CHAPITRE XXVIII.

_Plaines sans fin._

J'avois alors tout le midi de la France, des rives du Rhône aux bords de

la Garonne, à traverser tout à mon aise sur ma mule. Je dis, _tout à mon

aise_, car j'avois laissé la mort bien loin derrière moi, et Dieu, et

Dieu tout seul, sait à quelle distance.

«J'ai poursuivi plus d'un homme en France, dit-elle, mais jamais un

train si enragé.» Cependant elle me poursuivoit toujours, toujours je la

fuyois; mais je la fuyois gaîment: elle me poursuivoit encore, mais

comme celui qui poursuit sa proie sans espérance de l'atteindre. Elle

s'amusoit en chemin, et chaque pas qu'elle perdoit la rendoit plus

traitable. «Eh! pourquoi, m'écriai-je, me presserois-je si fort?»

Ainsi, malgré ce que m'avoit dit le commis de la poste, je changeai

encore une fois mon allure; et après une course aussi rapide, aussi

précipitée que celle que je venois de faire, je pensai avec délices au

plaisir que j'allois avoir de traverser les riches plaines du Languedoc,

aussi lentement que ma mule voudrait laisser tomber son pied.--

Rien n'est plus agréable pour un voyageur, ni plus fâcheux pour un homme

qui écrit son voyage, qu'une plaine vaste et riche, surtout si elle ne

présente ni pont ni grande rivière, et si elle n'offre à l'œil que le

tableau d'une abondance monotone.--Après nous avoir dit que le pays est

superbe, charmant,--que le sol est fertile, et que la nature y étale

tous ses trésors,--il lui reste éternellement sur les bras une grande

plaine inutile, et dont il ne sait que faire. Il arrivera enfin à

quelque ville.--Foible ressource! Au sortir de la ville, il retrouvera

une plaine, et puis encore une autre.--

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 47 / 134 题