SPECTATEURS

Ils ont deux fauteuils de balcon, à un des jours d’abonnement. Leur

fortune leur donnerait droit à une loge. Mais, n’est-ce pas? le nombre

des loges est limité. Les titulaires ne veulent pas s’en dessaisir. Et

ils ont été bien heureux d’avoir leurs deux fauteuils. Il a fallu qu’un

ancien ministre s’y employât.

M. Rencoulet n’a pas loin de soixante-dix ans, et sa femme doit avoir

dans ces prix-là, plutôt plus que moins. Ils sont petits tous les deux,

boulots, avec des têtes bien larges et des yeux bien inoffensifs.

M. Rencoulet possède cinq millions. Il n’a pas d’enfants, pas de neveux,

pas d’amis, mais il a des relations: la personne à qui il a vendu très

cher son fonds de commerce, le notaire qui a dressé l’acte, son

banquier, et l’homme politique avec qui le hasard des affaires l’a mis

en rapport.

M. Rencoulet et sa femme sont très assidus à l’abonnement. Il est

difficile de voir sur leur visage ce qu’ils pensent de la pièce... Ces

larges visages sont tournés vers la scène, et, tout ce qu’on peut dire,

c’est que ni M. Rencoulet ni sa femme ne sommeillent.

Il est probable que, les premières fois, ils goûtaient au spectacle une

satisfaction béate de gens du peuple, qui se plaisent à n’importe quoi,

et qui trouvent tous les acteurs très bons.

Mais, au bout de quelques représentations, ils ont commencé à juger, non

pas qu’ils se soient formé des opinions, mais ils en ont acquis en

dînant en ville.

Car ils sont invités chez leur notaire, chez leur banquier. On les

traite avec beaucoup de déférence. Comme les gens qui les fréquentent ne

veulent pas s’avouer la vérité, et se dire qu’ils les fréquentent à

cause de leur argent, ils leur ont découvert toutes sortes de qualités.

M. Rencoulet parle peu, mais avez-vous remarqué que ce qu’il dit est

toujours juste? Mme Rencoulet est une bonne femme. Certainement elle

doit faire beaucoup de bien autour d’elle; mais elle n’irait pas s’en

vanter.

Donc, quand on parle à table du Théâtre-Français, on pose parfois des

questions à M. Rencoulet. On lui a demandé par exemple ce qu’il pense de

Grand dans _Simone_, ou de Le Bargy dans les _Deux Hommes_. Il a répondu

quelque chose, et il s’est fait désormais sur Grand, comme sur Le Bargy,

comme sur Mlle Piérat, comme sur Louis Delaunay, une opinion arbitraire,

mais certaine.

Il traversa, je dois le dire, une période pénible, quand il s’aperçut

que le Théâtre-Français pouvait être discuté. Il s’était satisfait, les

premiers temps, de cette ancienne et célèbre formule qu’au Français on

passe toujours une bonne soirée. Pourquoi cette loi n’est-elle plus en

vigueur? C’était pourtant bien commode pour certains spectateurs que de

pouvoir se dire, à l’issue de la représentation: «Nous sommes contents»,

même si l’on n’avait pas été remué dans les entrailles par le _Mariage

de Victorine_, et si l’on ne s’était réjoui que modérément à l’_École

des maris_.

M. Rencoulet, lorsque sa foi aveugle dans le Théâtre-Français eut été

ébranlée par les discussions dont il fut témoin, et même auxquelles il

lui sembla qu’il prenait part, M. Rencoulet passa par une phase de

trouble, presque d’effroi, à l’idée qu’il faudrait porter un jugement

sur les pièces et les artistes du théâtre national, et que ce jugement

ne devait pas être immuablement favorable. Mais il s’aperçut, au bout de

peu de temps, qu’il était très facile de juger, c’est-à-dire d’adopter

une opinion. Il est rare que le spectateur du mardi ou du jeudi ne

trouve pas, avant de se rendre au théâtre, une opinion à adopter. Si

l’on n’a vu personne en ville, et si l’on n’a lu aucun journal, on

rencontre toujours, en arrivant à la Comédie, quelqu’un qui vous

renseigne. M. Rencoulet, après avoir installé sa femme, ne manquait

jamais d’aller faire un tour dans les couloirs. Il y voyait son notaire,

ou son banquier, puis il revenait à son fauteuil et disait à Mme

Rencoulet: «On dit que c’est mauvais.»

