LE SOUFFLEUR

Moi, dit Gédéon, je n’ai pas rencontré, dans un théâtre ou à la porte

d’un théâtre, cet ouvreur de portières tout-puissant dont tu m’as parlé.

Mais j’ai été longtemps intimidé par un autre personnage qui, pendant

des semaines, m’apparut comme le juge le plus sévère de mes œuvres et de

ma personnalité. Il s’appelait Fillette et occupait l’emploi de

souffleur dans le théâtre où l’on joua ma première pièce, _Les vertus à

la mode_.

«Fillette n’était pas le fonctionnaire important que l’on rencontre dans

certains théâtres, le souffleur adroit et exercé, qui note

scrupuleusement sur le manuscrit tous les jeux de scène, le spécialiste

qui connaît à merveille les acteurs dont il seconde la mémoire, sait

très bien ceux d’entre eux à qui il faut «tout envoyer» et ceux qui

veulent qu’on les laisse aller, et qu’on ne s’émeuve pas des petits

changements sans nombre qu’ils apportent au texte de l’auteur. Ceux-là

marchent de temps en temps sur le gazon, mais ne s’écartent pas de la

route, qu’ils finissent toujours par retrouver...

«Le souffleur modèle a noté aux répétitions les mots où bronchaient

certains interprètes. Il leur enverra ces mots-là, qu’il a soulignés.

«Fillette n’était pas, cependant, le souffleur de hasard, le pauvre

diable à qui l’on veut donner une place, et qui désespère les acteurs

attendris. J’en ai connu un qui n’avait qu’un défaut, mais il était

grave: c’était la méditation intempestive. Il pensait trop au sens du

texte qu’il soufflait et, tout à coup, au milieu d’une scène, il

s’abîmait dans des réflexions profondes. Par hasard, son regard

rencontrait le regard éploré d’une ingénue, restée en panne dans son

candide récit, ou l’œil irrité d’un père noble qui ne trouvait plus les

termes qu’en présence d’un fils indigne devait lui dicter un légitime

courroux... Alors le souffleur reportait ses yeux sur son manuscrit,

dont il avait oublié de tourner les pages... Son désarroi n’échappait

pas aux acteurs, et n’était pas fait pour leur donner confiance. J’ai

connu ainsi un souffleur plein de bonne volonté, mais toujours un peu en

retard, et qui s’acharnait à répéter aux comédiens les mots qu’ils

venaient de jeter à la foule haletante. Et comme il avait la voix assez

forte, les spectateurs des premiers rangs des fauteuils s’imaginaient

qu’il y avait un écho dans la salle.

«Fillette, ai-je dit, tenait le milieu entre le souffleur officiel,

consacré, et les dangereux amateurs dont je viens de parler. Il était

assez habile dans son métier, prenait soin de son manuscrit et

connaissait les acteurs. Mais il ne donnait pas l’impression d’être

attaché à la maison par des liens très solides. J’ai eu depuis

l’occasion de le voir dans plusieurs théâtres. Il a l’instabilité d’un

extra. Depuis quinze ans que je le connais, il a toujours le même âge,

c’est-à-dire cinq ou six ans de plus que moi. Son visage est maigre, son

cheveu rare et fin, voltigeant comme un duvet autour de la tête. Il a

aussi sur moi la supériorité du binocle, ce binocle que j’ambitionne

depuis mon enfance, et qu’aucun médecin oculiste n’a jamais consenti à

m’imposer. Il porte une moustache aussi imprécise que ses cheveux; il

est toujours rasé de la veille, je ne sais par quel prodige. Sa mise est

modeste, presque propre. Ses ongles, pas très nets, sont soigneusement

taillés.

«La première fois que je le vis, c’était donc à la première répétition

des _Vertus à la mode_. Il était installé à sa petite table, à

l’avant-scène, au-dessus même de son trou habituel, pour le moment fermé

par des lattes mobiles. Car le souffleur, aux répétitions, n’est plus un

personnage secret, mystérieux et surnaturel. Il perd le prestige de son

invisibilité. On peut lui adresser la parole, et maints reproches dont

on ne se prive pas.

«Quand j’arrivai sur la scène, le régisseur s’approcha de moi, ainsi que

tous mes interprètes, et l’on me félicita du succès de ma lecture. Seul,

le souffleur ne me dit rien... Pourtant, on avait «collationné» les

rôles devant lui, et il avait entendu toute la pièce...

«J’étais un peu désappointé. J’avais connu la même déception à mes

débuts dans le journalisme. Quand j’arrivais dans une imprimerie pour

corriger des épreuves, j’étais surpris de voir que les typos, qui

avaient composé mon article, le correcteur, qui avait eu ma copie sous

les yeux, n’avaient point été frappés par la beauté de mon œuvre...

Pourquoi ne m’en disaient-ils rien?

«Les premiers jours, les artistes furent très aimables. Chaque

après-midi, en arrivant sur la scène, j’avais une récolte de petites

louanges. Seul, le souffleur ne se prononçait pas, non par un parti pris

de mutisme, puisqu’il me parlait de mille autres choses, des fautes de

mon copiste, des meilleures marques de crayons, des courants d’air qui

régnaient sur le théâtre, et de l’encombrement des rues; mais de ma

pièce, il ne disait mot. Je finis par ne plus penser qu’à cela. Et je ne

remarquai même pas que, peu à peu, l’enthousiasme des artistes se

calmait, qu’ils jugeaient ma comédie avec plus de sang-froid et de

familiarité... C’est une douloureuse constatation pour un auteur.

Pourquoi l’admiration se lasse-t-elle, et le premier étonnement ne

persiste-t-il pas?

«A la fin de la première semaine, le directeur qui, le lendemain de la

lecture, s’était échappé vers le Midi, revint en personne à

l’avant-scène. Il vit défiler les quatre actes, que l’on répétait déjà

«au souffleur». Comme il était moins «usé» que nous, il eut, cette

fois-là, une excellente impression, qu’il voulut bien manifester à haute

voix. Tout le monde, sur le plateau, repartit à l’unisson, tout le

monde, sauf cet obstiné souffleur... Je restai avec lui un instant après

la répétition, sous prétexte de chercher quelques petites choses dans le

manuscrit. J’espérais qu’il s’écrierait: «Ah! le patron a raison...

C’est une pièce admirable...» Mais, cette fois encore, il ne me dit

rien. Décidément, il n’aimait pas la pièce... Et, du coup, il me sembla

être le seul homme de goût, le seul critique autorisé de la maison. Je

rentrai chez moi très malheureux, plein de doute sur mon talent.

«Trois ou quatre répétitions encore se passèrent, en présence du patron,

dont la confiance en la pièce, d’abord sincère, puis résolue, puis un

peu factice, puis hésitante, s’écroula brusquement, en vertu d’une loi

fatale. Quoique débutant, j’étais déjà un peu fait à ces changements. Et

puis je ne pensais toujours qu’au silence désapprobateur de M.

Fillette...

«Et voilà qu’une après-midi, à l’improviste, comme on parlait de toute

autre chose, le souffleur me dit, en me montrant mon manuscrit: «Vous,

Monsieur, par exemple, qui avez écrit cette si jolie pièce...»

«Du coup, l’opinion de M. Fillette cessa d’avoir la moindre

importance... Alors, quoi? s’il s’était tu jusque-là, c’était par

hasard, par distraction? Il ne pensait pas de mal de ma pièce... Je l’en

estimai un peu, mais il n’était plus intéressant...

«Et voilà comment M. Fillette redevint un personnage peu considérable,

pour être sorti bêtement du mystère et du silence.»

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 46 / 103 题