On cherche en ce moment des moyens énergiques pour reconstituer dans nos
forêts une race presque disparue: il s’agit du payant, dont l’espèce est
menacée d’être détruite par d’autres individus envahissants, désignés
elliptiquement sous le nom de «faveurs».
Ne parlons pas ici du payant d’importation, le provincial et l’étranger,
le seul gibier qui, depuis nombre d’années, alimentait notre marché
théâtral.
Mais j’ai connu dans ma jeunesse un «payant» parisien, timide, inquiet,
aboulique...
* * * * *
--Madame, avez-vous quatre places, à côté l’une de l’autre... pour
demain soir?
--A l’orchestre?
--A l’orchestre ou au balcon... mais au balcon de face... Je ne tiens
pas au premier rang.
--... Voyons... En tout cas, nous n’avons rien au premier rang de
balcon..., et dans les autres rangs de face... rien non plus. A
l’orchestre, je n’aurais que quatre fauteuils tout au fond. Mais
pourquoi ne prendriez-vous pas une loge? Le 47 de face, par exemple.
Elle est très bonne.
--Combien de places?
--Six, à douze francs.
--Pas moyen d’en avoir quatre?
--Nous n’avons pas le droit... Cependant, par exception...
--Mais si j’avais quatre places dans cette loge, nous ne serions pas
sûrs d’être seuls!
--Ah! dame! ça dépendra... En ce moment, nous avons beaucoup de monde...
Prenez donc la loge tout entière!
--Soixante-douze francs pour quatre places, ça fait dix-huit francs par
personne... Ce n’est pas possible!
--J’ai encore la loge 24, de côté. Elle est de trois places. Je vous
donnerai le balcon 78, tout devant.
--... Ce n’est pas pratique! Et voit-on bien dans cette loge de côté?
--Dame! les deux personnes devant ne seront pas mal. Mais sûr et certain
que la personne derrière sera forcée de se tenir debout...
--... La personne derrière, ce sera moi... Mais enfin...
--Et puis, vous pourriez laisser un autre monsieur dans la loge, et
prendre le balcon?
--Peut-être. Si je vous demandais de me garder les places une
demi-heure? Je voudrais consulter ces dames.
--Une demi-heure juste.
--Dans une demi-heure, je reviens.
* * * * *
Le payant s’éloigne, torturé par l’indécision. Ce n’est pas «ces dames»
qu’il va consulter. C’est son propre cœur anxieux.
Quel parti prendra-t-il?
Rentrer chez lui, dire à sa femme: «Je n’ai pas de places!» A sa femme!
Impossible!...
Prendre la loge de côté et le balcon isolé... Quelles complications!
Si c’est lui qui va au balcon, sa femme, par principe, lui fera la tête.
Elle ne fait rien de son mari; mais elle veut l’avoir auprès d’elle, à
sa disposition.
Prendre quatre places dans la loge de six, et trouver deux dames
étrangères installées aux places de devant...
Se payer la loge entière, et dire à sa femme qu’on n’a payé que quatre
places... Mais l’autorité féminine exerce un contrôle si minutieux sur
les fonds de la communauté!... Et puis, on n’a pas le droit, quand on
aura peut-être un jour des enfants, de dépenser soixante-douze francs
pour quatre places.
Les marchands de billets... Notre payant timoré a peur des marchands de
billets...
Le payant que j’ai connu était un homme bien malheureux.
* * * * *
Mais j’ai connu aussi des «faveurs» très tourmentés.
Le sieur T... et sa femme, pourvus d’une belle fortune, adorent le
théâtre. Ils voudraient courir sans tarder aux pièces nouvelles, et s’en
repaître avidement... Malheureusement pour eux, ils connaissent des
journalistes. Et comme ces journalistes leur ont donné plusieurs fois
des billets, le sieur T... et sa femme n’osent plus acheter de places de
théâtre.
Ils ne sont pas avares et ils estiment que vingt ou trente francs pour
une bonne soirée, ce n’est pas trop cher. Mais comment dépenser vingt ou
trente francs pour un plaisir qu’on peut avoir à l’œil?
Alors, ils vont au théâtre à la cinquantième ou à la cent cinquantième,
selon le succès; la salle est à moitié vide, et, souvent, deux ou trois
des protagonistes ont lâché leur rôle...