Il ne leur restait plus dans ce cas, qu’à trouver la pièce mauvaise; ce

qu’ils faisaient consciencieusement. A l’entr’acte, M. Rencoulet

joignait le notaire au foyer, et fidèlement lui disait: «C’est bien

mauvais», au moment précisément où le notaire allait lui dire: «Hé mais!

dites donc, c’est mieux que je ne croyais!» Mais il s’arrêtait,

impressionné par l’opinion de M. Rencoulet, sans se douter qu’il la lui

avait fournie lui-même.

Si, d’aventure, le notaire avait le temps de prononcer sa phrase,

c’était à M. Rencoulet d’être influencé et de modifier ses impressions.

Cependant, dans le foyer, l’auteur errait, comme une ombre du Styx.

Après l’accueil plutôt frais du public de la générale, après les

quelques gros applaudissements de la première, on lui avait dit: «Il

faudra voir les abonnés...» Il avait donc attendu fébrilement la fin de

l’acte.

--Hé bien, s’était écrié le premier artiste qu’il avait rencontré,

croyez-vous que ça marche ce soir?... Mon mot de sortie, qui n’avait

fait aucun effet hier, a très bien porté aujourd’hui.

--Pourtant, dit l’auteur en prêtant l’oreille, il me semble que le

baisser de rideau est moins chaud.

--D’ici vous entendez mal: et d’ailleurs les abonnés n’applaudissent

pas.

... L’auteur renaît à l’espoir, mais l’un des protagonistes arrive avec

une figure longue.

--Durs, durs... Ils sont très durs...

Et, consolateur:

--Ne vous occupez pas de ça, mon cher. Vous avez fait une belle œuvre.

Ils peuvent l’accueillir comme ils voudront. Ils ne changeront pas la

valeur de votre pièce.

Pendant le deux, l’auteur fait un effort héroïque. Il se rend dans la

salle, au fond d’une loge de galerie, de côté. Il regarde les

spectateurs...

Peu de temps avant la fin, il revient précipitamment au foyer pour

n’être pas aperçu dans les couloirs (non pas qu’il craigne d’être porté

en triomphe!)

Oh! comme l’acte a fait peu d’effet!

Mais, cette fois, le protagoniste est enchanté:

--Vous étiez dans la salle?

--Oui...

--Eh bien! croyez-vous que ça portait!

--... Oui, oui...

--Mon cher, si nous avions eu cet effet-là à la générale et à la

première, votre pièce faisait deux cent cinquante représentations.

... L’auteur ne sait plus. Malgré les bonnes paroles du protagoniste, il

n’oublie pas l’attitude de certains spectateurs... Il s’adresse à

quelqu’un de l’administration:

--Vous ne savez pas qui c’est, ce vieux petit gros monsieur, et cette

vieille dame qui lui ressemble, au balcon?... Ils n’ont pas bougé; ils

faisaient une figure effrayante...

--Au balcon, un vieux monsieur et une vieille dame... Ce sont les

Rencoulet, l’ancien fondeur, des gens très riches. Il paraît qu’ils sont

très contents. Je viens de voir quelqu’un de leurs amis; ils aiment

beaucoup votre pièce.

--Non?

--Je vous dis qu’ils sont enchantés.

Et la personne de l’administration s’en va à ses affaires, laissant

l’auteur tout à la haute idée qu’il se forme de ce M. Rencoulet, une des

grandes figures de cette bourgeoisie française, si cultivée, si

judicieuse et si fine.

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 73 / 103 题