L'autre, c'est qu'il n'y a pas un mot de vrai. Continuons.--

A l'égard de Sens, on peut l'expédier en un seul mot: _C'est un siége

archiépiscopal._

Quant à Joigny, je crois que le moins que l'on puisse en dire est le

mieux.

Mais pour Auxerre!--je pourrois en parler jusqu'à demain. Je n'en

finirois pas si je voulois.--Lorsque je fis mon grand tour de l'Europe,

sous la conduite de mon père, qui ne voulut s'en fier qu'à lui-même pour

m'accompagner, et qui se fit suivre de mon oncle Tobie, de Trim et

d'Obadiah, et de presque toute la famille, excepté de ma mère;--nous

nous arrêtâmes à Auxerre deux jours entiers.--«Mais, monsieur, pourquoi

madame votre mère ne fut-elle pas du voyage?--Monsieur, c'est qu'elle

avoit entrepris de tricoter pour mon père un grand pantalon de laine

grise, et qu'elle avoit à cœur d'achever sa tâche.»--

Mon père qui faisoit la sienne de tirer parti des choses les plus

ingrates, et qui trouvoit partout à faire son profit, m'en a laissé de

reste à dire sur Auxerre.--Dans tous ses voyages, mais principalement

dans celui dont je parle, il suivoit une route si différente de celles

que tous les autres voyageurs avoient parcourues avant lui;--il voyoit

les rois et les cours, et toute leur magnificence, sous un point de vue

si original;--ses remarques sur les caractères, les mœurs et les

coutumes des pays que nous traversions, étoient si opposées à celles de

tous les autres hommes, et particulièrement à celles de mon oncle Tobie

et du caporal, pour ne rien dire des miennes,--les hasards et les

accidens qui nous arrivoient, ou que les systèmes et son opiniâtreté

nous attiroient journellement, étoient d'un genre si varié, si étrange,

si tragi-comique;--en un mot, l'ensemble de ses aventures et de ses

réflexions, forme un tout si différent de tout ce qu'on a jamais vu dans

aucun récit de voyageur,--que ce sera ma faute, et uniquement ma faute,

si les voyages de mon père ne sont pas lus et relus par tout voyageur et

tout amateur de voyages, tant qu'il y aura des voyages et des voyageurs.

Mais ce riche ballot ne doit pas s'ouvrir encore. Je ne veux en tirer

que ce qui m'est nécessaire pour débrouiller le mystère de notre séjour

à Auxerre.--Je vois l'impatience du lecteur, et je m'empresse de la

satisfaire.

--«Frère Tobie, dit mon père, voulez-vous, en attendant le dîner, que

nous allions voir ces messieurs dont monsieur Séguier a parlé avec tant

d'éloge?--J'irai voir qui vous voudrez, dit mon oncle Tobie, dont la

complaisance étoit inépuisable.--Mais ces messieurs sont des momies,

reprit mon père.--Est-il nécessaire de se raser, dit mon oncle

Tobie?--Non, parbleu! frère, s'écria mon père,--au contraire, une longue

barbe nous donnera un air de famille tout-à-fait convenable.--»

Là-dessus nous nous mîmes en marche, mon oncle Tobie, appuyé sur le

caporal, et formant l'arrière-garde, et nous nous acheminâmes vers

l'abbaye de St.-Germain.

--«Tout ce que nous voyons, dit mon père au sacristain, qui étoit un

jeune frère de l'ordre de St.-Benoît, est vraiment très-beau, et

très-riche, et très-magnifique.--Mais ce n'est pas là le but de notre

curiosité. Nous voudrions voir ces corps desquels monsieur Séguier a

donné au public une description si exacte.»

Le moine s'inclina, et prenant dans la sacristie une torche consacrée à

cet usage, il nous conduisit au tombeau de St.-Héréhald.--«Voici, dit le

sacristain, en posant la main sur la tombe,--voici un prince célèbre de

la maison de Bavière, qui, sous les règnes successifs de Charlemagne, de

Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, jouit d'une grande autorité

dans le gouvernement. Il contribua, plus que personne, à rétablir

partout l'ordre et la discipline.--Il faut donc, dit mon oncle Tobie,

qu'il ait été aussi grand dans le champ de Mars que dans le cabinet.

