C’était l’été dernier, nous dit le comique Giscard. Nous tournions une
pièce assez amusante, _Une famille d’albinos_, qui avait fait cent
représentations à Paris. Mais enfin ce n’était pas encore la grosse
grosse affaire. Si Rigadel avait pris cette pièce dans une de ses
tournées, c’était surtout pour employer des artistes qu’il avait engagés
cette année-là... Oui, une autre affaire qui ne s’était pas faite!
«Rigadel paie assez bien. J’avais quarante francs par jour, et, vous
savez, moi, quand je dis que j’ai quarante francs, c’est quarante
francs, et pas quinze francs. C’est le chiffre qu’il y a sur mon
engagement, et ce n’est pas un chiffre à la gomme. Rigadel, comme
d’habitude, payait le chemin de fer. L’administrateur de la tournée
voulait bien pour notre compte s’occuper de l’hôtel, afin de nous avoir
des additions meilleures. Tout ça se faisait très gentiment. Nous avions
avec nous de bons garçons et de bonnes petites camarades. On causait et
on faisait des blagues dans le train, et le temps passait vite. Arrivés
dans les villes, ceux qui connaissaient le patelin allaient le montrer à
ceux qui ne le connaissaient pas.
«Il n’y avait qu’un de nos camarades qui se tînt un peu à l’écart. Quand
je dis camarade, c’est par habitude professionnelle. Le fait est qu’il
n’était guère notre camarade. D’abord personne de nous ne le
connaissait. On ignorait complètement son nom... que j’ai d’ailleurs
oublié.
«C’était un assez beau gaillard de trente à trente-cinq ans, qui n’avait
d’autre qualité que d’être de forte taille. La voix était bonne... mais
la diction!... Pour entendre ce qu’il disait, il fallait être là de
bonne heure. Dans sa façon de jouer on reconnaissait l’enseignement de
M. Pied. Ajoutez à cela qu’il ne tenait pas un rôle de son emploi, si
tant est qu’il eût eu un emploi. Rigadel l’avait engagé pour l’autre
pièce, pour l’affaire qui ne s’était pas faite; cette pièce-là c’était
une comédie dramatique, et notre jeune premier s’était vu attribuer dans
_Une Famille d’albinos_ un personnage d’amoureux très en dehors, une
espèce de commandant au picrate, qui, grâce à lui, était devenu le plus
paisible des hommes.
«Ce qu’il y a de plus grave, c’est que ce commandant, autour de lui,
devait semer la terreur. Naturellement, tous les petits artistes qui
jouaient des rôles de domestiques continuaient à lever les bras au ciel
et à s’enfuir effrayés, de sorte que cette panique générale avait
quelque chose de mystérieux, qui devait surprendre un peu les
spectateurs.
«A Paris, ce rôle de commandant faisait un effet énorme, et pourtant il
n’était joué que convenablement. N’empêche qu’à chacune des sorties,
c’était très chaud dans la salle. Dans la tournée, avec notre individu,
calme plat, silence de mort, ce qui est fâcheux pour une pièce gaie. Le
public ne s’apercevait pas que c’était mal joué. Le rôle ne sortait pas,
voilà tout...
«... Vous croyez peut-être que le lascar s’en inquiétait? Même en
tournée, n’est-ce pas? et devant des salles demi-pleines, le métier est
le métier; on a beau s’en défendre on aime à faire de l’effet, et, quand
on ne récolte rien, on passe quelquefois une mauvaise soirée... Or, dès
que notre homme avait vendu sa petite affaire, il montait tranquillement
dans sa loge sans paraître se soucier de rien.
--«Mais enfin, que je demande un jour à Rochon, l’administrateur de la
tournée, où Rigadel a-t-il trouvé cet oiseau-là?
--«Je n’en sais rien, me dit Rochon. Je sais seulement qu’il est venu
voir le patron plusieurs fois pour se faire engager, et qu’il a fait
écrire des lettres à notre bureau de Paris par des personnes qui ont de
l’influence dans la maison. Comme il est assez bien habillé, le patron
l’avait engagé pour jouer un homme du monde dans l’autre pièce, celle
qui nous a manqué au dernier moment. En somme, c’est un gaillard qui se
tient bien, et j’ajoute qui ne coûte pas cher.
--«Mais enfin, il joue la comédie pour gagner sa vie? Parce que vraiment
je ne peux pas croire que ce soit par goût. Il fait ça comme une corvée.
--«C’est un mystère, dit l’administrateur. Je ne vais pas dans la salle,
mais tout le monde me dit qu’il est mauvais comme un cochon, et qu’il a
l’air de s’embêter en scène. Il ne fait donc pas ça par goût. Et il ne
le fait pas non plus par besoin. Car c’est un monsieur qui est loin de
crever de faim. Je l’ai souvent vu ouvrir son portefeuille. Hé bien! il
n’y avait pas d’erreur, ce n’était pas le portefeuille d’un miteux; en
fait de banknotes, il y avait du monde...
«... J’ajoute, continua Rochon, qu’il connaît énormément de monde, pas
des gens très «hurf» mais des personnes assez convenables. Je vois ça,
parce qu’il me demande chaque fois des billets. «Tant que vous pourrez
m’en donner», qu’il me dit «j’en ai le placement». (N’est-ce pas? nous
avons malheureusement de la place pour les clients à l’œil)... Je suis
au contrôle, je vois arriver ses amis. Ce sont, je vous dis, des gens
modestes, mais assez bien vêtus.
«Le mystère, continua Giscard, enveloppait toujours la personnalité
de... sapristi, je ne suis pas fichu de retrouver son nom... Nous avons
fait toute la tournée avec lui sans en savoir plus long. Il ne
descendait pas toujours dans l’hôtel où nous étions; mais les fois où ça
lui arrivait, nous le voyions écrire un courrier à n’en plus finir, de
six heures à sept heures, et mettre haut comme ça de lettres à la poste.
«Quand on se quitta, en rentrant de la tournée, on s’était fait part de
ses projets pour l’hiver. Les uns restaient à Paris; les autres allaient
à Nice, à Lyon, ou comme moi, à Bruxelles. On demanda à Sacardin--j’ai
trouvé, il s’appelait Sacardin, c’est curieux, il suffit de ne plus
chercher un nom, et tout de suite... On demanda donc à... à comment?
--«... A Sacardin.
--«... On demanda donc à Sacardin s’il avait un engagement.
--«Oh! moi, nous dit-il, je ne compte pas faire du théâtre cet hiver...
«Il nous quitta à la gare, et on n’eut plus de ses nouvelles.
«Ce n’est que tout à fait par hasard, la semaine dernière, que l’on a
appris qui c’était...
«... Il n’avait jamais été acteur de sa vie.
«Il était tout simplement voyageur en eaux minérales.
«Il avait trouvé cette ingénieuse combinaison pour se faire payer ses
frais et son chemin de fer par Rigadel, pendant qu’il était encore
défrayé d’un autre côté par sa maison d’eaux gazeuses.
«De plus, le bougre faisait, paraît-il, de très belles affaires, car il
gorgeait de billets de faveur toute sa clientèle.»