C’est tout à fait par hasard que l’auteur a imaginé le sujet de sa
pièce. Un mot dit devant lui a jeté une semence miraculeuse, et l’Idée a
poussé tout à coup...
Rien n’égale le charme clair de l’Idée-Astarté, jaillissant d’une mer
obscure... Pendant quelques jours, l’Écrivain se figure avoir trouvé le
chef-d’œuvre unique. Il a mis la main sur un sujet d’une actualité
éternelle. Il ne s’agit pas de jouer la pièce cent fois, ou mille
fois... On la jouera toujours. Toutes les générations nouvelles
alimenteront, à travers les siècles, ce théâtre fortuné, qui donnera
trois représentations par jour.
Puis le poète écrit la pièce, car il faut tout de même en arriver là. Il
l’écrit dans la fièvre, en se hâtant vers la fin.
Il la lit ensuite à des amis qui ne lui semblent pas assez
enthousiastes.
Voilà qu’ils font des objections, qu’ils parlent de supprimer un
personnage, d’en développer un autre, trop peu expliqué. L’auteur perd
sa foi en son œuvre. Démoli subitement, il donne raison à tout le monde.
Il se remettra à l’ouvrage, pas tout de suite, mais demain...
Le lendemain, avant de rien toucher, il a l’idée de lire sa pièce à sa
vieille grand’mère, qui n’arrête pas de pleurer d’admiration. Alors, le
poète méprise le jugement de ses amis. Il défend énergiquement son
œuvre, se refuse à sacrifier ce personnage dont ses amis ne voulaient
pas, mais qui a tant plu à l’aïeule, et qui portera certainement sur le
public.
Puis, il va parler de sa pièce à un directeur, qui le connaît et qui
l’estime... Il a l’imprudence de lui dire que son manuscrit est terminé,
et manque ainsi de tout compromettre.
* * * * *
Il ne faut jamais montrer une pièce à un directeur.
Fût-elle écrite du premier mot au dernier, il faut dire qu’elle n’est
pas faite, et raconter simplement le sujet, avec le plus de verve
possible. Le directeur une fois emballé, on lui promet, pour la
quinzaine suivante, la pièce complètement terminée.
On consacre les quinze jours qui suivent au bridge, au billard ou à
l’auto. Ce laps écoulé, on sort sa pièce de son tiroir, et on l’apporte
au directeur. Il s’émerveille de votre facilité... On lui montre le
manuscrit, de loin. Puis on le remporte sous prétexte d’y faire quelques
menues corrections. Mais surtout il faut éviter de le lui laisser entre
les mains.
Axiome important: Ne jamais laisser un directeur seul à seul avec un
manuscrit. Choisissez un directeur intelligent, compétent, avisé.
Apportez-lui un chef-d’œuvre incontestable... Prenons le _Cid_ comme
exemple. Supposons qu’il l’admire... Tout est possible. Mais, s’il
s’abstient de montrer la pièce à des amis, si son admiration première
n’est pas soutenue par des admirations de renfort, elle ne tiendra pas
trois mois.
A notre époque, on n’admire longtemps qu’avec des entraîneurs.
* * * * *
Et l’auteur du _Cid_, à son retour de la campagne, arrivant la bouche en
cœur pour s’entendre répéter des louanges, et savoir quand la pièce
passera, si l’on a commandé des décors... aura devant lui un directeur
complètement transformé, qui lui fera faire antichambre, lui serrera la
main distraitement, et finira par lui dire:
--Oui, il y a de bonnes choses dans votre... comment l’appelez-vous...
dans votre _Cid_ (quel titre!) Mais que c’est dangereux, mon ami! Cette
dispute entre ce vieux et ce Gormas, et surtout ce coup de la gifle!...
Là, de deux choses l’une, ou l’on rira, ou nous serons agrafés... Quant
à votre récit de bataille, ce paquet énorme que vous m’avez posé au
milieu du «quatre», je n’en parle pas. Vous le ferez sauter vous-même à
la troisième répétition... L’acteur n’arriverait pas au bout...
Bref, l’auteur imprudent aura de fortes chances de remporter sa pièce,
qu’il aura la ressource de faire jouer en représentation unique, dans
une société littéraire, comme adaptation de Guillem de Castro...
* * * * *
Mais enfin, si le directeur n’a rien à jouer, s’il n’a pas de reprises
possibles, s’il n’a pas un premier acte de pièce commencée à mettre en
répétitions, il se résigne à faire lire aux artistes cette pièce
achevée...
Le _Cid_ fait, admettons-le toujours, une énorme impression sur les
artistes. Alors, le directeur remonte sur sa bête, et l’auteur en croupe
avec lui...
Au bout de huit répétitions, un grand découragement pèse sur tout le
monde, d’autant plus morne que l’effet de la lecture a été plus
brillant: on ne se dégoûte vraiment que de ce que l’on a bien goûté. Les
protagonistes, qui avaient été étonnants dès la première répétition, ne
font plus d’effet sur le directeur blasé; l’auteur se force encore à
l’admiration. Mais un doute terrible s’empare de lui. Tout le monde
doute et s’effraie. Seul, l’acteur chargé de représenter don Alonse,
deuxième gentilhomme castillan, paraît rassuré et confiant et, très
préoccupé de son personnage, demande à l’auteur: «Comment le
voyez-vous?»
L’auteur ne donne aucun conseil utile. Il pense à son texte... Qu’il
soit dit bien ou mal, qu’importe?... Il n’est pas bon... C’est
désespérant.
Puis, un jour, un machiniste qui ne connaissait pas la pièce, assiste,
par hasard, à la répétition, et trouve ça très costaud... Tout le monde
reprend confiance. On vit là-dessus jusqu’à la répétition dite «des
couturiers». Là, quelques amis sont conviés... Ils arrivent, armés
jusqu’aux dents. Ils se chargent chacun d’un acte. L’un canarde le
premier, l’autre flanque le deux par terre. Deux autres foncent sur le
trois. Seuls, les couplets de l’infante, à la fin du cinq, semblent
charmants à tout le monde. Mais arrivera-t-on jusque-là?
Le directeur ne demanderait pas mieux que de trouver la pièce mauvaise.
Mais il se met en tête de la défendre, par haine des amis de l’auteur.
... Succès énorme à la générale, même pour les couplets de l’infante. Le
directeur embrasse l’auteur, qui pleure, trouve le succès trop grand, et
tremble pour la première.
La première marche moins bien. Le directeur n’est plus si tranquille...
«Le public de la générale est un peu spécial. Il faudra voir ça samedi
soir.»
La presse est délirante. Il y a certaines petites restrictions qui
rendent l’auteur malheureux jusqu’au fond de l’âme. La location
s’annonce bien. Mais le lundi, ça baisse subitement, et comme tout le
monde se désespère, ça remonte ferme le lendemain, et ça ne redescend
plus...
Le directeur triomphe... Il sait mieux que l’auteur quelles sont les
scènes qui ont fait le succès de la pièce. «L’auteur ne peut pas s’en
douter. Le triomphe tient à quelque chose de fortuit, en dehors de sa
volonté...» Il laisse parler le directeur, et ne chicane pas. Il est
heureux. Il se baigne dans le succès...
... Jusqu’au jour où il a l’idée, à la cent vingt-deuxième, d’aller dans
la salle, au dernier rang de l’orchestre. Et il entend une jeune et
jolie femme, installée dans une baignoire, déclarer que cette pièce est
sans intérêt et tout à fait enfantine...
Ça n’est jamais fini... Mais aussi il avait bien besoin d’aller dans la
salle!