C'étoit, à coup sûr, quelque preux et vaillant chevalier.--C'étoit un

moine, dit le sacristain.»

Mon oncle Tobie et Trim se regardèrent pour chercher quelque consolation

dans les yeux de l'un de l'autre;--ils n'en trouvèrent point.--Mon père

frappa des deux mains sur ses cuisses; c'étoit son geste ordinaire quand

il voyoit ou qu'il entendoit quelque chose de très-plaisant.--Il ne

pouvoit souffrir les moines, ni tout ce qui y avoit rapport; mais la

réponse du sacristain portant plus à-plomb sur mon oncle Tobie et sur

Trim que sur lui, ce fut pour lui un triomphe relatif qui le mit de la

plus belle humeur du monde.

--«Et comment, je vous prie, appelez-vous ce gentilhomme-ci, demanda mon

père en riant?--Cette tombe, dit le jeune bénédictin, en baissant les

yeux, contient les os de _Ste.-Maxime_, qui vint de Ravenne exprès pour

toucher le corps...--De _Ste.-Maxime_, dit mon père, coupant la parole

au sacristain!--Ce sont, ajouta mon père, les deux plus _grands_ saints

de tout le martyrologe.--Excusez-moi, dit le sacristain;--c'étoit pour

toucher les os de St.-Germain, fondateur de l'abbaye.--Et qu'est-ce

qu'elle gagna par-là, dit mon oncle Tobie?--Parbleu! dit mon père, ce

qu'une femme gagne ordinairement quand elle va en pélerinage.--Elle

gagna le martyre, répliqua le jeune bénédictin, en s'inclinant jusqu'à

terre, et disant ce peu de mots d'un ton de voix à-la-fois si modeste et

si assuré, que mon père en fut désarmé pour un moment.--On croit,

continua le bénédictin, que Ste.-Maxime repose dans cette tombe depuis

quatre cents ans; et il n'y en a que deux cents qu'elle est

canonisée.--On est long-temps à faire son chemin, frère Tobie, dit mon

père, dans cette armée de martyres.--Hélas! dit Trim! dans quelque corps

que ce soit, quand un pauvre diable n'a pas le moyen d'acheter...»

«Pauvre Sainte-Maxime, dit mon oncle Tobie à demi-voix, en s'éloignant

de sa tombe!--Elle étoit, continua le sacristain, une des plus belles et

une des plus grandes dames de France et d'Italie.--Mais qui diable est

enterré-là, à côté d'elle, dit mon père, montrant du bout de sa canne

une grande tombe près de laquelle il passoit?--C'est St.-Prosper,

monsieur, répondit le sacristain.--Peste! dit mon père, St.-Prosper est

fort bien placé là.--Et quelle est l'histoire de St.-Prosper,

continua-t-il?--St.-Prosper, répliqua le sacristain, étoit

évêque.--Par le ciel! s'écria mon père en l'interrompant, je m'en

doutois.--St.-Prosper! l'heureux nom!--Comment St.-Prosper eût-il manqué

d'être évêque ou cardinal?»--Il tira son journal de sa poche, le

sacristain tenant sa torche pour l'éclairer, et il écrivit St.-Prosper,

comme un nouvel appui à son système sur les noms de baptême.--Et

j'oserai dire que, vu le désintéressement qu'il apportoit dans la

recherche de la vérité, il auroit trouvé un trésor dans le tombeau de

St.-Prosper, qu'il ne se seroit pas cru si riche. C'étoit la visite la

plus heureuse, la plus utile qu'on eût jamais rendue à la mort. Enfin,

mon père fut si charmé de sa découverte, qu'il se décida sur-le-champ à

passer un jour de plus à Auxerre.

«Je verrai demain le reste de ces bonnes gens, dit mon père, comme nous

traversions la place.--Et pendant ce temps-là, frère Shandy, dit mon

oncle Tobie, le caporal et moi nous visiterons les remparts.»

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 29 / 134 题