CHAPITRE II.

_Sommeil dérangé._

Dans cette multitude de petits chagrins auxquels un voyageur est sans

cesse exposé, il en est un plus pénible à mon gré que tous les autres;

et celui-là, à moins que n'ayez un courrier qui vous précède, je vous

défie de l'éviter.--Et quel est ce chagrin?--Le voici.

C'est que--fussiez-vous dans la disposition la plus heureuse pour

dormir;--courussiez-vous dans le plus beau pays,--sur la plus belle

route,--et dans la voiture la plus douce possible;--fussiez-vous assuré

de pouvoir dormir l'espace de vingt lieues sans ouvrir l'œil une seule

fois:--bien plus--vous fût-il démontré aussi clairement qu'une

proposition d'Euclide, que vous seriez, à tous égards, aussi bien, et

peut-être mieux endormi qu'éveillé;--l'obligation de payer, qui revient

à chaque poste, et la nécessité de fouiller dans votre poche, pour en

tirer, sou par sou, trois livres quinze sous, sans compter les

guides,--s'opposent tellement à l'envie que vous auriez, que (quand il

iroit du salut de votre ame) il vous est impossible de dormir plus de

deux lieues de suite, ou de trois tout au plus, en supposant qu'il y ait

poste et demie.

«Parbleu! dis-je, je vois un moyen. Je mettrai la somme précise dans un

morceau de papier, et je la tiendrai dans ma main pendant tout le

chemin.»--Là-dessus, je m'arrangerai pour dormir.--«Je n'aurai, dis-je,

autre chose à faire qu'à glisser doucement mon argent dans le chapeau du

postillon, sans proférer un seul mot.»

Bon!--Il lui faut deux sous de plus pour boire!--Ou bien il y a une

pièce de douze sous du temps de Louis XIV, qui ne passera pas.--Ou bien,

il y a une livre et quelques sous, que _Monsieur_ redoit de la dernière

poste, et que _Monsieur_ a oublié.--On ne sauroit disputer en dormant,

et cette altercation vous réveille.--Cependant, on peut encore retrouver

son sommeil; la partie animale peut peser sur la partie intellectuelle,

et il y a moyen de revenir de cette secousse.--

--Mais quoi encore?--Ciel! vous n'avez payé que pour une poste, tandis

qu'il y a poste et demie! Cela vous oblige à sortir votre livre de

poste,--et l'impression en est si petite, qu'il faut bien ouvrir les

yeux, que vous le vouliez ou non. Alors monsieur le curé vous offre une

prise de tabac,--un pauvre soldat vous montre sa jambe estropiée,--un P.

Laurent vous présente sa bourse, et vous expose la misère de son

couvent.--Ou bien la prêtresse de la citerne veut arroser vos

roues;--elles n'en ont que faire,--mais elle jette l'eau sur les roues

de derrière, et jure sur sa prêtrise que le feu alloit y prendre.--Un

pauvre homme qui a tous ces points à discuter et à considérer dans son

esprit, réveille malgré lui toutes ses facultés intellectuelles,--et

qu'il retrouve ensuite son sommeil, s'il le peut!

Sans un accident de cette espèce qui m'arriva, je passois tout de bout à

Chantilly sans voir les écuries.--

Mais le postillon, affirmant d'abord, et osant ensuite me soutenir en

face, que la pièce de deux sous n'étoit pas bien marquée,--j'ouvris les

yeux pour m'en assurer:--et voyant la marque aussi clairement que son

nez, je sautai de ma chaise tout en colère, et je visitai Chantilly

malgré moi.

Je n'avois plus que trois postes et demie à faire. Mais je suis

convaincu que le meilleur principe en voyageant, c'est de faire

diligence. Or, un homme de cette humeur trouve peu d'objets sur sa route

dignes de le détourner, et il ne s'arrête guère.--C'est ce qui fit que

je passai tout au travers de Saint-Denis, sans retourner seulement la

tête du côté de l'abbaye.--Tous les diamans que l'on y montre sont faux.

Ce trésor si vanté n'est rempli que d'oripeaux ridicules: et je ne

donnerois pas trois sous de tout ce qu'il renferme, si ce n'est de la

lanterne de Judas.--Encore est-ce, parce qu'il fait nuit, et qu'elle

pourroit m'éclairer en entrant à Paris.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 8 / 134 题