J’avais rencontré mon ami Arthur à Biarritz, il y a trois ans. Arthur
était à cette époque un garçon d’une trentaine d’années, très calé. Il
venait d’hériter de sa mère; il avait à dépenser chaque année une bonne
soixantaine de mille francs. Nous étions tranquilles sur son compte;
aucune inquiétude pour ses vieux jours.
Or, il fit la rencontre d’une jeune fille blonde sans fortune, la fille
d’un ébéniste de Charonne. Cette jeune Parisienne, reniant le nom de son
père et même son propre prénom, se faisait appeler Maud de Chicago. Elle
devait ce titre à un jeune dessinateur qui fut son premier amour.
Maud de Chicago fut distinguée par Arthur, un jour qu’il était venu des
confins de Passy dans les régions bien plus orientales de Ba-Ta-Clan. On
avait signalé la revue de ce music-hall à la bande d’Occidentaux dont il
faisait partie. Les trois loges que cette bande remplissait s’exaltèrent
à la vue de Maud de Chicago, au spectacle de la Beauté pure, que
faisaient valoir une absence complète de talent et la voix la plus
imperceptible des music-halls parisiens.
Dès lors, les progrès de Maud furent rapides. Un directeur des Mathurins
lui confia un rôle de bonne dans une pièce très courte. Puis, grâce à de
puissantes relations, elle fut engagée dans une tournée importante, la
tournée Rigadel, qui faisait une quarantaine de casinos.
Arthur suivait la tournée, et c’est ainsi qu’il se trouvait de passage à
Biarritz. Il était très heureux, car il aimait beaucoup voyager:
--Vois-tu, me dit-il, jamais je n’aurais l’énergie de me déplacer aussi
souvent. Il y avait des quantités de villes que je désirais voir. De ma
vie je n’y serais allé. Quand vous voyagez, toi et les autres, vous vous
croyez obligés de vous rendre dans des endroits consacrés. Tu n’auras
pas honte de dire: Je vais dans l’Engadine, ou au Mont-Saint-Michel, ou
à Amsterdam. Et tu t’en vas dans des patelins intéressants, mais trop
fréquentés. Tu n’auras jamais le culot d’annoncer: Je vais à
Chalon-sur-Saône, ou à Périgueux. On s’écrierait: Qu’est-ce que vous
allez faire là? Alors tu seras obligé d’inventer un vieil oncle à
visiter, ou une affaire...
Aux yeux du monde, on n’a d’excuse de voyager dans les endroits peu
fréquentés que s’ils sont situés au diable. On vous permet d’aller dans
des villages peu connus, s’ils se trouvent en Asie Mineure ou dans le
Canada...
L’automobile a un peu changé ça. Maintenant il est avouable de visiter
Nevers ou Moulins, parce qu’on est censé y être allé en auto.
--Moi, tu vois, continua Arthur, je parcours la France en chemin de fer,
et je m’en trouve fort bien. Nous partons, Maud et moi, quelquefois
après le spectacle, à minuit, d’autres fois le matin de bonne heure. Il
n’y a pas à réfléchir, à combiner des itinéraires. Nous sommes les
esclaves de l’administrateur de la tournée qui nous indique ce que nous
avons à faire, l’heure du départ du train, l’heure de l’arrivée, ainsi
que les changements et les stationnements dans les gares pour attendre
la correspondance. Et quelle économie! Je suis considéré comme faisant
partie de la troupe, et je paie pour mon billet un tarif spécial. Et le
billet de Maud est payé par la tournée! Je n’ai à régler que l’hôtel et
les petits frais accessoires.
* * * * *
J’ai appris l’année dernière qu’Arthur, l’homme économe, était pour
ainsi dire ruiné par les petits frais accessoires: argent de poche,
achat de cigares, d’autos et de petits hôtels. J’appris dans le même
temps qu’il n’était plus avec Maud de Chicago. C’était d’ailleurs une
brave fille. Je suis sûr, moi qui l’ai connue, qu’elle avait aimé Arthur
pour lui-même. Mais elle aimait aussi le luxe et le bien-être. Un
Américain du Sud lui offrit son cœur et son titre. Le nom des Chicago
disparut de l’armorial, où il avait fait une bien brève apparition.
* * * * *
Or donc, il y a huit jours, j’étais assis sur le bord de la mer. L’onde
était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours. Ma commère la sole y
faisait mille tours, avec le mulet son compère.
(Rien de plus juste que cette impression du bord de la mer...)
J’étais, je dois le dire, assez malheureux, ce jour-là, parce que
j’avais mis un pantalon blanc. Et je guettais avidement au ciel un petit
nuage, afin d’avoir le droit de rentrer dans mon cottage pour mettre un
très vieux pantalon.
D’autant que chez moi un pantalon blanc s’accompagne toujours--c’est un
point sur lequel je ne transige pas--d’une paire de souliers blancs en
antilope, encore plus «susceptibles».
Je pourrais donc mettre--ô satisfaction profonde--de vieux souliers
jaunes tout ridés...
Comme je reprenais le chemin de la villa «Mon Rêve», je passai devant un
café et j’aperçus une petite pancarte qui changea le cours de mes idées.
Elle était verte, d’un vert très frais, et portait en lettres d’or:
_Citronnade glacée_.
Oh! l’attrait d’une citronnade glacée! Ces mots, à certaines époques de
l’année, sont les plus exquis du monde!
J’étais installé au café et le garçon venait de m’apporter la tasse de
camomille très chaude que je m’étais décidé à commander, quand j’aperçus
un monsieur rasé qui lisait son journal. Je connaissais ce fin visage,
un peu fatigué...
Je n’avais pas revu Arthur depuis tous ses ennuis. Je l’abordai donc
avec une figure de composition qui n’exprimait ni une joie insolente, ni
une blessante compassion: une figure qui ne disait rien et attendait les
événements.
--Eh bien! oui, me voilà! me dit Arthur. Crois-tu!
Je me crus autorisé à répondre, d’un hochement de tête, que je
croyais...
--Je suis de nouveau, me dit-il, dans la tournée Rigadel.
--Eh bien! tant mieux! mon vieux! Je suis content que tu aies autre
chose en tête...
--Ce n’est pas ce que tu crois. Je tourne avec Rigadel, mais cette fois
je suis son pensionnaire. Je joue la comédie...
«... Oui, poursuivit Arthur, Rigadel a été très chic. Il a vu que
j’étais un peu frappé, et passablement fauché. Il s’est souvenu que
j’avais été, dans mes beaux jours, un compagnon agréable. Oui, nous
soupions souvent ensemble après le spectacle... Ça faisait partie de mes
petits frais accessoires. Alors, comme je suis bien vêtu, il me donne
des pannes d’homme du monde dans les deux pièces qu’il promène. Ainsi,
je puis passer mon été à voyager, comme jadis. Je ne dépense rien, je me
promène l’après-midi, et je suis à peu près libre de mes soirées, car
mes rôles ne sont pas très absorbants.
«... Et je dois dire, ajouta Arthur avec un petit «dash» d’amertume dans
la voix, que, sans avoir beaucoup, beaucoup de talent, j’en ai tout de
même un peu plus qu’elle, celle qui, indirectement, m’a fait faire ce
métier, la blonde, câline, mais un peu fantasque Maud de Chicago...