L’AUTEUR ET SES AMIS

Les heures frémissantes des derniers jours de travail, l’angoisse de la

répétition générale qui s’approche, toutes ces émotions pénibles et

charmantes sont gâtées par une odieuse formalité: la distribution des

places aux amis.

Pour ma part, c’est avec un sentiment d’effroi que je vois venir le

secrétaire général, qui me remet un gros pli cacheté: «Votre service.»

Je n’ouvre jamais l’enveloppe tout de suite. Dans l’hypothèse où je ne

serais pas content du service en question, il faudrait faire, séance

tenante, des observations, formuler sur un ton léger les revendications

les plus amères. Le secrétaire me répondrait en plaisantant, pour ne pas

se fâcher: «De quoi vous plaignez-vous? Je vous gave de places. Dans

aucun théâtre, vous n’auriez un service si important!»

Si la discussion s’envenime, on va bassement se plaindre au directeur,

grand seigneur préoccupé de bien d’autres affaires. Il dit d’un air

détaché au secrétaire: «Tâchez donc de lui trouver encore quelques

fauteuils.--Mais, patron, vous savez bien que je n’ai plus rien!»...

L’auteur lève les bras au plafond. Le directeur, pour le calmer,

l’emmène dans la salle: «Occupez-vous donc plutôt de votre «trois», qui

n’y est pas encore. Je vous assure que c’est plus important!»

Évidemment, c’est plus important. Mais ce ne sont pas les choses les

plus importantes qui ont le plus d’importance. L’auteur va s’asseoir

dans la salle, en boudant. Il est brouillé mortellement pour trois

heures avec le secrétaire général.

Il a dressé chez lui une liste des gens à qui il faut envoyer des

places. Il confronte cette liste avec celle de ses coupons. Il a plus de

fauteuils d’orchestre qu’il ne lui en faut. Mais, à part quatre

fauteuils presque trop bons, tous les autres sont inenvoyables. Ils sont

tout au fond, sous le balcon, dans les ténèbres.

Puis l’auteur examine ses coupons de balcon, et une grande détresse

l’envahit, quand il a vu, sur le plan, où se trouvaient les 132 et 134,

et les 133 et 135. Ils sont à l’extrême limite du second rang de côté, à

un endroit où même une girafe devrait renoncer à toute espérance

d’apercevoir un coin de scène. D’autres places, meilleures, ne sont pas

plus utilisables. L’auteur a quatre clients pour les balcons, deux

couples, à qui il a donné, une fois pour toutes, le droit éternel

d’assister à ses générales dans ces conditions de gloire et de confort.

Or, ces deux couples doivent être, ou tous les deux au premier rang, ou

tous les deux au second rang. Et le service ne comprend que deux

fauteuils de premier rang...

De même, une famille de six personnes a, depuis le huitième siècle de

notre ère, le privilège d’une loge de face... Or, la loge 31 n’a que

quatre places. Il y a bien la baignoire 15. Mais elle est aussi noire

que le Cocyte; on n’aperçoit de là que des acteurs décapités et l’on n’y

entend distinctement que les tramways de la rue.

L’auteur, exaspéré, ne veut pas regarder la liasse abondante des

fauteuils de foyer, de magnifiques _premier rang de face_, ceux dont on

dit couramment: ce sont les meilleurs du théâtre. Ce sont, en effet,

d’excellentes places, où l’on est bien assis, d’où l’on voit

merveilleusement la scène. Mais il suffit d’envoyer un coupon de ce

genre au plus tendre de ses amis pour développer dans son cœur des

sentiments d’Atride et y allumer une haine destinée à ne jamais

s’éteindre.

J’ai clamé bien souvent, dans le désert, cette proposition: ne donner

aux auteurs que des fauteuils de foyer; qu’il soit entendu, une fois

pour toutes, qu’ils n’auront jamais d’autres places, et que ce sera

désormais au foyer que seront placés «les amis de l’auteur».

Peut-être, par ce moyen, rendra-t-on à ces places décriées un peu de

prestige.

Ce qui pourrait décider certains auteurs à soutenir cette proposition,

c’est qu’ils auraient désormais sous les yeux toute la bande de leurs

amis, qu’ils verraient bien ainsi si leurs clients font leur devoir,

devoir impérieux entre tous, qui consiste à applaudir, à acclamer la

pièce sans la juger.

Il est admis par les auteurs qu’un ami juge mal la pièce de son ami, que

le véritable ami est toujours sévère, qu’il ne souffre pas de

défaillance. Il sait mieux que personne de quoi l’auteur est capable. Si

donc cet auteur se permet de «courir au-dessous de sa forme», l’ami

véritable protestera impitoyablement.

Quelques auteurs prudents se prémunissent contre les dangers de l’amitié

véritable en conviant leurs camarades à la répétition des couturiers...

Ce système a ses avantages. Si l’impression des amis est mauvaise, ils

n’iront peut-être pas la répandre en tous lieux.

Et puis le jour de la générale, ils auront jeté leur venin; ils seront

calmés, inoffensifs. Ils applaudiront même avec vaillance, pourvu qu’ils

aient affaire à un auteur à poigne, qui tienne bien en main ses

partisans, et mène ses amis d’enfance au doigt et à l’œil.

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 20 / 103 题