Les journaux annonçaient la lecture aux interprètes de ma comédie: _Le
Professeur de cor anglais_.
On ajoutait, naturellement, que si le directeur avait mis une pièce
nouvelle en répétitions, c’était pour occuper ses artistes dans
l’après-midi, mais que le besoin ne s’en faisait pas sentir, _Une
famille d’Albinos_, la pièce en cours, réalisant, chaque soir, le grand
maximum, et promettant de tenir l’affiche jusqu’à la fin de la saison.
Le directeur m’avait dit, en effet: «Dépêchons-nous. Il faut que nous
passions dans quinze jours. Nous ferons au besoin des relâches.»
Le lendemain de la lecture, je vis arriver chez moi Bilu. Bilu, grand
jeune homme pâle, était un comptable sans emploi, qui s’était avisé tout
à coup d’entrer au théâtre, parce qu’un jour, à un bal de noces, il
avait récité, avec succès, paraît-il, un poème de Bruant.
Je dois dire que Bilu, en sollicitant un rôle dans ma pièce, me toucha.
--Un tout petit rôle... Je sais bien que je n’ai pas de talent. Mais
j’aurai au moins un peu d’argent pour vivre.
A la vérité, je crus d’abord que je cédais par compassion, et je ne
m’aperçus que plus tard de l’influence despotique du pouvoir mystérieux
qu’exerçait sur moi le doux et plaintif Bilu. Peut-être, si j’avais eu
l’énergie, ce jour-là, de refuser, n’aurais-je pas été, comme je le fus
plus tard, la proie de ce Bilu gémissant...
Je donnai à Bilu un rendez-vous au théâtre. Le directeur avait justement
besoin d’un domestique pour le un, un domestique qui apportait un
appareil photographique sur une table de salon, disait avec humeur: «Ces
sacrées mécaniques!» et disparaissait de la mémoire des hommes.
Bilu vint me trouver après la répétition, et me dit doucement:
--Vous avez été très gentil de me faire entrer ici. Mais tout le
bénéfice que j’en tire va se trouver gâté, abîmé. Je joue, en somme, un
rôle de figurant. On va s’habituer à me voir dans ces emplois-là, et
l’on ne me donnera jamais d’autre rôle... J’avais de petits rêves
d’avenir. Je crois que je peux leur dire adieu... Pourquoi ne m’a-t-on
pas donné le sergent de ville, puisque personne encore n’est désigné
pour le jouer?
Il était déjà bien informé. Le sergent de ville, en effet, n’était pas
distribué. Mais le sergent de ville avait trois scènes assez
importantes, plus de cent lignes de texte. Comment confier ce rôle à
Bilu?
Il me regardait avec ses yeux de martyr. Il était odieux et tyrannique.
Il n’y avait qu’à le tuer, ou à subir sa volonté.
... Après tout, si on l’essayait dans le sergent de ville?
Le directeur me dit:
--Essayons.
Il fut, à la répétition, d’une gaucherie inconcevable. Il était
ridicule, grotesque..., comique peut-être, après tout... Nous finîmes
par nous persuader qu’il était très amusant, un peu troublés pourtant,
parce qu’il ne jouait pas deux jours de la même façon, et ne se
souvenait jamais de la mise en scène établie. Et puis l’on comprenait à
peine ce qu’il disait...
J’avais tellement peur, cependant, que le directeur ne me proposât de
retirer le rôle à Bilu, que je me récriais d’admiration à chaque
instant.
--Je veux bien, finit par me dire le patron... La seule chose qui
m’inquiète, c’est que Z... (l’acteur éminent chargé du rôle principal),
c’est que Z... déclare à qui veut l’entendre que votre homme est
excellent... Vous vous rappelez qu’à la lecture, le rôle du sergent de
ville avait mis Z... de mauvaise humeur. Il le trouvait trop à effet, et
craignait de le voir confié à un artiste d’attaque. Votre Bilu le
rassure. C’est très inquiétant...
Je passai une assez mauvaise soirée. Qu’est-ce qu’il allait advenir de
ma pièce? Le lendemain, à la répétition, nouvel ennui.
On devait commencer par le deux, à une heure pour le quart. A trois
heures, Z... n’était pas là. Il était toujours fort exact. On envoya
chez lui, et on apprit qu’il était alité, avec une vilaine angine.
L’avis du docteur fut formel: il ne pourrait certainement pas jouer
avant un mois.
Un grand conciliabule eut lieu dans le bureau du directeur. Quel
comique, à Paris, parmi les artistes libres, était capable de jouer ce
rôle d’Ernest, qui portait toute la pièce? On mit en avant trois ou
quatre noms... Celui-ci répétait aux Variétés, celui-là jouait au
Vaudeville, cet autre était en Russie. Cet autre encore était inoccupé,
mais attaché à un théâtre. Ce théâtre le prêterait-il?
Quand je sortis de chez le directeur, je me trouvai en présence de
Bilu... Il me sembla qu’un froid de mort glaçait mes veines... Et
j’entendis, avant même qu’il la prononçât, la phrase suivante:
--Vous allez me faire jouer Ernest.
