Si tu veux t’amuser, me dit mon ami Jérôme, le secrétaire du
Théâtre-Humain, viens donc passer une heure avec moi, dans mon bureau, à
regarder et à écouter simplement les gens qui viennent me voir. Je ne
dis pas que tu trouveras, dans cette contemplation, un plaisir
tumultueux; mais tu t’amuseras, je te le garantis.
«Je sais très bien pourquoi ils me rendent triste. C’est toujours la
même raison: ils veulent des places. Quelques-uns d’entre eux, qui ne
sont pas des habitués, me posent la question simplement, banalement,
avec un peu de timidité: «Serait-il possible?...» ou avec une feinte
audace...
«Mais ceux-là ne sont pas intéressants. Je leur donne ce qu’ils
demandent suivant le succès de la pièce, selon leur tête ou selon mon
humeur. Non, ceux que je préfère, ce sont les tapeurs de profession,
ceux qui sont obligés de jouer un jeu compliqué, parce qu’on les a à
l’œil, parce que ce sont des récidivistes.
«Il y a le bon garçon, tout rond, tout franc, qui s’écrie en entrant,
avec une jovialité de mauvais aloi: «Qui est-ce qui vient taper son
petit ami?» A celui-là on répond avec un air de dépit aussi affectueux:
«Mon vieux, je suis désolé; ordre de la direction, aucune faveur
aujourd’hui!» Il faudra qu’il se donne un peu plus de mal et qu’il
trouve autre chose. Au fond, il n’a pas été très adroit. Avec sa
familiarité accorte, il vous a tout de suite mis à votre aise pour
pouvoir refuser.
«Il y a le nonchalant, l’homme très au-dessus des vaines joies du
spectacle. Celui-là passait simplement dans le quartier. Il est entré
pour me serrer la main. On parle de choses et d’autres. Assis au fond
d’un grand fauteuil de velours (riche épave d’une pièce mondaine que
nous avons jouée quatre soirs!), il me raconte les histoires les plus
infamantes qu’il a pu trouver. Pour obtenir un coupon de deux fauteuils,
il n’hésite pas à couvrir d’opprobre un certain nombre de ses
contemporains. Il fait entendre à tout instant un rire exagéré. Puis
tout à coup:
«--Vous faites de l’argent en ce moment?
«--Pas mécontents.
«--Vous donnez tout de même des places?»
«On se laisse aller à lui dire:
«--Pour vous!
«--Oh! bien, alors! je viendrai vous demander cela un de ces jours...
Voyons! quand pourrais-je y aller? Demain et les sept ou huit jours
suivants, je ne suis pas libre... Mais, au fait, il y a ce soir! Je n’ai
rien à faire, ce soir?... Non, rien... Pouvez-vous me donner quelque
chose pour ce soir?»
«Il est dans mon bureau depuis si longtemps que je n’ose lui refuser. Je
lui délivre son coupon... Il le prend sans précipitation, il le met dans
son portefeuille, puis tâche de ne pas s’en aller trop tôt. Quand il
sera levé après m’avoir dit mille choses agréables, il semblera se
rappeler soudain la conséquence, évidemment imprévue et accessoire, de
sa visite: «Merci pour les billets!»
«Le tapeur triste, charmante variété! C’est l’homme qui n’a que des
déboires, des chagrins, voire des douleurs morales... Il s’assoit d’un
air accablé. Il semble qu’une neurasthénie implacable l’accule au
suicide. Comment ne désirerais-je pas, de toutes mes forces, consoler,
distraire ce pauvre homme en détresse?
«Nous avons joué, l’année dernière, une pièce un peu fantastique, où
l’on conduisait les enfants. J’ai reçu une trentaine de lettres
d’enfants de tapeurs, de petits enfants mendiants dressés par leurs
pères.
«J’ai connu un tapeur émérite, un champion, qui, lui, jouait de toutes
les cordes: la joie ingénue du gentil gros garçon dont vous pouvez, avec
un billet, faire un heureux; la passion d’un affamé d’art, qui a besoin
de vibrer, et à qui l’on se doit de procurer les nobles bonheurs qui
sont nécessaires à sa vie intellectuelle!
«Ce tapeur m’avait déjà fait tous les coups de son répertoire. Il me
parlait de ses parents de province. La province, sans relâche, lui
envoyait une famille intarissable, dont tous les membres adoraient le
théâtre.
«Il lui semblait que j’étais uniquement destiné à m’occuper de lui. Je
n’avais pas d’autres fonctions. On m’avait placé là pour sa plus grande
commodité, et le plus grand agrément des siens.
«Quand il eut épuisé toute ma bonne volonté, il s’attaqua à l’auteur, à
qui il écrivit des lettres enthousiastes sur sa pièce. Ça donne toujours
quelque chose. Mais il eut le tort de se montrer trop vite conquis. Ses
louanges ne portèrent plus, et l’illustre écrivain finit par l’envoyer
promener.
«Alors, il entreprit un haut personnage dont il n’avait jamais osé
affronter la sévérité légendaire, le patron lui-même! Le patron marcha
deux ou trois fois. On lui servit les parents de province, la dette de
reconnaissance à payer à un bienfaiteur, les deux petits fiancés qui
seraient si ravis d’aller au théâtre! Le patron donnait les places,
parce qu’il ne savait pas au juste à qui il avait affaire. Ce fut par
hasard seulement que nous eûmes l’occasion de parler du bonhomme. Le
patron, enfin éclairé, se mit à le regarder d’un œil méfiant. Mais ce
patron, avec son air à tout casser, est un homme timide, qui ne sait pas
refuser...
Cependant, ce champion du tapage était capable de lasser les volontés
les meilleures. Encore deux ou trois fois, et le patron ne marcha plus.
«Mon individu parvint un jour, malgré les consignes, à forcer la porte
directoriale.
--Comment, c’est vous!
--C’est moi. Oui, je vous ai déjà demandé trop de places, cette année;
je m’en rends compte... Aujourd’hui, c’est une affaire très grave qui
m’amène. Il faut, ou que vous me prêtiez une somme de quatre mille
francs ou que vous me donniez une loge de six places. L’offre de cette
loge me permettra d’emprunter la somme. Je pense que vous n’hésitez pas
et que vous préférez me signer le coupon?...»
«Il disait cela gentiment, comme s’il eût consenti une commutation de
peine en faveur du malheureux directeur.
«Mais lui, cette fois, ne perdit pas la tête.
--Mon ami, il m’est impossible, vous vous en doutez, de vous prêter la
somme en question... Tout mon argent est placé, et je n’ai aucune espèce
de fonds disponibles... D’autre part, en raison du succès de ma pièce,
je ne puis donner, en ce moment, un seul billet de faveur. Toutefois,
pour vous obliger, je vais vous prêter trois louis, avec lesquels vous
passerez tout à l’heure au bureau, où vous retiendrez une loge de six
places...
«Et, ce qui est beau, c’est qu’on ne l’a plus revu. Bien entendu, il n’a
pas pris la loge à la location. Mais je le soupçonne de m’avoir fait
demander, une demi-heure plus tard, sous un nom supposé, une autre loge
de faveur où il a envoyé tout son monde.
«Le patron pensait que soixante francs, ce n’était pas cher pour être
débarrassé d’un tel homme. D’ailleurs, il eut l’heureuse chance de
tomber sur un individu un peu gêné. Bien souvent, le tapeur de billets
n’est ni gêné, ni avare. L’important pour lui, ce n’est pas d’économiser
de l’argent, c’est d’avoir des billets. Aime-t-il même le théâtre? Ce
n’est pas sûr... Il aime les billets.»