CHAPITRE VII.

_Histoire de l'abbesse des Andouillettes._

L'abbesse des Andouillettes, dont le couvent est situé dans ces

montagnes qui séparent la Bourgogne de la Savoie, comme on peut le voir

dans les nouvelles cartes de l'académie des sciences de

Paris,--l'abbesse des Andouillettes se trouvoit en danger d'un anchylose

au genou, la sinovie s'en étant desséchée par son assiduité à de trop

longues matines.

Vainement elle avoit tenté tous les remèdes.--Premiérement des prières

et des actions de graces à Dieu.--Puis des neuvaines, d'abord à tous les

saints indistinctement, ensuite à chaque saint dont le genou avoit été

anchylosé avant le sien.--Les neuvaines n'opérant pas, elle avoit eu

recours à toutes les reliques du couvent, et principalement à l'os de la

cuisse du boiteux de Lystra.--On appliquoit tour à tour chaque relique

sur le mal; on passoit dessus le rosaire en croix, et enveloppoit le

tout avec le voile de madame, qui se mettoit au lit dans ce saint

appareil.

Enfin, lasse de tant d'essais inutiles, madame s'étoit livré

au bras séculier.--Il falloit voir combien d'huiles et de

graisses émollientes,--combien de fomentations adoucissantes et

résolutives,--combien de frictions anodines!--Tantôt des cataplasmes de

mauve, de guimauve et de bonhenry, auxquels on ajoutoit des oignons de

lys et du sénégré;--tantôt la vapeur de certains bois, dont on dirigeoit

la fumée sur la cuisse de madame, qui tenoit dessus son scapulaire en

croix;--tantôt enfin des décoctions de chicorée sauvage, de cresson

d'eau, de cerfeuil, de cochléaria et de myrrhe.--

Mais tous les remèdes furent sans effet, et la faculté décida enfin que

l'on essayeroit des eaux thermales de Bourbon.--On obtint au préalable

du révérend père visiteur les permissions nécessaires, et tout fut

ordonné pour le voyage.

Marguerite, novice d'environ dix-sept ans, qui, pour avoir trempé son

doigt trop fréquemment dans les cataplasmes bouillans de madame

l'abbesse, avoit gagné un mal d'aventure, Marguerite, dis-je, avoit

inspiré tant d'intérêt que, sans s'inquiéter d'une vieille religieuse

perdue de sciatique, et que les bains de Bourbon auroient peut-être

guérie radicalement, la petite novice fut choisie pour compagne de

voyage.

Une vieille calèche, doublée de velours d'Utrecht verd, et appartenant à

madame l'abbesse, revit le soleil après vingt ans d'obscurité.--Le

jardinier du couvent fut créé muletier, et fit sortir les deux vieilles

mules pour leur rogner les crins de la queue.--Deux sœurs converses

s'employèrent l'une à reprendre les trous de la doublure, l'autre à

recoudre les bords du galon jaune que la dent du temps avoit rongés.--Le

garçon jardinier repassa le chapeau du muletier dans de la lie de vin

chaud;--et un tailleur versé dans le plein-chant, s'assit sous un

auvent, en face de l'abbaye, pour assortir quatre douzaines de sonnettes

pour les harnois, sifflant un air à chaque sonnette, à mesure qu'il

l'attachoit avec une courroie.

Le maréchal et le charron des Andouillettes tinrent conseil sur les

roues, et dès le lendemain à sept heures du matin, tout fut réparé, tout

se trouva prêt, et fut rendu à la porte du couvent.--Deux files de

malheureux y étoient rassemblées une heure auparavant.

L'abbesse des Andouillettes, soutenue par Marguerite, sa novice,

s'avança lentement vers la calèche, toutes deux vêtues en blanc, avec

leurs rosaires noirs pendant sur leur poitrine.

Il y avoit dans ce contraste de couleurs, je ne sais quoi de modeste et

de solemnel.

Elles montèrent dans la calèche.--Les religieuses, dans le même uniforme

(doux emblême de l'innocence!) se tinrent à leurs fenêtres, et quand

l'abbesse et Marguerite levèrent les yeux sur elles, chacune, la pauvre

religieuse à la sciatique exceptée,--chacune relevant le bout de son

voile avec sa main de lys, envoya le dernier baiser et le dernier

adieu.--La bonne abbesse et Marguerite croisèrent saintement leurs mains

sur leur poitrine,--levèrent les yeux au ciel,--les portèrent sur les

religieuses,--et ce double regard vouloit dire: _Dieu vous bénisse, mes

chères sœurs!_

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 14 / 134 题