Si, pendant les répétitions de sa pièce, l’auteur n’était pas préoccupé
du résultat final, s’il ne se demandait pas constamment: «Ça va-t-il
marcher?» en passant alternativement par le pronostic adorable du succès
triomphal et l’affreux pressentiment de la tape noire, si, au lieu de se
dire: «Oh! que cette scène est longue et ennuyeuse!» ou bien: «Les
personnages n’ont aucun intérêt», il pensait, en somme, à sa pièce avec
plus d’insouciance, s’il ne croyait pas, comme il le croit, que Paris et
le monde entier attendent avec angoisse l’événement qui se prépare, s’il
avait le courage, la lâcheté, la sagesse de laisser aller les choses
comme elles vont, ah! comme il s’amuserait à l’avant-scène! Mais il n’a
pas le cœur à s’amuser.
Il n’y a pas au monde un autocrate plus absolu, un dictateur plus
inflexible que ce personnage souverain qui s’appelle le metteur en
scène. Il est jaloux de son autorité à un point que l’on ne saurait
dire.
Quelquefois, des artistes de grand renom se permettent de n’être pas
tout à fait de son avis. Comme ce sont des personnages à ménager, il
veut bien entrer en discussion avec eux. Mais que cet être misérable,
minable, infime, au-dessous de rien, qui s’appelle l’auteur de la pièce,
esquisse une timide intervention, ou bien le metteur en scène (s’il est
bon enfant) enverra dinguer l’importun, ou bien il affectera un ton
plein de condescendance ironique, et dira à l’acteur:
--Écoutez les indications de Monsieur. Monsieur est l’auteur de la
pièce. Il a le droit de faire jouer sa pièce comme bon lui semble.
Parlez donc, cher ami. Je ne vois pas la chose comme vous. Montrez ce
que vous désirez...
Alors, au milieu d’un silence de mort, l’auteur, blême de timidité, avec
des gestes courts, hésitants, avec des paroles vacillantes et troublées,
fait un essai d’indication, sous les regards apitoyés du metteur en
scène et de tous les interprètes.
D’ailleurs, s’il s’enhardit, s’il surmonte sa gêne, s’il indique à tous
ces gens hostiles quelque chose que l’on puisse imiter, le metteur en
scène a bientôt fait de quitter l’avant-scène, de se désintéresser de
toute la suite de cette aventure. Sous prétexte d’un ordre à donner, il
disparaîtra brusquement; ou bien sans quitter le plateau, il ira
s’entretenir à voix basse avec un des artistes qui attendent leur tour
de répéter. L’important pour lui, capitaine du bord, est de ne pas
accorder, par sa présence, même silencieuse, l’apparence d’une
approbation aux funestes conseils que ce passager sans mandat a l’audace
de donner à l’équipage.
Quelquefois, le metteur en scène ne reviendra pas de tout l’après-midi.
Et peut-être, le lendemain, quand l’auteur, tremblant d’être en retard,
arrivera à l’heure juste sur la scène, il verra la chaire directoriale
inoccupée. Le régisseur dirigera, ce jour-là, la répétition. Peut-être
même le régisseur s’abstiendra-t-il par ordre et n’y aura-t-il, à
l’avant-scène, que le souffleur (jeune homme distrait ou vieillard à
bout de souffle). Les artistes ressembleront à de pâles naufragés... Ils
s’en iront, au hasard, à droite et à gauche, sans guide et sans
direction... Un texte incolore coulera mollement de leurs lèvres
désenchantées...
Il ne restera plus à l’auteur qu’à se déchausser, à passer autour de son
col un fil emprunté à un des machinistes, et à courir effectuer sa
soumission aux pieds du metteur en scène. Celui-ci sera bon prince,
d’ailleurs, si l’auteur est très repentant. Il reviendra à son poste,
fera signe à l’auteur de s’asseoir à côté de lui, et recommencera son
travail avec la hâte fébrile d’un monsieur qui doit rattraper le temps
perdu. «Je ne peux pas attendre davantage. On mange de l’argent tous les
soirs. Il faut que nous passions jeudi en huit.» L’auteur sait que ce
n’est pas vrai, qu’on passera huit jours plus tard, mais il se trouve
mal tout de même.
Vous pensez bien qu’à partir de cet instant il se tiendra toujours coi.
Il se décide à tout tolérer... Que l’on pousse au comique des scènes
sentimentales, qu’on fasse disparaître tous ses «mots» dans un
«mouvement vertigineux», c’est bien, c’est parfait, le metteur en scène
sait son métier, il a toujours raison. Et quand, magnanime, le Maître
l’interpelle brusquement pour lui demander: «C’est bien votre avis,
Untel?», il sait qu’il faut répondre, «Oui, oui, absolument!» sans la
moindre hésitation, sans la plus petite réticence...
* * * * *
Au fond, toutes les qualités du metteur en scène se résument en une
seule: l’infaillibilité! Il peut indiquer des choses absurdes, il est
admis qu’il ne se trompe jamais, et si, un jour, il pense qu’il se
trompe, il faut qu’il donne à l’interprète l’indication contraire avec
la même autorité. «Mais, Monsieur, vous m’avez dit de faire ça?»
--C’est possible. Mais, d’après la suite du texte, je vois qu’il faut
jouer ça autrement.
... C’est toujours la faute du texte. L’auteur fait semblant de ne pas
écouter et de penser à autre chose.
Il est bizarre que ces mots: «auteur» et «autorité» paraissent avoir la
même racine. Personne, dans un théâtre, n’a moins d’importance que
l’auteur de la pièce... Il semble toujours qu’on l’ait fait venir là,
parce qu’il fallait un auteur, comme il faut un pompier de service, ou
un sergent de ville à la location. Les artistes s’adressent quelquefois
à lui pour avoir un mot de sortie, parce que leur scène finit mal. Une
petite soubrette lui demande de la faire revenir au troisième acte, ou
un acteur de second plan, qui voudrait être libre de bonne heure,
désire, au contraire, qu’on lui coupe ses deux mots du «trois», afin de
ne pas être obligé d’attendre la fin. Mais les grosses légumes de la
maison, directeur et artistes en vedette, ne tolèrent l’auteur parmi eux
que s’il se montre soumis, doux et plein de réserve. Quand la pièce a du
succès, on le félicite de sa chance. Mais on ne pense pas qu’il ait rien
fait pour ça...
* * * * *
Un jour--tout arrive--un vaudeville d’un auteur que je connais,
remporta, à la répétition générale, un succès marqué. Or, on n’y avait
pas cru dans la maison. A la lecture aux artistes, le «un» avait
beaucoup porté; les «mots» avaient fait rire. Le «deux», tout en
situation, avait semblé très morne, surtout au directeur...
Le premier acte, à la générale, porta gentiment, sans excès. Mais le
second acte fut un long éclat de rire. La pièce eut un très beau départ,
fit le maximum tous les soirs, et pas mal de location d’avance.
A une des premières représentations, le directeur et l’auteur se
trouvaient sur la scène derrière un portant. C’était pendant le deuxième
acte, et l’on entendait d’énormes vagues de rire se soulever dans la
salle...
--Voilà, dit agressivement le directeur à l’auteur, voilà où le public
s’amuse!...
Et il ajouta avec mépris:
--Ce n’est pas à vos «mots» du premier acte.
Et l’auteur, très confus, dut penser que si le second acte amusait
autant les gens, c’était sans que lui l’eût prévu; et il se dit
humblement que son succès s’était produit en dehors de ses intentions,
comme un cataclysme...