UNE ENQUÊTE

L’autre saison, quand s’est posée cette question palpitante: «Un

critique a-t-il le droit de publier son compte rendu avant la première?»

j’ai frémi d’espoir à l’idée qu’on allait parler encore des «répétitions

générales». Je n’ai pas oublié la séance héroïque, historique, où cent

cinquante dramaturges réunis à la salle Charras, décrétèrent d’une

presque commune voix la suppression des répétitions générales, qui

furent rétablies sournoisement six mois plus tard.

Je pensais donc, à cette époque, qu’on allait rallumer ce vieux débat...

Mais ça n’a été qu’une courte flambée. On s’est occupé d’autre chose, et

une enquête, que j’avais faite auprès de quelques confrères, m’est

restée pour compte.

Pourquoi, au fait, me resterait-elle pour compte? Pourquoi ne la

publierais-je pas maintenant?

Seulement, je ne puis plus révéler les noms des interviewés; ce ne

serait pas honnête. Je n’ai que leur opinion de l’autre saison; je n’ai

pas celle d’aujourd’hui.

* * * * *

Le premier de ceux que j’allai voir était un auteur plein de talent,

mais qui est atteint d’un défaut très grave chez un dramaturge: il est

intelligent...

Au lieu de se servir de son intelligence comme d’un humble et prudent

petit cornac, pour guider à peine son instinct, il s’est avisé de donner

à cette intelligence prétentieuse la place suprême dans son atelier

intime de fabrication de pièces. Il a agi comme un directeur d’usine qui

flanquerait à la porte tous ses ingénieurs-inventeurs, et dirait à son

honnête contremaître: «Dirigez et inventez...»

Cet auteur, quand il lui arrive d’avoir un four, se console au bout de

quarante-huit heures, aussitôt qu’il en a trouvé la raison. Alors, il

s’énonce une loi; par exemple: «Ne pas faire intervenir de nouveaux

personnages au dernier acte» ou «ne pas parler de politique ni

d’argent». Il s’applique, dans sa pièce suivante à respecter cette loi,

et, si cette pièce ne marche pas, il en tire, infatigable, une bonne

leçon et une loi nouvelle.

Le dernier ouvrage qu’il avait fait représenter avait eu, la saison

dernière, un sort assez fâcheux, devant le public de la répétition...

«Ne me parlez pas de ce public-là, me dit-il... Ce sont des gens

féroces... Le jour de ma générale, il était entendu d’avance que ça

n’aurait pas de succès. En arrivant, ils avaient leur siège fait...

Avant le lever du rideau, mon cher, ils disaient qu’il n’y avait pas

d’action dans ma pièce... On m’a signalé, à l’orchestre, un petit

monsieur, un blond, paraît-il--je n’ai pas encore pu savoir qui

c’était--croyez-vous qu’il empêchait sa femme de rire? Elle essayait, la

malheureuse... Il lui faisait: «Chut! Veux-tu te taire? C’est idiot!»

Alors, elle n’osait plus s’amuser...

... C’est tout de même malheureux, ajouta-t-il, que nous soyons obligés

de passer devant ce jury-là, avant d’arriver au grand public, au vrai...

(Ici, sa voix s’attendrit.)

... Au public bon enfant, qui vient au théâtre pour s’amuser, et non pas

pour «juger»... Ah! ces gens des générales à qui on demande une opinion

sur la pièce, et qui la cherchent pendant toute la représentation, au

lieu de s’abandonner à leur plaisir...

... Et ils sont plus gobeurs que les autres... Les avez-vous vus, à la

pièce de T...? Cette pièce, je n’en parle pas, je ne voudrais pas en

dire de mal. T... est un bon garçon que j’aime énormément. Il se figure

avoir beaucoup de talent... Ne le détrompons jamais. Qu’il meure avec

cette idée!... Il met dans ses pièces des «beautés»! Des beautés pour

poires, bien entendu. Les bons snobs de la générale font des oh! et des

ah!... Et quand on arrive au grand public, au vrai, on se trouve en

présence de braves gens qui ne comprennent plus--tout simplement parce

qu’il n’y a rien à comprendre... A la pièce de T..., dès la troisième,

la salle était froide à attraper des pneumonies. On toussait,

d’ailleurs, tout le temps... Aucune espèce d’effet, bien entendu...

Après leur générale délirante, il semblait qu’ils allaient jouer ça cinq

cents fois, mille fois, toute la vie... Ils ont fait quarante

représentations passables... Ils sont parvenus à la centième en tirant

sur la ficelle, en truquant le chiffre des représentations. J’ai

vérifié: le samedi de Pâques, ils affichaient la soixante-dixième; le

mardi de Pâques, après deux matinées, ils arrivaient à la

quatre-vingt-deuxième. La pièce se serait jouée douze fois en trois

jours. C’est un record... Ils sont donc arrivés péniblement à une

centième; c’est ce qu’on peut appeler une centième en caoutchouc... Ils

ont recraché, dans les dernières, le peu d’argent qu’ils avaient

encaissé au début.

* * * * *

Il était intéressant, comme vous pensez, d’aller voir T... lui-même, et

de lui demander son avis sur les répétitions générales...

--Être joué devant ce public-là, me dit-il, ce sont de pures émotions

d’artiste qu’on a de la peine à retrouver plus tard. Certes, jusqu’à la

dernière de ma pièce--nous avons fait cent cinquante représentations--je

n’ai vu que des salles enthousiastes... mais ce n’était plus cette

impression délicieuse de la générale, devant ce public de choix, unique

au monde, unique dans l’histoire, qui saisit les moindres intentions,

s’arrête aux nuances les plus finement indiquées. Il suffit de les

regarder. Quel pétillement dans leurs yeux! quel esprit dans leur

sourire! On ne voit pas, parmi eux, de ces visages bouffis, hagards,

hébétés que l’on aperçoit dans les salles de «payants»!

(J’ai souvent entendu médire du «payant» par les gens de théâtre. On lui

reproche souvent de ne pas être assez intelligent, pas assez

démonstratif et pas assez nombreux.)

... Enfin, conclut T..., mon avis formel est que si l’on supprimait le

public des générales, cette élite, ce tribunal de haut goût, ce serait

la mort de notre beau théâtre national...»

* * * * *

En rentrant chez moi, après avoir enregistré fidèlement ces opinions,

également judicieuses, je terminai mon enquête par cette phrase

fortement pensée: «La question de la suppression des générales n’a pas

fait un pas. Elle nous paraît insoluble...»

Il n’y a, d’ailleurs, que ces questions-là qui soient intéressantes.

Foin des questions solubles! C’est la mort des interviewers.

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 24 / 103 题