J’aime arriver de bonne heure au théâtre, et m’installer à ma place au
moment où la salle est vide, de façon à voir venir les spectateurs un à
un, et surtout pour ne pas manquer l’entrée d’un personnage entre tous
sympathique, le monsieur qui accompagne une dame à grand chapeau.
... D’ordinaire, il la laisse pénétrer toute seule dans la salle afin
d’assister le moins possible à l’effet de cette entrée, au moment où le
regard des spectateurs avoisinants se lève vers le monument de plumes.
Quand le monsieur entre à son tour, sa figure pâle est d’un calme
effrayant. Il a l’air de ne pas penser du tout à ce chapeau énorme. Il
est d’une grande politesse avec les gens qu’il dérange, mais c’est
uniquement parce qu’il les dérange en passant.
Puis, la dame installée, le monsieur s’assoit à côté d’elle, l’air plus
digne et plus calme que jamais. Il s’efforce de ne point bouger, pour ne
pas gêner le spectateur qui se trouve derrière lui. On peut être sûr que
sa tenue, au spectacle, sera des plus correctes, qu’il applaudira
gentiment, sans exagération, et qu’il écoutera la pièce avec une
attention scrupuleuse. En attendant que le rideau se lève, il a ouvert
son programme et s’y plonge tout au fond... Pour rien au monde, il ne
voudrait jeter un regard derrière lui, et voir ce cortège assis, mais
plein de haine...
A un moment donné, la dame se penche légèrement pour lui parler; tout
l’énorme écran parcourt un arc de cercle inquiétant... Le monsieur
avance l’oreille; peut-être n’est-il pas fâché que les gens qui
murmurent puissent le croire un peu sourd...
Ce n’est pas la première sortie du grand chapeau. Le monsieur est un
résigné. Il a dit, au moment du départ: «Tu mets ce chapeau-là?»--«Oui,
hé bien?»--«Hé bien, rien...»--«Est-ce que ça te gêne?»--«Non,
non.»--«Si ça te gêne, il faudrait le dire.»
Il n’a rien dit. Ou bien s’est-il rendu compte que ses protestations
étaient inutiles, ou bien n’a-t-il pas su ce qu’il aurait fallu dire. Et
même, s’il l’avait su, il n’aurait pas protesté davantage, car c’eût été
long, on serait arrivé en retard au spectacle, et on aurait dérangé tout
un rang. Il n’eût plus manqué que cela!
* * * * *
Voici une anecdote absolument authentique. C’était au Théâtre-Antoine, à
la première d’_Anna Karénine_. Regagnant ma place à la fin d’un
entr’acte, je la vis occupée par une dame à grand chapeau, qui s’était
trompée d’un fauteuil. Je lui fis remarquer son erreur.
--Oui, dit à haute voix une autre dame, placée à un rang derrière,
madame n’est pas à sa place. Et c’est fort heureux pour ma petite fille,
qui n’aurait absolument rien vu derrière ce chapeau... Je ne comprends
pas qu’on vienne au théâtre avec des chapeaux pareils...
La dame au grand chapeau jeta les yeux derrière elle, regarda un instant
la petite fille, et trouva cette justification admirable:
--_Anna Karénine_ n’est pas une pièce pour les enfants...
* * * * *
Moi, je pensai que cette dame était très gentille de donner au moins
cette explication. Il est probable que si le monsieur de la dame au
grand chapeau avait fait des observations à la compagne de sa vie, elle
ne lui aurait rien répondu du tout. La grande supériorité des femmes sur
les hommes, c’est que les hommes ont beaucoup de choses à leur dire, et
qu’elles n’ont rien à leur répondre.
Le monsieur se fût lancé dans des argumentations abondantes et pauvres.
Qu’est-ce que peut faire un misérable être civilisé, avec sa chétive
raison humaine, contre une splendide princesse sauvage, qui se met des
plumes sur la tête?
Gêner dix personnes, leur gâter un plaisir auquel elles ont rêvé depuis
plusieurs jours, voilà ce qu’un homme au faible cœur ne peut pas
supporter. Mais une femme n’a pas à s’occuper de cela; ce qu’elle fait
s’appellerait pour un homme de la goujaterie; pour elle, ce sont «les
droits de la beauté».
Il y a des milliers d’années que les hommes ont la responsabilité de
leurs actes. La peur des coups qu’a raillée Courteline, la bienfaisante
«peur des coups» leur a appris à se soucier du bien-être d’autrui. Que
ce soit pour ce vil motif ou pour des raisons plus nobles, il est
incontestable que les hommes sont mieux élevés que les femmes.
Au théâtre, ils ne prennent pas un plaisir complet, s’ils sentent que ce
plaisir n’est pas partagé par tout le monde. Plus d’un anticlérical
farouche est gêné, dans une salle de spectacle, s’il entend dire du mal
des curés. Il est gêné parce que ça gêne les autres. Il n’est pas là
pour discuter, mais pour s’amuser, et pour sentir qu’on s’amuse autour
de lui.
Dans une loge, il est souvent moins désagréable d’être à la mauvaise
place, tout au fond, que d’être devant, et d’avoir derrière soi
quelqu’un qui ne voit pas bien. Mais les dames, elles, trônent
superbement et sans remords aux meilleures places. Et les messieurs des
loges supportent alors qu’elles aient de grands chapeaux, puisqu’elles
ne gênent qu’eux...
* * * * *
Tels sont les propos que ce philosophe de mes amis se tenait à lui-même,
et qu’il adressait, de loin et mentalement, à cette dame au grand
chapeau.
Il faut dire que ce philosophe, ce soir-là, était venu tout seul au
théâtre. Aussi faisait-il le malin.