Je le regardai d’un air égaré...
--Ernest?... Ernest?...
--Eh bien! oui, reprit-il, de sa voix traînante et impérieuse... Je
pense bien que vous n’allez pas me faire manquer ça? C’est une occasion
inespérée que j’ai de me mettre en lumière. Ce serait un crime que de
m’en empêcher.
--Mais le rôle... du sergent de ville... est tellement beau?
--Secondaire, dit Bilu, secondaire... Si je fais de l’effet là-dedans,
on dira précisément que le rôle était beau. J’aurai un très gros succès
dans Ernest, qui est plus difficile. Ma réputation sera assurée.
Et il répéta, avec un gémissement tout puissant:
--Vous ne pouvez pas me faire manquer ça... Nous allons, dit-il, en
parler tout de suite au patron.
... Au fait, oui. J’aimais mieux régler cette question à l’instant même
et ne pas passer une nuit d’insomnie à me répéter qu’il faudrait, le
lendemain, faire cette proposition singulière.
Je criai tout d’un trait au directeur:
--Bilu demande à jouer Ernest!
--Pardon! dit Bilu... Je demande... Mais l’auteur est aussi de mon
avis...
--Vous êtes de son avis?
--... C’est-à-dire...
--C’est-à-dire que vous êtes fous tous les deux! Bilu, qui n’a pas de
théâtre, jouer un rôle aussi écrasant que celui-là! Ce serait de la pure
démence, de l’imbécillité sans nom. Autant flanquer le feu à la
maison... Après tout, s’écria cet homme sans esprit de suite, si vous
voulez qu’il joue Ernest, qu’il le joue!
... Qu’il le joue! Qu’il le joue! avait-il dit devant Bilu. Il était
évident que, désormais, aucune puissance humaine ou extrahumaine
n’empêcherait Bilu de jouer le rôle... Le lendemain, il commença à le
répéter. Tout le monde me regardait avec stupéfaction.
--Tant pis pour vous, me dit le directeur, si vous voulez que la pièce
se ramasse! Un bon four est souvent moins cher qu’un demi-succès. Je
vais tout de suite chercher une bonne pièce pour succéder à la vôtre.
Puis ce phénomène curieux se produisit: on s’habitua à Bilu, et on finit
par le trouver supportable. Il était terne, évidemment, et bafouillait
dix fois plus que dans le sergent de ville, le rôle d’Ernest étant
beaucoup plus long...
Ce qu’il y avait de grave, c’est que le public de la générale verrait
Bilu pour la première fois, et Bilu, à la première impression, c’était
cher... Tout le monde, cependant, oublia de se faire cette réflexion,
pourtant si simple...
A la répétition des couturiers, il y eut quelques nouveaux venus dans la
salle. Ils ouvraient des yeux effarés et disaient: «Qu’est-ce que c’est
que cet acteur-là?...» Mais, tout le théâtre, accoutumé décidément à
Bilu, répondait: «Vous verrez demain l’effet sur le public... Il peut
avoir un succès étourdissant...»
Le lendemain, la pièce marcha bien jusqu’à l’entrée de Bilu. Il oublia
simplement dix lignes de texte à son entrée, où il avait à dire qu’il
était marié, qu’il venait pour la première fois à Paris, et qu’il
voulait tuer l’officier de hussards de la scène III. Puis il coupa la
réplique à sa partenaire, et sortit trois minutes avant le moment normal
de sa sortie, en prononçant quelques mots probablement étrangers...
Il est inouï que, dans ces conditions, on ait dû jouer le deuxième acte;
on le joua pourtant, ainsi que le troisième. Les spectateurs se disaient
sans doute: «Ce n’est pas possible qu’on ait osé représenter une pièce
aussi idiote. Allons jusqu’au bout. Nous allons voir certainement, en
restant jusqu’à la fin, la chose merveilleuse qui compensera tout le
reste.»
Bilu, à partir du deux, avait retrouvé toute sa mémoire. Il ne
retranchait plus rien du texte. Il en disait même plus qu’il n’y en
avait. Et ses improvisations avaient l’air d’être de la pièce, car elles
étaient débitées, comme le reste du rôle, sur un ton uniforme, traînant
et mélancolique.
Au dernier baisser de rideau, les spectateurs se regardèrent avec effroi
et s’en allèrent en silence, comme les ombres du Styx.
J’étais monté sur le théâtre. Le directeur, le régisseur et les artistes
ne semblèrent pas me reconnaître. Peut-être étais-je très changé... Je
montai jusqu’à la loge de Bilu, qui, lui, sans doute, me parlerait. Mais
je m’arrêtai à l’entrée, car la loge était encombrée des père, mère,
sœurs, frères et oncles de Bilu. Et Bilu gémissait, au milieu du groupe:
--Je n’ai vraiment pas de veine... Pour mes débuts, j’ai un rôle d’une
importance inespérée... Et il faut que ce soit dans une pièce pareille!