BOUCHE-TROUS

Je ne sais pas qui résoudra la fameuse question des billets de faveur.

Quand une pièce fait beaucoup d’argent, la question est très simplifiée:

on ne donne pas de billets.

Malheureusement, toutes les pièces ne font pas beaucoup d’argent. Il y

en a pas mal qui ont besoin d’être soutenues. Si les trois premiers

soirs, il se trouve, dans la salle, une vingtaine de places vides, toute

la bonne impression du public sera gâtée.

Les gens ne se sont pas amusés comme ils auraient dû. Ils n’ont pas eu,

pour se plaire au spectacle, la confiance nécessaire... Ils ne riaient

pas d’aussi bon cœur--parce qu’ils pensaient aux places vides... Le

nombre des présents ne les a pas rassurés.

Quand une salle refuse du monde, on peut toujours se dire que tout Paris

s’y est rué. Mais s’il reste des fauteuils libres, on pense que le

nombre des présents représente exactement toutes les personnes que le

spectacle a attirées. Or, qu’est-ce que ce nombre infime, cinq à six

cents, comparé à celui de la foule des absents?

Je me rappelle un auteur qui, un soir où ça n’allait pas, considérait

les taches rouges, vilaines, des fauteuils vides, les trous béants et

sombres des baignoires inoccupées, et murmurait avec tristesse: «C’est

effrayant, le nombre de gens qui ne sont pas venus ici ce soir!»

* * * * *

Les directeurs, pour boucher les vides, sont bien forcés de donner des

billets. Mais, en donnant des billets, ils abîment la clientèle, ils

habituent les gens à ne pas payer.

On a essayé plusieurs procédés pour remplir les salles sans user de ce

moyen dangereux: le billet de faveur.

Il n’y a pas que les directeurs de Paris qui se soient préoccupés de

cette question. A Londres, où, quoi qu’en disent les légendes, il y a

souvent des théâtres qui ne font pas d’argent, on a mis en usage

différents trucs pour que la salle paraisse toujours à peu près pleine.

Il y a, entre le parterre (_pit_) et les fauteuils, une barrière mobile,

que l’on avance vers la scène pour agrandir le parterre, quand on pense

que les petites places doivent donner, et que les gens payants, par

contre, seront rares.

Au Garrick, le théâtre de M. Arthur Bourchier, les intervalles entre les

rangs de l’orchestre se resserraient le samedi, le jour de la forte

recette, c’est-à-dire que l’on mettait douze rangs le samedi soir, et

sept à huit rangs pendant les jours «creux».

* * * * *

Un directeur faisait bâtir un théâtre nouveau... Chacun censurait son

ouvrage. On lui reprochait d’avoir fait une salle trop petite. Il

répondit, comme le sage: «Plût au ciel que, de bons spectateurs payants,

telle qu’elle est, chaque soir, elle fût pleine!»

Ce directeur, cependant, avait peut-être tort de réduire ainsi son

maximum. Il restreignait d’avance les gros avantages du succès. Le

problème, pour un architecte habile, serait de combiner une salle,

petite d’apparence, et qui contînt beaucoup de monde, une salle _où les

vides se verraient le moins possible_. Voilà le concours que l’on

devrait proposer aux architectes de théâtres.

«La salle élastique»... Si des architectes me lisent, qu’ils étudient la

question à ce point de vue, très pratique. Après, ils se préoccuperont

de dessiner des escaliers harmonieux ou de décorer joliment les fumoirs.

* * * * *

A ce propos, il me revient en mémoire une anecdote sinistre--mettons

fâcheuse, simplement... J’étais allé, dans une ville de l’Ouest, voir

jouer une pièce de moi, que l’on promenait à travers la France. La

tournée avait commencé, deux jours auparavant, au Havre. «Gros succès»,

m’avait télégraphié l’impresario. L’effet, à Alençon, avait été moindre,

mais encore énorme, disait la deuxième dépêche, vu assistance

restreinte. (Ces trois derniers mots n’étaient pas nécessaires à mon

bonheur.)

Je pris le train par une vilaine matinée de février. Quand j’arrivai

dans la ville, il tombait de la neige fondue. Je ne vis dans les rues

que de rares passants, qui n’avaient pas l’air d’avoir formé le projet

de passer leur soirée au théâtre. J’imaginais que tous ces braves

habitants s’installeraient, après leur dîner, au coin d’un feu clair,

les pieds dans de bons chaussons, et goûteraient les joies tranquilles

de la lecture...

* * * * *

D’ailleurs, un jeune homme à qui je demandai le chemin du théâtre, ne

put même pas me fournir une indication.

Pourtant, le théâtre de cette ville est très beau et devrait être connu,

au moins extérieurement, de toute la population. Une vieille dame me

donna des renseignements erronés; un officier me remit dans la bonne

voie... J’arrivai enfin devant le monument. Je pénétrai dans le

vestibule et je vis sur un guichet ces mots: «Bureau de location».

La préposée travaillait avec application à un ouvrage de tricot. Et je

pensai que cet ouvrage serait fini bientôt, car elle y travaillait sans

aucune interruption.

Je n’osai pas lui demander si elle avait des places retenues... Soudain

l’impresario apparut, m’expliqua que la location ne pourrait pas marcher

très fort, parce qu’on avait joué, dans la même semaine: _Quo Vadis_ et

_Cyrano_...

Nous allâmes dîner ensemble au restaurant. Après le dîner, les gens qui

étaient là, au lieu de prendre le chemin du théâtre, commencèrent

d’absurdes parties de cartes ou de jacquet.

* * * * *

Nous retournâmes au théâtre, une demi-heure avant l’ouverture.

Je ne sais plus quel fut le chiffre à peu près définitif que nous

annonça le bureau de location. Et je suis content de ne pas m’en

souvenir, pour ne pas avoir la honte de l’imprimer.

Cependant, un employé du théâtre voulut, à toute force, me faire visiter

le somptueux monument. J’écoutai son boniment d’une oreille bien

discrète... Plafond dû à je ne sais quel peintre, balustres en je ne

saurai jamais quoi.

La salle était immense, les fauteuils innombrables. J’étais de plus en

plus préoccupé...

Pourtant, une phrase de mon guide me fit lever la tête:

--Regardez ces dégagements... En huit minutes, la salle peut se vider.

... Combien de temps, hélas! mettrait-elle à se remplir?

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 48 / 103 题