son voisin de gauche lui ayant adressé la parole, il

décida qu’à l’entr’acte il se rendrait encore au contrôle et tâcherait

de se faire donner l’avant-scène de droite, celle qui n’est pas tout

près de la scène, et qui n’avait pas, ce soir-là, trouvé d’amateur.

Il remit un billet de cent francs au contrôle. Cette fois-ci, on lui

rendit beaucoup moins de monnaie. Et il eut la satisfaction d’assister,

à sa place favorite, à la fin de la pièce.

Il ne manqua pas de retenir la lettre inscrite sur la porte de

l’avant-scène, apprit comme il fallait prononcer B. Désormais, il

demanda au bureau l’avant-scène B. Quand elle n’était pas libre, il s’en

allait. Et il revenait un autre soir, sans jamais, d’ailleurs, consulter

l’affiche.

Au milieu de la soirée, il lui arrivait toujours d’avoir soif. Il

n’osait pas aller au buffet, et aucun des bars qu’il connaissait n’était

assez près du théâtre. Alors, il se rendait sur le terre-plein, près du

bureau des omnibus, et mêlait à un gobelet d’eau de la wallace une

petite topette de brandy, qu’il avait apportée dans sa poche.

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 81 / 103 题