Les personnes qui me font l’honneur de me lire le lundi matin dans le
journal _L’Auto_ ont sans doute prêté quelque attention à une idée que
je mettais timidement en avant. Je désirerais que les écrivains, et
particulièrement les auteurs dramatiques, eussent à leur disposition des
managers, comme les cyclistes et les champions de boxe.
Certains dramaturges, surtout des Anglais et des Américains, font
débattre leurs intérêts par un homme d’affaires dont les fonctions ne se
confondent pas avec celles du secrétaire.
Évidemment, il est très intéressant d’avoir un secrétaire. D’abord, ça
vous pose un peu, à preuve cette réflexion que faisait un jour un homme
de lettres:
--Je n’obtiens, disait-il, que très rarement des billets de faveur,
tandis que mon secrétaire en a toujours. Moi, je suis un personnage plus
ou moins considérable; dans les administrations de théâtre on me connaît
plus ou moins; mon secrétaire, en revanche, est forcément un monsieur
important, _car il est le secrétaire d’un homme qui a un secrétaire_.
Mais le secrétaire n’a pas assez d’autorité sur son patron.
Ce qu’il faut à un homme de lettres, c’est un maître, un maître, bien
entendu, plein de tact, dont l’influence soit plus tutélaire
qu’oppressive.
Il serait très mauvais d’avoir auprès de soi une espèce de
garde-chiourme qui vous ferait marcher à coups de trique. D’abord on ne
le supporterait pas, et on casserait cet homme aux gages.
Mais le manager rêvé serait celui qui saurait faire travailler son
«poulain», comme disent les gens de sport, et qui n’aurait jamais l’air
de l’y contraindre. Il faudrait pour cette tâche un garçon très fin et
très délicat, qui donnerait à l’homme de lettres le désir de se mettre à
sa table à écrire, qui lui conseillerait habilement certaines lectures
stimulantes, qui lui parlerait, sans en avoir l’air, des succès de ses
confrères. Il rapporterait adroitement à l’écrivain ce qu’on dit de lui
dans le monde, en laissant de côté les blâmes trop sévères et les éloges
trop hyperboliques, qui sont aussi stérilisants les uns que les autres.
Il saurait aussi discerner les moments de bonnes dispositions et
d’inspiration, et les mettrait à profit. Il éloignerait à ce moment-là
toutes les causes de distraction qui pourraient détourner l’écrivain de
sa tâche. Il se mettrait sournoisement en travers des parties de bridge
(un directeur anglais me disait que le bridge, en absorbant la plupart
des auteurs, a causé la faillite de plusieurs théâtres de Londres).
Notre homme empêcherait aussi, avec quelque adresse diplomatique, les
tendres entretiens.
A d’autres instants, quand il sentirait son poulain un peu surentraîné,
c’est lui-même qui l’emmènerait s’amuser en ville. Alors il lui
interdirait d’écrire et de se mettre à une tâche qui aurait toutes
chances d’être médiocrement exécutée.
C’est le manager qui s’occuperait des heures des repas et des menus. Car
il est admirable que, de notre temps, on surveille avec une attention si
savante l’alimentation d’un athlète, et qu’on laisse les poètes
distraits engloutir à leur guise, en les mâchant à peine, des
concombres, des pickles et des ronds de saucisson.
Faute de surveiller nos hommes de génie, ce qu’on laisse perdre de
chefs-d’œuvre! Comme si nous en avions tant que ça de reste!
L’écrivain, souvent gourmand et lubrique, se persuadera facilement, s’il
est livré à lui-même, que la bonne nourriture doit lui fournir une
excitation salutaire, et que les expériences sentimentales nombreuses
sont nécessaires au développement de son expérience psychologique. Et
s’il ne réussit qu’à se procurer des digestions lourdes, et à s’anémier
le cerveau, il saura trop vite en prendre son parti; car un débauché
subtil trouve toujours de bonnes raisons pour justifier ses écarts.
C’est surtout dans le peuple que le poivrot se frappe, et verse des
larmes en répétant qu’il est un cochon.
La tâche de manager consistera à garder son éminent élève à mi-chemin de
l’orgie périlleuse et d’un ascétisme anormal et anti-humain.
Mais il ne se bornera pas à le maintenir en bonne condition
intellectuelle. Après avoir surveillé la gestation de l’œuvre, c’est lui
qui la placera et la fera fructifier au mieux, en fera sortir pour son
client le plus de gloire possible et le plus de «phynance».
Les écrivains ont affaire, quand il s’agit de transmettre leurs
productions au public, à des intermédiaires, éditeurs et directeurs, qui
sont souvent d’habiles businessmen. Et ces bons commerçants, à la
première objection des producteurs, font paraître une surprise
douloureuse et semblent dire: «Comment, vous, un artiste!» L’artiste,
qui a fait des humanités, qui a lu de belles pages latines sur le
désintéressement, est très impressionné et ne songe pas à dire au
commerçant: «Pardon, je suis un artiste, mais dans mes rapports avec un
commerçant je suis forcé d’être un commerçant: ainsi le veut d’ailleurs
le Code de commerce, qui me rend justiciable du tribunal consulaire.»
Voilà ce que répondrait le manager à l’éditeur ou au directeur.
L’écrivain ferait défendre ses exigences par un mandataire sinon
intraitable, du moins plus combatif qu’il ne peut l’être lui-même.
Après avoir obtenu du directeur un traité excellent, avec une bonne
place dans la saison, un fort dédit et un bon chiffre de représentations
garanti, le manager s’occuperait de la presse.
Tâche délicate entre toutes, car le critique, de notre temps au moins,
n’est pas vénal. Mais il est sensible. Il aime les égards. Il n’est pas
fâché de savoir que les écrivains dont il prise les ouvrages ont une
estime particulière pour ses facultés de critique, pour son goût, pour
sa subtilité. Et il tient à ne pas paraître manquer de pénétration, à ne
pas passer au travers ou à côté des beautés d’un ouvrage. Son métier est
difficile, et, pour ma part, je ne voudrais pas l’exercer. On vous
demande d’apprécier les qualités d’un ouvrage qui vient de naître et sur
lequel le public véritable ne s’est pas encore prononcé. Si j’étais
critique, je ne serais tranquille qu’avec les reprises.
J’ai eu sous les yeux l’ensemble des articles publiés sur une pièce qui
n’obtint qu’un succès incertain à la répétition générale. Or, cette
pièce fut jouée toute une année. A la rentrée, une nouvelle convocation
de presse réunit la critique aux environs de la trois centième. Cette
fois, une unanimité touchante s’était faite dans les articles, qui
louèrent à l’envi les mérites de l’ouvrage. Un nouvel élément
d’appréciation avait été fourni à la critique, qui pouvait, cette fois,
juger en connaissance de cause, dans la plénitude de sa compétence.
Cet avertissement en douceur, cette sorte de préface parlée incomberait
au manager, qui serait mieux placé que l’auteur pour exécuter ce travail
préparatoire, rencontrerait habilement les critiques dans un couloir de
répétitions, leur indiquerait en passant les auteurs, Marivaux, Molière
ou Shakespeare, avec qui son poulain accepterait la comparaison, et
mettrait au besoin le critique en garde contre les obscurités possibles
de l’ouvrage, obscurités mystérieuses où quelque génie s’est peut-être
caché pour revenir plus tard narguer, dans les temps futurs, le juge
imprudent qui n’aurait pas su le reconnaître.