Le premier acte de la comédie de mon ami Gédéon, joué dans un mouvement
excellent par une troupe remarquable, venait de se terminer, et le
rideau, en s’abaissant, avait déchaîné un ouragan d’enthousiasme. Quatre
fois, la toile peinte était remontée et redescendue, et, dans la salle,
_ils_ n’en avaient pas encore assez. Ils criaient comme des fous. Trois
ou quatre auteurs dramatiques, impuissants à calmer la tempête, avaient
pris le parti d’acclamer comme tout le monde... On se précipita dans les
coulisses. C’était une bousculade pour arriver à l’auteur, que l’on
attrapait par les bras, et que l’on se repassait de mains en mains,
comme un seau d’incendie. Le directeur souriait avec bonté... Il avait
répété pendant quinze jours que le premier acte ne valait rien.
Maintenant, il avait noblement oublié ce mauvais jugement. Il avait pris
conscience de ses hautes fonctions; il savait qu’en cas de succès, le
directeur doit être le seul responsable...
L’encombrement des couloirs, quelques visites à faire dans les loges, un
bock à prendre hâtivement, les mille (et une) obligations de l’entr’acte
m’avaient contraint à remettre à plus tard ma visite à l’auteur. Quand
je parvins sur le plateau, la foule, autour de lui, était moins dense.
J’avais rencontré des gens émus, éreintés d’admiration...--Croyez-vous
que c’est bien?--Il n’a jamais rien fait de mieux!
Des gens mal embouchés prononçaient le gros mot de «chef-d’œuvre».
Chacun adoptait l’auteur, l’accaparait... Il appartenait aux jeunes gens
par la hardiesse de son dialogue, et aux vieux par son âge avancé...
J’arrivai enfin jusqu’à lui, au moment où il gagnait la porte de fer qui
mène au couloir des loges.
--Viens avec moi, me dit-il... Il fait doux dehors. Tu n’as pas besoin
de pardessus.
--Mais... c’est que... je voudrais bien voir ton deuxième acte...
--Ne te dérange pas, dit-il. Maintenant, c’est fini... Ça n’a plus aucun
intérêt. _La pièce est cuite._
Je pensai d’abord qu’il voulait rire. Mais je vis dans ses yeux une
sincérité effrayante.
--Prenons un taxi-auto et allons très loin d’ici, dans un petit café que
je connais. Nous ferons une partie d’échecs, et je m’efforcerai de ne
plus songer, du moins pour le moment, à cette aventure.
«Je n’aime pas penser aux choses désagréables... à l’instant où elles me
seraient trop désagréables. J’attendrai, pour y réfléchir et pour en
tirer une leçon, les jours où je serai plus calme, moins énervé par
l’événement récent et le travail forcené de la dernière semaine.»
* * * * *
Le taxi-auto s’était mis en marche.
--Quand j’ai vu que le public s’amusait tant au «un», continua Gédéon,
quand j’ai vu qu’ils saluaient avec tant de joie cet acte _que je
jugeais indigent et mauvais_, je me suis dit: «Ton affaire est claire.
Tu marches tout droit vers la gueule sinistre d’un four!»
Il sourit, un peu consolé déjà par le sentiment de sa clairvoyance.
--J’ai vu, continua-t-il, bien des pièces obtenir, au premier acte, un
succès retentissant. Ce n’est pas difficile de satisfaire le public avec
un premier acte... C’est l’acte d’_espoir_, alors que les actes suivants
sont les actes de _réalisation_. Tant que l’on promet, on a toujours les
gens avec soi. Mais quand il s’agit de «tenir», c’est un autre tabac.
L’accueil enthousiaste que les spectateurs ont fait à mon premier acte
m’a prouvé tout de suite que nous n’étions pas d’accord... Je pensais
que cet acte obtiendrait avec peine un succès moyen. Du moment qu’il a
tant plu, c’est qu’ils y ont vu autre chose que ce que j’y avais mis,
c’est qu’ils ont _entendu des promesses, que j’ai faites sans m’en
douter_. Et c’est très grave. Plus l’espoir a été grand, plus la
déception sera rude. Et, naturellement, c’est moi qui trinquerai. Et je
serai puni par où je n’ai peut-être pas péché. Car, même si j’avais
regardé de plus près ma pièce, je n’aurais pas discerné ce que je
promettais au public à mon insu.
«On parle souvent des préparations nécessaires. La question des
«préparations involontaires» est plus importante encore. En disposant,
au premier acte, tous les pétards qui doivent faire, aux actes suivants,
éclater de rire, l’auteur ne se doute pas qu’il laisse tomber de sa
poche un certain nombre d’autres mèches à explosion que le public ne
quitte pas des yeux.
«C’est pour cette raison que bien des fantaisistes sont de mauvais
auteurs comiques. Les ornements dont leur esprit capricieux orne leur
dialogue prennent quelquefois une importance, une signification dont
l’auteur ne s’est pas rendu compte.
«Les pièces comiques bien faites, comme on en a produit des quantités au
dix-neuvième siècle, sont, bien souvent, d’une pauvreté, d’une
puérilité, d’un manque de fantaisie désespérants. Mais, au moins, elles
ne risquent pas de dépasser leurs promesses, le modeste engagement que
leur auteur est capable de tenir.
«Ils sont rares, les auteurs, à la fois fantaisistes et comiques, que
leur fantaisie accompagne sans cesse sans les faire dévier de leur
chemin...»
* * * * *
Cependant, nous étions arrivés devant le petit café lointain. Pourtant,
Gédéon ne descendit pas du taxi. Le moteur s’arrêta au bout d’un
instant. Mon ami continua son discours...
--_Ils_ seront d’autant plus mauvais au deuxième acte, qu’ils se sont
emballés davantage au premier... Je tomberai de plus haut, voilà tout...
--Est-ce que nous allons au café? dis-je timidement.
Mais il me répondit, un peu gêné:
--J’aimerais mieux retourner au théâtre, sur le lieu de mon crime et de
ma honte!
... L’auto reprit donc le chemin du théâtre. Mais, cette fois, mon ami
ne disait plus rien... Nous arrivâmes devant le monument magnifiquement
éclairé...
--Trop de lumières! me dit l’auteur, trop de lumières!...
«... Après tout, dit-il encore, en montant l’escalier des artistes... Le
Hasard a quelquefois des raisons que la raison ne connaît pas.»
On commençait le troisième acte... Le directeur, debout derrière un
portant, nous vit venir et adressa à l’auteur un bon petit sourire
hostile...
Et Gédéon comprit que, cette fois, hélas! les raisons de la raison
avaient eu raison...