Aux environs de la cinquantième ou de la centième, j’aime beaucoup, dans
certains théâtres, cette petite bande de «fines gueules» de la troisième
galerie, qui cueille au passage les mots les plus subtils et les salue,
à peine prononcés, d’une salve d’applaudissements... Personne, à
l’orchestre, n’avait donné la moindre marque d’approbation. En entendant
les battements de mains, des spectateurs, surpris, ont levé le nez au
ciel, et se sont demandés avec confusion ce qu’ils n’avaient pas compris
dans la dernière réplique.
Cette réplique, il faut le dire, avait eu beaucoup de succès à la
générale. Or, le chef de claque, la plupart du temps, accepte, sans les
discuter, les verdicts de cette première épreuve. Et, jusqu’à la
dernière représentation, cette réplique en question retrouvera le même
succès chez les Philintes déterminés de la troisième galerie.
Quelquefois, aux répétitions des couturiers, les chefs de claque notent
également des fins de tirades, dont il s’agit d’assurer l’effet à la
générale. Et, d’ordinaire, le public ne contredit pas ces approbations
violentes, car on applaudit volontiers une tirade pourvu qu’elle finisse
bien. D’abord, en récompensant ainsi un artiste qui en a dit très long,
on accomplit un acte de justice et de générosité.
Mais c’est à l’auteur à soigner sa fin, s’il veut que le public vienne
renforcer l’enthousiasme des employés de la maison.
«Tout va bien qui finit bien.» Jamais cet axiome n’a eu autant de force
que dans les traités de cuisine dramatique.
Un acte, après trois quarts d’heure de joie médiocre, nous fait l’effet
d’un acte excellent, s’il nous donne, vers la fin, cinq bonnes minutes
d’amusement (ou d’émotion). Inversement, une mauvaise minute, à la fin
d’un acte très bon, suffit largement à le flanquer tout entier par
terre.
On a essayé, pendant un certain temps, de ne pas finir les actes. Le
rideau tombait sur une reprise de conversation. C’était comme dans la
vie. On a dit au public: «Vous voyez, c’est comme dans la vie.» Il a
pensé: «C’est très bien! C’est comme dans la vie.» Puis il s’en est
fatigué, et, maintenant, il demande aux auteurs de finir leurs actes
comme au temps passé.
Il le demande, bien entendu, sans le demander. Car, en fait, il ne
formule jamais de demandes précises. Ce serait trop beau... Il ne sait
pas, lui, ce qui lui plaira et ce qui ne lui plaira pas... Le futur ne
regarde que l’auteur. Mais le public déclare, après le spectacle: «Ça
m’a plu!» ou: «Ça m’a déplu!» Et l’auteur n’a rien à dire, si ce n’est à
traiter d’idiot le public mécontent, ce qui équivaut à ne rien dire du
tout.
Alors, il a fallu en revenir à l’ancien système, et donner aux
spectateurs des indications. Car, sauf dans des cas très rares (on en
compte sept ou huit par siècle) où l’on est emballé malgré soi et
conquis, on ne sait jamais, sans le secours de certains signes, on ne
sait jamais si c’est vraiment bien. Alors, pourquoi hésiter à les
donner, ces indications?
Je connais des «baissers de rideau» dans des seconds actes de
vaudeville, où l’un des personnages doit toujours donner une gifle à un
autre. Le prétexte importe peu. On se passera de la gifle, si l’on a un
commissaire de police, muni d’une écharpe, et qui arrête tout le monde.
Dans des drames lyriques, on peut applaudir de confiance toutes les fois
que, rompant le rythme de l’alexandrin, un des acteurs (de préférence un
travesti) récite une petite ballade, une villanelle, des triolets ou un
rondeau.
On applaudira encore en toute sincérité dans les cas suivants:
Quand, au dernier couplet d’une romance, un chanteur dit les deux
derniers vers avec une toute petite voix presque imperceptible;
Quand un acteur lyrique ouvre les bras de tout leur long, en agitant
frénétiquement la tête, ce qui indique la fin de la tirade;
Quand deux personnes, fâchées depuis longtemps, se réconcilient et
tombent dans les bras l’une de l’autre.
Ces façons de provoquer l’enthousiasme des spectateurs sont bien
préférables à l’emploi de la claque, qui n’est pas mauvaise pour
soutenir un effet, mais qui produit toujours une fâcheuse impression
quand elle n’est pas «suivie».
Avant la représentation d’un drame de la Porte-Saint-Martin, le chef de
claque avait noté ces mots: «... le roi de toutes les Espagnes», qui
terminaient une tirade. Il ne s’était pas aperçu que quelques minutes
auparavant, une suite de phrases insignifiantes finissait par ces mêmes
mots, que la claque, à la répétition générale, souligna d’une
approbation incompréhensible.
On a souvent souhaité la création d’une claque bien organisée,
disséminée aux différentes places, et qui manifesterait sa satisfaction
autrement que par de secs coups de battoir. Le public accueille mal
cette averse inopinée, et plutôt réfrigérante. Il faudrait, pour
soutenir les pièces, une équipe soigneusement choisie de rieurs et de
sourieurs. Jamais la question n’a été étudiée avec méthode. On n’a
jamais fait passer aux claqueurs des auditions de rires et des revues de
sourires.
On trouverait assez facilement des dilettantes proprement vêtus et
capables de dire d’une voix pâmée: «Brava! brava!»
Mais cette idée, séduisante en principe, serait assez difficile à mettre
en pratique; une claque si perfectionnée coûterait très cher, si on
voulait la réunir tous les soirs.
Il vaut donc mieux, pour un auteur dramatique--s’il tient absolument à
être applaudi--avoir recours au public lui-même.
L’emploi judicieux (et discret) des différents procédés que nous avons
indiqués plus haut, donnera, croyons-nous, des résultats appréciables.
En somme, il n’est pas difficile d’avoir dans une pièce des personnes
qui se réconcilient, une autre qui reçoit des gifles, un commissaire,
et, bien placée, une petite chanson.