LETTRE DES CHAMPS

Mon cher ami,

Tu vois, j’étais parti, il y a huit jours, pour la campagne avec

l’intention de travailler. Et, depuis une semaine, je suis tellement

désœuvré, que je me décide à te donner de mes nouvelles.

J’ai épuisé toutes les joies du petit bourg où je suis. Elles sont

heureusement très limitées. Il n’y a pas d’équipe de bridge. Les

journaux illustrés ne m’ont pris qu’une matinée en tout. Je prévois que

l’Ennui, l’Ennui puissant, va me ramener au travail d’une minute à

l’autre. Déjà, je commence à t’écrire. Signe excellent.

Ce n’est pas la première fois qu’après être parti de Paris plein

d’espoir et de désirs de travail, je trouve au milieu des champs une

morne impuissance. Il n’y a, dans ce cas-là, qu’à être patient et à ne

pas se «biler». Tôt ou tard, un besoin d’activité va poindre.

L’important est de ne pas le laisser dériver et se perdre dans des

parties de bridge, ou dans des lectures.

J’ai pris le train le lendemain même du jour où je t’ai rencontré, et où

je t’avais fait part de mes grands projets. J’ai acheté plusieurs

bouteilles d’encre, une valise pleine de bloc-notes tout blancs, un

vêtement de toile gros-bleu, et un autre vêtement de velours à côtes. Je

voulais m’interdire toute fréquentation de gens du monde. Qui sait? dans

le pays où j’allais, il y avait peut-être des châteaux, des

gentilshommes qui s’ennuyaient, et de blondes inconnues... à qui,

d’avance, je refusais mon cœur. Heureusement ou hélas! il n’y a ici ni

châteaux, ni châtelaines. Mon mentor intérieur s’en réjouit... Mais je

soupire après des aventures.

Cet incorrigible besoin de nouveau, je l’ai senti qui s’emparait de moi

dès mon entrée sur le quai de la gare. Après avoir marqué un coin avec

mes bagages à main, j’ai parcouru tout le train, en jetant dans chaque

compartiment le plus indifférent des regards... Rien que des hommes...

Personne dans les «dames seules».

J’espérais n’avoir pas tout vu, et qu’il était monté quelqu’un

d’intéressant au moment du départ. J’attendais donc avec impatience

l’heure du wagon-restaurant pour procéder à un nouvel inventaire. Mais

le repas fut navrant. J’avais en face de moi un vieux monsieur qui avait

l’air de brouter sa fourchette. Le garçon en livrée assénait à coups de

cuiller sur notre assiette des monceaux d’omelette trop blanche. Un

sommelier brutal débouchait des demi-mâcon, qu’il posait violemment sur

la table. On traitait ces voyageurs comme des enfants pas sages. Ils

courbaient la tête sous cette rigoureuse hospitalité.

Aucun imprévu dans cette façon de voyager. Sur les voies ferrées,

l’homme n’est qu’un colis pensant.

Et, à l’arrivée, rien d’aussi insensible qu’une gare, petite ou grande.

On sent qu’elle est habituée à recevoir du monde. Ce serait vraiment

trop demander à l’homme des billets, que d’exiger qu’il serre chaque

arrivant dans ses bras, en donnant des signes de la joie la plus vive.

Mais on est trop pour lui un simple objet anonyme, quelque chose comme

la souche du morceau de carton qu’on lui laisse entre les mains.

Qui, en dehors de son frère de lait, de son ancien collègue ou d’un

conseiller général du département, peut se vanter d’avoir éveillé une

expression tant soit peu humaine dans l’œil de ce chef de service, qui

passe avec sa casquette blanche? Je suis un être si sentimental, j’ai

tellement besoin de trouver un peu d’aménité sur le visage de mon

prochain, que j’aborde toujours le chef de service avec trop de

politesse. Je me découvre à quinze pas de lui, et je lui parle comme à

un prélat. Et, pourtant, je sais bien que ce fonctionnaire est un homme

comme vous et moi, qu’il se fait attraper tout comme un autre à la

manille, et que tout à l’heure il prendra à la table d’hôte de son hôtel

habituel une place semblable aux autres places, et que ne rehaussera

aucun piédestal. Ses voisins lui parleront naturellement, et ils ne

l’appelleront: _chef!_ que pour se satisfaire eux-mêmes, étant donné que

rien ne plaît autant à une âme française que de prononcer le mot: chef!

avec une cordiale familiarité.

Vraiment, les voyages en rapide ne sont plus des voyages. On n’est plus

parqué comme jadis dans de petits compartiments où le hasard vous

mettait en présence de gens étrangers, avec qui il vous imposait

quelques heures de vie commune. L’instinct de sauvagerie et d’hostilité

se lassait à la longue et faisait place à l’instinct de sociabilité. On

liait connaissance, on ouvrait des jours sur une autre existence que

rapprochait subitement de votre existence une mitoyenneté provisoire.

Maintenant votre voisin de compartiment n’est plus votre compagnon de

captivité. Une porte lui donne accès dans le couloir. Vous ne cohabitez

plus. Il est à peine pour vous comme un voisin de café. C’est à peine si

vous regardez sa figure, si vous supputez sa profession probable, et si

vous essayez de lire son nom et son adresse sur l’étiquette en parchemin

de son grand sac à soufflets.

Jadis on avait sa place, sa place attitrée. Ce coin libre resterait

libre en tous cas jusqu’à la prochaine station. Maintenant, n’importe

quel flâneur de couloir s’y assoit comme sur un banc de square, s’il

trouve la place confortable pour y lire son journal.

Le compartiment a cessé d’être un petit appartement roulant. La vie ne

s’y modifie plus. On n’y change plus le cours de ses pensées. Le voyage

n’est plus une transition. On ne se dépayse pas peu à peu. On vous

dépose sur le quai de l’endroit où vous allez. Il ne vous reste que

l’ennui de n’être plus chez vous. C’est un déplacement. Ce n’est plus un

voyage.

Pour retrouver toutes les péripéties, tout le stimulant des anciennes

excursions, il faut faire la route en auto. Mais alors c’est trop

amusant. On est ennuyé d’être arrivé. L’immobilité ensuite vous pèse et

vous attriste...

Au revoir, mon vieux. Je t’écrirais ainsi paresseusement des centaines

de pages, pour reculer le plus possible le moment où je me mettrai à

travailler...»

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 52 / 103 题