A Paris, il n’y a pas qu’un seul «Café du Théâtre». Il y en a des
quantités... Ce ne sont pas de vrais cafés du théâtre.
Il y a certains cafés fréquentés plus spécialement par des comédiens.
Mais, la plupart du temps, l’établissement qui s’intitule _Café du
théâtre_, et où retentit la sonnette de l’entr’acte, ce petit café,
pareil à d’autres petits cafés, ne recrute pas ses clients parmi les
amateurs de théâtre.
Il ne mérite vraiment son nom que les jours de répétition générale. Et,
ce jour-là, il offre un aspect assez intéressant.
Je connais un jeune monsieur très élégant qui ne manque pas une
répétition générale. Mais il ne bouge guère du café.
Ce système a l’avantage de le dispenser de certaines formalités: il n’a
pas besoin de demander des places. Et il est cependant de toutes les
répétitions. Et il fait partie de ce Tout-Paris si brillant, de cet
aréopage d’art, qui fascina tant mes rêves de jeune homme. Quelquefois,
il rentre dans la salle au dernier acte, et se case dans un fauteuil
libre.
Il n’y a pas d’homme, à Paris, qui ait sur les pièces des idées aussi
justes et aussi motivées. Il sait ce qu’en pense la critique, et prévoit
le sens de tous les articles du lendemain. Aussi est-il très écouté par
tout le monde, et son avis personnel est-il recueilli avidement par les
amis de l’auteur.
--J’ai vu aussi quelqu’un, qui est très content de ta pièce... C’est ce
garçon, tu sais, qu’on voit toujours aux générales... Je n’ai pas son
nom à l’esprit...
Bien entendu, personne ne sait son nom. Mais personne n’ose le demander
à qui que ce soit, car chacun, évidemment, se déshonorerait en ne le
sachant pas.
* * * * *
Pendant les actes, le critique inconnu va faire son tour sur le
boulevard; mais il se trouve bien des gens pour lui dire: «Où êtes-vous
placé?»--«Dans une loge.»--«Venez à côté de moi. J’ai un bon fauteuil
inoccupé.»
S’il fait très mauvais temps et s’il ne reçoit pas d’offre de fauteuil,
il demande simplement de quoi écrire, et il se met à rêver, avec une
page blanche devant lui. Tout le monde a regagné ses places... Il n’y a
plus, dans le café, que deux ou trois consommateurs quelconques. Un
garçon a mis sa serviette en cache-nez et dort sur une table. La dame du
comptoir écrit des petites choses toutes brèves et certainement
inutiles. Sur une table, le jacquet repose, rangé avec les trois
Bottins. Quelquefois le gérant du café s’approche du critique anonyme et
lui demande s’il croit que la pièce sera un succès.
--Peut-être! dit le célèbre inconnu.
--Ça serait bien notre tour. La dernière n’a pas été bien fameusement.
C’était pourtant gentil. J’ai vu ça un soir... S’ils pouvaient retomber
sur une pièce comme il y a deux ans--je ne sais plus le nom. On a bien
travaillé pendant quatre mois... Quoique, par le fait, ça ne soit plus
aussi bon comme par le passé. Il y a de cela quinze ans, j’ai vu servir
jusqu’à cent cinquante bocks dans un entraque... Maintenant, le public
boit beaucoup moins. Ils dînent tard, ils vont souper... Et, à part
quéques bons soiffards, qui ont toujours besoin de se l’humecter, ce
qu’on fait de limonade et puis rien, c’est à peu près dire. Heureusement
que nous avons, l’après-midi, à l’apéritif, de la clientèle du
quartier... Je ne sais pas comment c’est ailleurs, mais, ici, s’il
fallait compter sur les spectateurs du théâtre, il n’y aurait qu’à
fermer boutique... Et puis, juste au moment où c’est qu’il va commencer
à faire chaud, ils vont se mettre à fermer...
* * * * *
Le bon soiffard dont parlait le patron est, lui, du moins, un fameux
client pour la maison. J’en ai vu un, la semaine dernière, un soir que
j’étais entré au café de la Renaissance. C’était un petit homme tout
rond et tout rasé; il était en habit, avec un devant de chemise un peu
fatigué. Il regardait devant lui, dans le vague; c’était l’expression
douce, charmante, presque lascive, du monsieur qui en a son compte. Il
me regarda un instant. Il me semblait que je l’avais peut-être vu. Et,
comme il continuait à me regarder, je lui souris imperceptiblement.
Alors, il s’approcha de moi et, de la façon la plus cordiale et la plus
nonchalante:
--Tu vas bien, vieux?
Je m’aperçus, à cette apostrophe familière, que je ne le connaissais pas
du tout.
* * * * *
Il se fit apporter un kummel et s’installa à côté de moi.
--Je suis venu avec des amis, que tu dois connaître, les...
Il me cita un nom, que j’entendais pour la première fois. Mais
j’inclinai la tête, pour couper court à toute explication.
--Mon vieux, ce Guitry, il est épatant, tu sais. Voilà un artiste!
Il se mit à fredonner deux ou trois petits refrains cousus bout à bout,
et qu’il était assez difficile de reconnaître.
--Ce qu’il peut faire chaud dans leur loge! Moi, tu comprends, j’y suis
resté qu’un acte.
Je ne lui avais, décidément, jamais parlé de ma vie. Mais son tutoiement
me faisait plaisir. C’était un ami, un vrai ami de plus.
--... Au second acte, je me suis collé tout au fond de l’orchestre, sur
un bon petit strapontin... J’ai bien vu la pièce... C’est costaud...
Qu’est-ce que tu dis du coup du téléphone, quand toute la famille est à
l’appareil?... Garçon, un kummel! Apporte-moi ça rapidement!...
... Il tutoyait aussi le garçon.
--Par exemple, à partir du troisième acte, je ne comprends plus du
tout...
Il ne s’arrêtait plus de remuer la tête, et ne se lassait pas de
répéter: «Plus du tout!... Plus du tout!...»
--Qu’est-ce que c’est, mon vieux, cette histoire de bal masqué?
--Cette histoire de bal masqué?
--Mais oui... mais oui!... répéta-t-il avec un gémissement douloureux...
Cette histoire de bal masqué, avec tous les seigneurs... On ne comprend
plus rien... Louis Quatorze, qu’ils disent, et la marquise...
Il gémissait, et geignait, et se plaignait encore de n’y rien
comprendre.
Pourquoi la Renaissance est-elle si près du théâtre de la
Porte-Saint-Martin, et comment voulez-vous qu’un brave homme, qui a un
peu bu, puisse s’y reconnaître, quand, après être sorti sur le
boulevard, à la fin du second acte de Bernstein, il rentre écouter, dans
l’immeuble voisin, le troisième acte de _L’Affaire des Poisons_?