Il était à la fois aveugle et paralytique, et ne trouva aucun avantage à
la combinaison de ces deux infirmités.
Il était devenu aveugle parce qu’il s’était approché beaucoup trop près
d’un fourneau incandescent, et parce qu’il avait oublié à ce moment-là,
de penser, comme Michel Strogoff, à sa mère.
Il était devenu paralytique, il ne savait pourquoi, peut-être pour faire
comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père.
Quoi qu’il en fût, son sort ne semblait guère enviable. Et pourtant
c’était un des hommes les plus heureux, les plus joyeux que j’aie
connus.
Il était doué d’une belle humeur invincible, inexpugnable. Et puis il
était fier. C’était, comme disent les gens de boxe, un «cherreur». Le
Destin voulait l’avoir. Le Destin ne l’aurait pas.
Il se trouvait privé de tous les agréments, de toutes les joies, que
donnent l’usage de la vue et le mouvement. Il lui restait d’autres
plaisirs, d’autres façons de jouir de l’existence. Et il prétendit qu’en
se spécialisant dans un plus étroit domaine, il était plus heureux que
ceux qui se dispersent, et qui passent leur temps à se demander auquel
de leurs penchants il faut obéir.
J’ai l’air de parler de lui avec une indifférence un peu féroce. Mais ce
ton détaché, c’est lui qui l’avait pour ainsi dire inspiré à son petit
cercle très intime. Il ne voulait pas être plaint. Il détestait la
commisération, et même la sollicitude. Il aimait qu’on lui parlât sans
ménagements, et presque avec rosserie. Les gens qui n’étaient pas
prévenus, et qui arrivaient pour la première fois chez lui, étaient
suffoqués et indignés de la façon dont le traitaient ses frères, ses
sœurs, ses neveux.
On lui disait:
--Il fait un soleil magnifique. Je connais un sale fourneau qui n’en
profite pas.
Il répondait:
--Ce fourneau-là se fiche de toi. Il va se faire pousser jusqu’à la
fenêtre et jouira bien mieux que toi de ce soleil. Tu ne sais pas ce que
c’est que de sentir la douceur du soleil sur les mains et sur le visage.
Ses neveux s’écriaient:
--On va faire une balade en vélo épatante. C’est bon de rouler en vélo
sur les routes. C’est un plaisir qui n’est pas à la portée de tout le
monde...
--Ça ne vaut pas, disait-il, celui de se faire pousser sur un fauteuil à
roulettes dans les allées du jardin. Vous n’êtes pas sensibles comme moi
à l’air léger qui me caresse au passage. Allez-vous-en, courez,
démenez-vous au hasard, Béotiens de la vie. Allez frôler mille joies
pour n’en connaître aucune. Et faites-moi apporter le téléphone.
C’était un de ses passe-temps favoris. Il s’installait sur une chaise à
tablette. Son bras gauche se mouvait suffisamment pour saisir l’appareil
et appliquer à son oreille un des récepteurs. Quand le petit bonhomme
qui le gardait se trouvait là, il lui faisait chercher des numéros dans
l’annuaire, des numéros de personnages célèbres avec qui il
s’entretenait. Il proposait aux gens de lettres d’admirables affaires de
traductions, à des acteurs en vue de magnifiques engagements à
l’étranger. Il fixait des auditions qu’il discutait âprement, remettait
sa réponse au lendemain, puis demandait un nouveau délai. Il intriguait
aussi des femmes du monde. Il affirmait les connaître, et leur adressait
des déclarations passionnées.
C’était aussi sa joie de faire des commandes importantes chez les
fournisseurs. Mais il dédaignait la plaisanterie banale, vraiment trop
exploitée, qui consistait à faire livrer à un de ses amis des pièces de
vins, des plantes exotiques, des bains sulfureux ou des cercueils. Il ne
donnait jamais la commande ferme. Mais il s’amusait à faire naître des
espérances dans l’âme d’un commerçant avide. Et plus cette joie était
injustifiée, plus il en ressentait un plaisir pervers. C’est ainsi qu’il
eut de nombreuses conférences avec un opticien pour se commander une
combinaison de lunettes d’une fabrication tout à fait anormale et d’un
prix très élevé. Tous les fabricants de bicyclettes furent mis à
contribution. Mais il ne s’en tenait pas à ces commandes paradoxales. Il
n’avait au fond qu’un goût très médiocre pour ces fumisteries. Il se
plaisait simplement à causer avec les gens et à les faire causer. Il
communiquait à des fabricants d’automobiles et à des carrossiers tous
ses projets de la belle saison. Sous prétexte de demander conseil pour
le choix des pneumatiques, il racontait, il évoquait tous les pays qu’il
allait traverser.
Pour quatre cents francs par an, il forçait l’intimité de tous les
Parisiens. Il envoyait son petit domestique dans les grands hôtels pour
connaître les noms des arrivants, et aussitôt qu’il pouvait, il se
mettait en communication avec les plus fameux d’entre eux. Il apprit
pour cela cinq ou six langues européennes. Il donnait d’ailleurs sur sa
personne des détails toujours fantaisistes et qui variaient constamment
selon les auditeurs.
Il finit par parler aux gens uniquement pour le plaisir de vivre leur
vie avec «un cœur multiplié». Il était arrivé à être un causeur
captivant, pour s’être spécialisé dans ce rôle, si bien que des
quantités de personnes, qu’il n’avait jamais vues, lui parlaient comme à
un véritable ami. On l’invitait à des mariages, et il téléphonait,
désolé, en improvisant toutes les raisons qui l’empêchaient de s’y
rendre. On n’hésitait pas à le prendre comme confident, quand on avait
l’impression qu’il n’y avait personne d’autre sur la ligne.
Une belle semaine, il s’affaiblit et il sentit qu’il ne serait pas long
à quitter ce monde. Il fit préparer les lettres de faire-part pour un
grand nombre de personnes, qui vinrent presque toutes à son enterrement.
--Tiens, disait un monsieur à une dame, vous le connaissiez?
--Si je le connaissais!
Et tous deux, parlant de lui, donnaient de sa personne des détails qui
ne concordaient pas. Il avait parlé au monsieur de son obésité, et il
s’était dépeint à la dame comme un jeune garçon très svelte. Mais, entre
personnes bien élevées, on finit toujours par se mettre d’accord, on se
fait des concessions mutuelles, on concilie des détails contradictoires.
On le pleura à l’unisson, on l’accompagna à sa demeure dernière et, de
retour chez eux, deux mille abonnés au téléphone regardèrent avec
tristesse leur appareil, où ne vibrerait plus jamais la voix du cher
disparu.