* * * * *
En outre, le «faveur» souffre de la crainte d’être mal placé.
--As-tu reçu les deux places?
--Il m’a envoyé sa carte: Prière de placer deux personnes...
Deux personnes... Deux anonymes... Deux humbles et quelconques unités!
--Je ne vais plus au théâtre dans ces conditions-là! dit la dame. La
dernière fois, ils nous ont donné un fauteuil et un strapontin. Qu’il
nous envoie deux places numérotées!...
--Il y consentira peut-être. Mais il nous les donnera mauvaises, pour
nous faire croire que les premiers rangs sont pris... Je vais me mettre
en habit, toi en décolleté. Ils nous placeront dans une avant-scène.
Les «faveurs» finissent par être plus exigeants que les payants. Et ça
se comprend. On leur fait une politesse: il faut qu’elle soit complète.
Le payant, lui, fait une affaire. Qu’il se défende! Si on lui colle une
mauvaise place, tant pis pour lui!
D’ailleurs, les payants (qui sont des êtres humains... après tout), les
payants ne veulent pas se dire qu’ils ont fait une mauvaise affaire. Ils
font leur possible pour être contents, heureux, et manifester leur joie.
Ils paient, donc ils chanteront!
* * * * *
Il existe une variété sauvage de «payants», très différente du payant
vulgaire, domestique et résigné. Nous voulons parler du payant
occasionnel, ce «faveur» qui s’est vu dans l’obligation de conduire un
soir déterminé, à un théâtre donné, soit une dame qu’il veut conquérir,
soit un monsieur qu’il veut rouler. Il a donc pris ses places au bureau.
Soyez tranquille, il le répétera plusieurs fois dans la soirée.
Il se dédommage enfin de la longue contrainte où l’a réduit sa condition
de «faveur».
D’ordinaire, c’est à voix basse qu’il est obligé de «chiner» le
spectacle... Et, quand le rideau tarde à se lever, c’est avec précaution
qu’il ajoute le bruit de ses pieds aux autres bruits de pieds réclamant
«des lampions», en cadence: tout en frappant sournoisement le sol, il
continue à parler à sa voisine de l’air le plus détaché...
Aujourd’hui, il se rattrape: la foule impatiente n’a pas de plus enragé
meneur. Et si quelqu’un siffle, ne cherchez pas: c’est le payant
occasionnel. Il tient à profiter de tous les droits que, pour une fois,
il a achetés en entrant...
* * * * *
Dieu m’a permis, un soir de ma vie, d’assister à la confusion d’un
payant orgueilleux, insolent, despotique.
C’était dans un petit théâtre, alors en pleine vogue. Le samedi, on
refusait du monde.
Ce samedi, le payant en question, qui avait installé une dame dans une
loge, était redescendu au contrôle pour se plaindre de je ne sais pas
quoi, et empoignait le contrôleur dans des termes qui, proférés à
l’adresse du pain pourri lui-même, eussent paru exagérés.
Les contrôleurs ne s’en inquiétaient que très peu. Leur contrôle était
assiégé; ils avaient autre chose à faire qu’à répondre... Le monsieur,
comme manifestation suprême, posa son coupon sur le comptoir, et
s’écria: «Mon argent! Je veux mon argent!»
Il savait fort bien que ce n’est conforme ni au droit ni à l’usage, et
que, sauf dans des cas tout à fait graves, on ne reprend pas les coupons
délivrés.
Mais il y avait ce soir-là tellement de monde que l’administrateur,
présent au contrôle, saisit avec empressement le billet, qu’il rendit à
la buraliste, en lui disant froidement:
--Remboursez monsieur!
Et, séance tenante, le coupon fut revendu à d’autres clients.
... Le monsieur, déconfit, dut empocher son argent... puis remonter,
comme un calvaire, l’escalier des loges, pour aller chercher sa femme...
On les vit revenir tous deux quelques minutes après, et tout le monde
sentit que ce qu’avaient «pris» les contrôleurs n’était rien
certainement auprès de ce qu’allait prendre le monsieur, qui, pour le
moment, descendait aux côtés de sa compagne, toute pâle, silencieuse et
terrible comme le Silence.