Je ne sais si l’histoire qu’on va lire a déjà été racontée. Ce que je
puis dire, c’est que je la connais depuis avant-hier soir. Elle me fut
dite par un brave lutteur, qui venait d’être éliminé, un quart d’heure
auparavant, d’un championnat de lutte, et qui s’en consolait en buvant,
et en rapportant diverses anecdotes qui ne le concernaient pas lui-même.
Brisk et son fils passaient en bonne place aux Folies-Bergère: le
dernier numéro avant le ballet, Harry Brisk était un homme d’une
quarantaine d’années environ, son fils Percy avait quatorze ans. C’était
un petit blond assez mince, gentiment coiffé, au sourire aimable.
Harry Brisk se couchait sur le dos, levait les jambes en l’air, et
jonglait doucement avec Percy, qui semblait inerte comme un paquet.
D’autres fois, Percy Brisk se tenait debout sur l’épaule droite de son
père, et sautait sur l’épaule gauche. Au rappel, le père revenait sur la
scène, en portant sur sa tête la tête suivie du corps renversé de Percy,
de sorte que le corps du père semblait le reflet allongé de celui du
fils.
* * * * *
Brisk avait fait la connaissance de son fils trois ans auparavant. Il
l’avait choisi entre plusieurs boys, à lui présentés par un manager de
Londres, qui s’occupait ainsi de fournir des enfants aux pères
jongleurs. Le jeune Percy était déjà assoupli par un peu de gymnastique,
de sorte qu’il fut très vite dressé par son père.
Harry Brisk était affectueux de nature. Des liens paternels et filiaux
très vivaces s’établirent très vite entre lui et le petit Percy. A
Paris, ils habitaient dans un hôtel de la rue Geoffroy-Marie. Ils
avaient une grande chambre et une petite. Ils soupaient le soir dans la
grande chambre, aussitôt leur exercice terminé aux Folies.
Ils ne se livraient à aucun entraînement, aussitôt que leur numéro était
en cours de représentation. C’était pour eux, chaque soir, et les jours
de fête deux fois par jour, un travail d’assouplissement bien suffisant.
Quand le temps était mauvais, Harry Brisk apprenait à Percy tout ce
qu’il savait en fait d’allemand et d’histoire sainte. Ou bien, ils
allaient voir des cinématographes. Ils aimaient beaucoup le théâtre, et
quand ils avaient un ou deux soirs de libres avant leur première
représentation ou après leur dernière, ils couraient avidement à la
Porte-Saint-Martin ou à l’Ambigu.
Ils ne frayaient pas beaucoup avec les autres numéros. Harry Brisk
tâchait seulement d’avoir des tuyaux pour ses engagements futurs. Ils se
lièrent, par charité, avec un montreur d’éléphants, un garçon un peu
sombre et mélancolique, mais bien élevé.
Ils profitèrent, une année, de la dernière quinzaine d’août pour visiter
tous les environs de Paris. Ils partaient de bonne heure et allaient
déjeuner à la campagne. Il leur était aussi impossible à l’un qu’à
l’autre de prononcer un mot de français; ils s’amusaient mutuellement de
leur air effaré, dès qu’un garçon de café leur adressait la parole.
Harry aimait tendrement son fils, et eût été très heureux, sans une
persistante maladie d’estomac, à propos de laquelle il consultait tout
le monde, excepté les médecins. Selon les conseils, il mâchait de la
gomme, du sucre candi, des feuilles de certains arbres. Un jour, un
docteur, qu’il rencontra, par hasard, dans les coulisses, lui prescrivit
un régime. Puis il l’obligea à faire une saison dans une ville d’eaux.
Harry ajourna donc trois engagements de quinze jours, et s’en alla
passer six semaines dans la station thermale indiquée. A ce moment, le
boy se rappela qu’il avait promis, depuis trois ans, à sa grand’mère
d’aller la voir la semaine suivante. D’ailleurs, le médecin avait
conseillé à Harry Brisk de se séparer de son fils pendant les semaines
de repos, car la présence du garçon l’entraînait à des excursions
fatigantes.
Harry et Percy trouvèrent très longues les semaines que l’un passa dans
les Vosges, et l’autre aux environs de Dorchester. Ils s’écrivaient de
longues lettres pleines d’humour, où ils accablaient de moqueries les
Vosgiens, d’une part, et, d’autre part, les habitants du Dorset.
Quand allaient-ils reprendre leurs exercices? Quand reviendrait le soir
bienheureux où, au son d’une musique guerrière, et dans un luxueux salon
de théâtre, orné de fausses glaces et de meubles peints, Harry Brisk,
couché sur un tapis de triple épaisseur, jonglerait, de ses pieds
agiles, avec le souple et léger Percy?
Le moment tant attendu approchait. Une après-midi, à la gare
Saint-Lazare, Harry Brisk, arrivé le matin même de l’Est, attendait, sur
le quai, l’express de Dieppe, qui devait lui ramener son petit garçon.
... Le train entrait en gare. Les portières s’ouvraient et laissaient
passer des flots d’inconnus. Harry regardait à droite et à gauche,
devant et derrière lui, cherchant parmi les plus petits voyageurs, à la
hauteur de la taille de Percy... Et tout à coup, il vit un jeune homme
devant lui. Ce jeune homme avait le visage de son fils... Mais non, ce
n’était pas lui? C’était presque un grand jeune homme. Et il s’aperçut
tout à coup que ce n’était pas un mirage, et il comprit que Percy,
pendant les vacances, avait grandi de plus d’une demi-tête...
Ils rentrèrent à l’hôtel, en se souriant gentiment et vaguement, sans
oser constater ce qui s’était passé. Et sur le tapis de leur chambre,
plié et replié en quatre, ils répétèrent, Harry ayant retiré ses
souliers, leur exercice du soir. Mais ses jambes fléchissaient et ne
pouvaient plus lancer en l’air le docile Percy, qui avait augmenté de
quelques livres. Le poids et la dimension n’y étaient plus... Ils
prirent chacun une chaise, et se regardèrent, accablés.
Il fallut pourtant s’arrêter à des résolutions. Harry se rendit aux
Folies-Bergère, obtint un délai d’une quinzaine et, le lendemain, il
reprit avec Percy le chemin de Londres pour aller se chercher un autre
fils.
Le voyage fut assez triste. Mais ni Harry ni Percy n’étaient hommes à
attiser leur douleur. Ils sentaient très bien que leur séparation était
forcée. Ils subissaient la tristesse qui s’imposait à eux. Mais ils n’en
rajoutaient pas de leur façon.
Harry trouva un boy assez convenable, qui louchait un peu; ça ne se
verrait pas trop sur la scène. Quant à Percy, il fut assez heureux pour
entrer dans la fameuse famille des frères Hardy, équilibristes, dont le
cadet indigne, pour épouser une vieille lady de Londres, avait déserté
les nobles jeux icariens.