Crapet est un de ces officieux qui, devant les théâtres, se précipitent
aux portières des voitures pour prêter secours aux gens agiles et pour
gêner considérablement la descente des vieilles dames impotentes. Mais
cette fonction n’est qu’un prétexte. Crapet se trouve là parce qu’il
est, tout simplement, le génie de la maison.
La première fois qu’il fut aperçu par le directeur, l’entrevue manqua de
cordialité. Le patron, de mauvaise humeur, lui intima un congé
vigoureux, et le menaça de le faire arrêter pour vagabondage. Ce fut
cette expulsion énergique qui grandit soudainement Crapet et donna, le
lendemain, à sa présence devant la façade, une signification plus
complète. Le directeur le vit à sa place, et ne lui dit rien, soit qu’il
se sentît impuissant contre l’obstination tranquille de Crapet, soit
qu’il pensât à autre chose. Crapet revint donc chaque jour, à onze
heures du matin, au moment où s’ouvrait le bureau de location. Et, à une
semaine de là, pendant la répétition, l’auteur, affolé, sortit du
théâtre... N’ayant personne sous la main, il envoya Crapet chercher des
feuillets de manuscrit qu’il avait laissés chez lui. Dès lors, tout le
monde sentit que Crapet était du théâtre et qu’il en était plus que
n’importe qui, plus que le directeur lui-même. Crapet, en effet, n’était
pas à la merci de deux ou trois insuccès. Les directeurs passeraient,
les auteurs brilleraient tour à tour d’un éclat plus ou moins intense,
les noms des vedettes flamboieraient plus ou moins longtemps à la porte,
Crapet, protégé par son humilité, fortifié par sa faiblesse
inattaquable, à jamais demeurerait comme la seule vraie puissance.
Étape de sa carrière: on lui offrit un fixe et une casquette galonnée.
Il accepta le fixe, qui ne se voyait pas; mais refusa la casquette.
C’est-à-dire qu’il la prit, et l’échangea chez un fripier contre un
chapeau melon très convenable. Entre temps, ses petits bénéfices lui
avaient permis de s’acheter des vêtements moins sordides. Il comprenait
ou sentait très bien qu’il fallait rester un peu élimé, mais pas trop
crasseux; en imposer aux gens par sa misère, mais ne pas les dégoûter
par sa saleté.
Plus à la hauteur que les gens des premières, plus chic encore que ceux
de la répétition générale, et même que ceux «des couturiers», Crapet
assistait à la première répétition d’ensemble. Il montait à la seconde
galerie, dans l’ombre. Mais on savait qu’il était là, et l’on jouait
pour lui, comme pour le roi de Bavière. A la fin de la pièce, le
directeur lui demandait son avis, et l’auteur interrogeait le directeur
pour savoir ce que pensait Crapet.
Crapet s’arrangeait instinctivement pour avoir, quel que fût
l’événement, raison toujours. Il parlait avec circonspection. On osait à
peine lui demander:
--Ça ira-t-il?
Il répondait: «Ça ira bien!» mais d’une façon telle que, si ça marchait,
son renom d’augure augmentait encore, et que, si ça ne marchait pas, on
pût se dire, en pensant à l’air qu’il avait pris au moment de sa
prédiction: «Oui, il nous a dit que ça irait bien pour ne pas nous
décourager, mais il savait parfaitement à quoi s’en tenir!»
Après la première, on s’adressait à Crapet pour savoir si la pièce
tiendrait longtemps l’affiche. Il était constamment à la porte, il
voyait quelle sorte de monde arrivait pour la location; d’autre part il
entendait ce qui se disait, le soir, à la sortie. Et, quand les recettes
étaient maigres, l’auteur, inquiet, trouvait toujours chez Crapet des
explications qui n’endommageaient pas sa vanité.
--Crapet affirme que les gens sont enchantés, que la pièce plaît
énormément. Mais il paraît que les affaires n’ont jamais plus mal marché
qu’en ce moment. Les chasseurs de restaurants ne font que se lamenter et
disent que rien ne va nulle part. Et puis, ces soirs-ci, nous avons eu
des concurrences terribles: un gala à l’Opéra, des tournois de luttes,
des combats de boxe à droite et à gauche. C’est effrayant ce que ça nous
enlève de public, tout ça!
Crapet, quand ça va mal, n’est jamais à court pour en accuser la
température. Tous les temps sont mauvais. Il est superflu de dire que la
neige est déplorable et le verglas meurtrier; le dégel est immonde, le
froid très vif aussi à craindre que l’ardente chaleur. L’humidité est
effrayante pour les rhumatisants. Même une température égale et modérée
a quelque chose d’inquiétant. C’est un temps à influenzas. On ne se
méfie pas et on attrape la mort. Voilà ce que disent tous les
spectateurs possibles, l’immense public virtuel.
Grâce à Crapet, quand la salle est à moitié vide, l’auteur se persuade
que tous les habitants de Paris sont restés, ce soir-là, au coin du feu,
et que les quelques rares étrangers des hôtels se sont couchés après
dîner, avec une boule d’eau chaude entre leurs draps.
Crapet devient donc le confident, l’ami de tous les auteurs; mais, pour
ne pas s’aliéner l’autre puissance, il chine légèrement l’auteur dans
les entretiens secrets qu’il a avec le directeur. Aussi, son influence
grandit-elle sans cesse auprès de ce dernier. Elle s’accroît d’autant
plus que Crapet a des ennemis, que ses ennemis essaient de lui nuire
dans l’esprit du patron. Ses détracteurs ne font que le servir. Crapet
devient, pour le directeur, un conseiller, c’est-à-dire un confident
résolu à l’approuver toujours.
On peut nier la valeur de Crapet, sa culture, son sens critique. On est
forcé de constater que son influence existe. Dès lors, Crapet est
l’homme qu’il faut conquérir. Les auteurs se persuadent bientôt que, si
le directeur a des tendances à faire disparaître une pièce de l’affiche
prématurément--et c’est toujours prématurément--un seul homme au monde a
le pouvoir de l’en empêcher, c’est Crapet. Crapet reçoit donc force
pourboires avec un air entendu; et l’auteur s’en va tranquille, persuadé
qu’il a consolidé sa situation sur l’affiche.
Il y a très peu de temps, un fait s’est passé, qui fut vraiment pour
Crapet l’acte de consécration suprême.
Un auteur, et pas un auteur ordinaire, un écrivain presque éminent, est
venu prendre Crapet devant le théâtre, l’a emmené au café, et là, lui a
glissé un manuscrit... Crapet a promis que le directeur lirait la pièce
dans les trois jours. Et il est certain qu’il la lira. Et il est
possible qu’il la joue, si Crapet s’en mêle.
Crapet a tout de même pensé qu’il valait mieux ne plus ouvrir de
portières. Il a persuadé au directeur d’engager deux chasseurs qui, un
parapluie à la main, vont faire descendre les gens. Les chasseurs
reçoivent moins de pourboires. Car les gens se disent: «Ils ont une
casquette. Ce sont des employés. Ils doivent toucher quelque chose de la
direction.» C’est un peu pour cela que Crapet, jadis, avait renoncé à
toute coiffure galonnée.
Maintenant Crapet, les mains dans ses poches, est encore plus pur, plus
mystérieux, plus puissant qu’avant. Il n’a rien à faire. Il n’a qu’à
être.