Nous étions attablés l’autre jour à la terrasse du Casino, avec
plusieurs camarades de la tournée Rigadel, qui devaient jouer le soir
_Le Monocle au Village_, le joyeux vaudeville en quatre actes qu’ils
sont en train de promener.
--Je ne vous ai jamais raconté, nous dit le vieux comique Tonnelet,
l’histoire étrange de l’assassinat de Léo-Roy?
Une histoire d’assassinat est toujours bonne à entendre. Nous nous
rapprochâmes en cercle, avec des yeux avides et des oreilles affamées...
--Léo-Roy, commença Tonnelet, jouait les grands premiers rôles à
l’Ambigu, où moi j’étais alors comique de drame. Ce sont pour moi des
souvenirs agréables... Un bon public ému, que l’on faisait rire pour pas
cher...
«Nous en étions à la cent-vingtième ou à la cent-quarantième d’une
grande machine qui marchait très bien, _Les Parias de l’Honneur_.
Léo-Roy jouait le rôle du marquis de je ne sais plus quoi; l’important
pour vous est de savoir qu’au cinquième ou sixième tableau, il était
accosté sur le parvis Notre-Dame par un sbire à la solde du traître, et
que ce sbire lui allongeait un coup de couteau.
«Or, un soir, Léo-Roy reçut entre les deux épaules un vrai coup de
couteau, qui l’étendit par terre, très grièvement blessé. On dut
interrompre le spectacle. Et l’affaire, naturellement, fit dans Paris
une petite sensation pas ordinaire.
«Léo-Roy ne mourut pas des suites de sa blessure, mais il fut assez
malade, et ne put reprendre le théâtre que beaucoup plus tard.
«C’était mon ami Jubilin qui faisait le sbire, Jubilin, un bon garçon,
naïf et doux, qui, même pour de rire, avait toutes les peines du monde à
donner un coup de couteau. On s’en était aperçu aux répétitions. Il
était tellement mollasson qu’on avait failli lui retirer le rôle...
«... Immédiatement après le crime, le sbire avait disparu. Personne dans
la loge de Jubilin. On n’y trouva ni son costume ni ses habits de
ville...
«... On fit une enquête rapide. La concierge avait cru voir arriver
Jubilin à neuf heures et demie, comme à son ordinaire. Il avait le
collet de son pardessus relevé... Mais c’était son habitude...
«... Une habilleuse l’avait vu entrer dans sa loge, en ouvrant la porte
avec sa clef... Puis il en était ressorti un quart d’heure après, dans
son costume de sbire, tout noir, avec un loup sur la figure...
«... Quelqu’un de la troupe, le second régisseur, je crois, lui avait
adressé la parole au passage; mais Jubilin n’avait répondu que par un
signe de tête, et par une sorte de grognement...
«... On avait une seconde fois interrogé la concierge et l’habilleuse
pour savoir si vraiment c’était Jubilin qu’elles avaient aperçu. Mais
aucune d’elles ne put dire positivement qu’elle l’avait reconnu.
«... Déjà tout le monde commençait à avoir des doutes, surtout les
personnes qui, comme moi, connaissaient Jubilin. C’est alors qu’un
inspecteur de police, qu’on avait dépêché au logement de notre camarade,
vint rapporter cette nouvelle intéressante: Jubilin était retrouvé. On
avait frappé chez lui... Il n’avait pas répondu. On avait alors enfoncé
la porte, et on l’avait trouvé dans sa chambre, sur son lit, ficelé et
bâillonné...
«... On se hâta de lui enlever son bâillon, et il raconta que vers neuf
heures, au moment où il allait sortir pour se rendre au théâtre, deux
inconnus, en embuscade sur le palier sombre, s’étaient précipités chez
lui, à la seconde même où il avait ouvert sa porte. On l’avait terrassé,
et entouré gentiment de petites cordelettes. Puis, les inconnus lui
avaient chauffé dans sa poche la clef de sa loge...
«... C’était donc, comme nous l’avions tous pensé, un faux Jubilin qui
avait passé devant la concierge et devant l’habilleuse, et qui ensuite,
convenablement masqué, avait répondu au second régisseur par un signe de
tête et des grognements peu révélateurs...»
A ce point de son récit, Tonnelet fit une pause, et vida lentement son
amer-citron...
--A trois mois de là, continua-t-il, je recueillis une confidence
intéressante d’une petite femme de notre théâtre, Mad Madisson. Peu de
temps après l’affaire, elle avait accordé son cœur à Jubilin, et
celui-ci s’était laissé aller à des aveux compromettants...
--Parbleu, interrompit quelqu’un, je l’avais devinée, ton histoire; je
l’avais devinée depuis le début!
--Qu’est-ce que tu avais deviné? demanda Tonnelet.
--Tout, dit l’autre; je sais ce que t’a dit Mad Madisson. Le ficelage de
Jubilin n’était qu’une frime. C’est un coup très classique, qui était
peut-être nouveau à l’époque, mais qui est passé tout à fait dans le
répertoire actuel... Jubilin, après le crime, est rentré chez lui, s’est
empaqueté très gentiment, s’est mis lui-même un bon bâillon sur la
figure, et a attendu en paix les hommes de la police... Auparavant il
avait eu bien soin au théâtre de faire l’homme taciturne, de façon à
laisser supposer que le masque recouvrait un autre visage que le sien...
Nous regardions tous Tonnelet d’un air narquois et faussement apitoyé.
Ce n’était pas de chance, d’avoir une belle histoire authentique à
raconter, et de se voir ainsi couper ses effets.
--Quand j’eus reçu cette révélation de Mad Madisson, continua-t-il
tranquillement, après un instant de silence, j’allai trouver Jubilin; je
n’avais pas l’intention de le dénoncer, je voulais l’effrayer
sérieusement... et surtout je désirais avoir des détails... Et alors cet
imbécile m’a dit la vérité vraie... Il n’était pas coupable, il avait
été vraiment garrotté. Seulement, comme il voulait obtenir les faveurs
de Mad Madisson, il avait quitté, aux yeux de la demoiselle, cette
posture un peu ridicule de victime, pour un rôle plus avantageux
d’assassin...
... Heureusement, termina Tonnelet en ricanant à son tour, que j’avais
sur moi une histoire à triple détente. Parce que vous êtes, mes
gaillards, un public plutôt dur, et que, pour vous avoir un peu, il faut
garder une réserve de biscuit...