LECTURES D’OCCASION

Le livre qui m’a le plus amusé, nous dit Gédéon, je l’ai lu pour la

première fois à l’âge de neuf ans. C’était un in-octavo dérelié, qu’un

de mes oncles avait eu en prix. Comment s’appelait cet ouvrage

admirable, je ne l’ai jamais su... La couverture et le frontispice

manquaient. Et le titre n’était pas répété au haut des pages...

«C’était, je crois bien, l’histoire d’un enfant volé. Il y était

question, au début, d’une fête champêtre, d’un bois de sapins et d’un

ménétrier debout sur un tonneau. Qui dira la fascination que le mot

«ménétrier» exerçait sur mon âme enfantine? Et «joueur de vielle»! Et

«bohémien»!

«Quand, mes leçons apprises, un quart d’heure avant d’aller au lycée,

j’avais relu pour la deux centième fois un passage palpitant du volume,

je partais d’un pas héroïque... J’étais, moi aussi, un rude aventurier,

et, sur la route, toujours la même, qui conduisait à la boîte, je me

faisais l’effet de m’en aller au hasard des chemins.

«Mon autre livre, c’était celui de la tante Jeannette.

«Pour rien au monde, le jeudi, je n’aurais voulu manquer le déjeuner

chez la tante Jeannette. Elle n’avait pas d’enfant, et me considérait

comme son fils, un fils d’autant plus choyé qu’il était unique et

intermittent.

«J’arrivais chez elle vers neuf heures du matin, et je m’installais dans

le bureau de mon oncle. Mon oncle était sorti, et ma tante s’habillait.

J’avais donc le grand bureau pour moi tout seul.

«D’abord, j’ouvrais et je refermais tant que je pouvais les grands

rideaux de la fenêtre. On n’était pas encore gâté dans ce temps-là, par

le téléphone et les lampes électriques. Produire un mouvement de rideaux

le long d’une tringle, en tirant un cordon sur les côtés, nous

paraissait, à ce moment-là, d’une magie très suffisante... Puis, lâchant

les rideaux, je m’attaquais au canapé, dont j’entortillais ou nattais

les franges.

«Assis ensuite sur le fauteuil du bureau, j’écrivais sur du blanc de

journaux avec une plume de ronde... Je remuais pendant un long quart

d’heure la poudre bleue à sécher l’encre, qui se trouvait dans une

sébile.

«Le fauteuil du bureau était en cuir lisse... C’était exquis de

s’asseoir bien à fond, puis de faire glisser son derrière jusqu’au bout

du siège... Enfin, quand j’étais las de cet exercice, j’allais trouver

ma tante, à qui je demandais _le livre_.

«Le livre était relié en rouge, avec tranches dorées. Les images étaient

coloriées.

«On y relatait et illustrait des histoires de papillons amoureux. Deux

d’entre eux se battaient même en duel. A vrai dire, ces histoires ne

m’intéressèrent qu’à la longue, et parce qu’il n’y avait pas d’autre

livre chez la tante Jeannette.

«Il était renfermé dans un meuble de Boule, au coin le plus obscur d’un

immense salon plongé dans les ténèbres. Tous les fauteuils étaient

recouverts de housses, et, seul, le domestique, qui les nettoyait une

fois par mois, était admis à les contempler.

«Ma tante pénétrait dans ce sanctuaire embaumé de camphre. Elle avait à

la main un trousseau de trente-cinq petites clefs. La plus dorée ouvrait

le meuble de Boule... Moi, je suivais ma tante à quelques pas et, à la

dérobée, en passant près d’une console, je mettais en branle la tête

approbatrice d’un petit magot chinois.

«Le livre une fois conquis, je retournais dans le bureau, et je lisais

mes histoires de papillons. Mais je les lisais un peu comme un livre de

messe, par conscience ou par habitude.

«Au fond, la seule histoire qui me passionnât était le roman anonyme de

l’enfant volé. On avait beau me donner, à chaque jour de l’an, une

demi-douzaine de livres d’étrennes: je lisais ces ouvrages goulûment,

tout d’un trait, avec moins de plaisir que d’impatience d’arriver à la

fin... Je revenais toujours au livre déchiré. Ce n’était pas qu’il fût

plus beau que les autres... C’était mon livre à moi... Je le

connaissais, il m’était familier, et je retrouvais toujours la même

émotion à ses péripéties prévues.

* * * * *

«J’ai beaucoup réfléchi à cela plus tard, continua Gédéon. Moi qui fais

des pièces de théâtre, j’ai essayé de retrouver mon âme de gosse. Et je

me suis dit que les gens que nous amusons veulent sans doute être

surpris, mais souvent avec _ce qu’ils attendent_.

«Bien entendu, de temps en temps, des écrivains inventeurs nous sortent

du nouveau, afin d’alimenter le fonds de réserve. Mais ce nouveau n’est

pas mis tout de suite en circulation. Pour obtenir le succès, il faut,

bien souvent, qu’il soit repris par d’autres, par des courtiers, qui lui

font subir des améliorations, et le rendent un peu moins nouveau...

* * * * *

«Et j’ai pensé aussi, dit Gédéon, à ces lectures d’occasion, à tout ce

hasard qui intervient dans notre culture première. Nous trouvons dans un

grenier un livre en loques, et, comme une fée cachée sous des haillons,

il devient le conducteur mystérieux de notre vie future.»

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 44 / 103 题