I
Il est des gens qui regardent sans voir, il en est d'autres qui voient
sans regarder. Dans le monde du commerce et de l'industrie, ceux-là font
surtout leurs affaires.
A ce titre on citait journellement Guillaume Desmarennes, le père
Guillaume, comme on disait familièrement dans une petite ville de
Saintonge, assise au bord de la Charente, que nous nommerons simplement
la ville, pour ne pas éveiller de susceptibilités locales.
A six kilomètres de la ville, le hameau de Saint-Christophe étage
coquettement ses maisons à tuiles rouges tout au fond d'une herbeuse
vallée, où le sifflet des locomotives n'a pas encore troublé le chant
des coqs et le mugissement des boeufs.
Un cours d'eau rapide, affluent de la Charente, y fait vaillamment
tourner le moulin à six paires de meules du père Guillaume, dit le
Moulin-des-Prés, dans une fraîche presqu'île à la fourche des eaux.
L'heureux propriétaire, outre les bénéfices de sa meunerie, fournit
comme bouilleur de cru les principales maisons de Cognac, ce qui
constitue le plus clair de ses revenus.
C'est un homme tout rond que le père Guillaume. Il pouvait très bien
écrire son nom de famille en deux mots (des Marennes) d'après les
chartes du pays; mais, sans faire précisément fi de sa petite noblesse,
il n'y tient pas absolument, et signe Desmarennes tout court, trouvant
que ses affaires n'en vont pas plus mal et que sa vanité n'en souffre
pas trop. Sa femme et sa fille ont bien à cet égard hasardé quelques
timides observations, mais ont dû céder à la volonté souveraine du
maître de la maison.
C'est un lundi, jour de marché, que Guillaume Desmarennes est venu comme
d'habitude à la ville.
Il a touché l'argent de ses boulangers, consulté Stanislas Corbin, le
vétérinaire, pour un de ses chevaux de labour; il a fait une station
dans l'étude de Faustin Verdier, son notaire, pour lui solder ses
honoraires et lui remettre en même temps le prix d'une vigne et d'un
champ de luzerne dont il s'est arrondi à Saint-Hilaire-de-Villefranche;
il s'est arrêté chez Adrien Merlerault, pharmacien de première classe,
pour acheter du baume tranquille à un de ses garçons de moulin qui s'est
luxé l'épaule. A la nuit tombante, il croit en avoir fini, mais se
frappe brusquement le front:
--Et mon avocat que j'allais oublier!
Maître Eugène Guérineau, du barreau de la ville, est encore dans son
cabinet quand s'y présente Desmarennes.
--Compliments et remerciements pour vos bons conseils de légiste dans
notre dernière affaire, lui dit le père Guillaume en lui tendant la
main. Aujourd'hui je viens pour autre chose. Ma famille et quelques amis
se réunissent samedi prochain pour fêter la Saint-Christophe. J'espère
bien que vous serez des nôtres.
--Avec le plus grand plaisir, assurément, si j'étais seul; mais depuis
deux jours j'ai pour hôte un ancien camarade de collège.
--Qui donc?
--Un officier de marine en congé de convalescence, Georges Paulet,
retour du Sénégal.
--Un fils de Paulet, l'expéditeur de Bordeaux?
--Justement.
--Qui vous empêche de l'amener? Venez ensemble. Il nous contera ses
voyages: je vous enverrai prendre en voiture.
--Inutile. Nous irons à pied jusqu'à Saint-Christophe. C'est une
promenade.
--Comme vous voudrez. Je vous attends tous deux.
Aussitôt Desmarennes parti, Georges Paulet, qui s'était effacé
discrètement, vint se rasseoir en roulant une cigarette près de maître
Guérineau, qui lui transmit l'invitation.
--Singulier homme que ce Desmarennes, ajouta l'avocat. Figure-toi que
c'est le meilleur de mes clients, celui qui me paye le mieux et me fait
le moins parler.
--Explique-toi.
--Tu connais le proverbe: «Qui terre a, guerre a»; c'est surtout au bord
des rivières que le proverbe a raison. Assis au bord de l'eau vous
croyez pouvoir tranquillement faire tourner la grande roue de votre
moulin. Erreur. Le meunier d'amont vous guette, et le meunier d'aval
vous épie: tous deux trouvent que vous abusez de la rivière. Établi sur
le même affluent de la Charente, avec tout un système de barrages, de
vannes et d'écluses, le meunier d'amont, qui a besoin d'eau, en tire le
plus qu'il peut par anticipation, tandis que le meunier d'aval trouve à
redire à l'irrigation de vos prés.
«De là, procès à n'en plus finir; je ne m'en plains pas, nous en vivons;
mais où Desmarennes devient superbe, c'est quand, après avoir constitué
avoué et m'avoir pris pour avocat, il m'interdit la parole pour plaider
lui-même. Chaque fois, je me lève simplement pour dire: «Plaise au
tribunal entendre les explications de mon client.»
Jusqu'à présent il a gagné toutes mes causes; ce qui fait singulièrement
allonger la mine à mes confrères de la partie adverse, qui en sont
généralement pour leurs frais d'éloquence. S'il n'était meunier,
Guillaume Desmarennes eût fait un excellent avocat.
--Meunier, bouilleur de cru, grand propriétaire terrien.... Quel cumul!
ajouta Paulet en souriant.
--Il voit tout et ne s'embarrasse de rien, continua Guérineau; pas plus
gêné dans la vie que dans ses vêtements. Tu verras comme il est habillé:
une grande veste à pans carrés qui n'est pas un habit, et qui, sans être
une jaquette, n'est pas non plus une redingote. C'est d'une coupe
personnelle, la coupe Desmarennes, dit-on dans le pays, avec de vastes
poches, extérieures et internes, pour enfouir ses nombreux échantillons
de grains et eaux-de-vie; tout un assortiment de fins sachets et de
petites fioles à garnir une vitrine d'exposant;--un chapeau à larges
bords, toujours de même forme, pour bien abriter sa grosse tête à
cheveux drus et grisonnants;--enfin, de bons souliers carrés, où les
pieds se meuvent à l'aise quand ils ont à quitter leurs sabots.
--Et la propriété de Saint-Christophe est vraiment belle?
--Belle et d'un très bon rapport; tu la verras samedi. Tu pourras en
juger par toi-même.
[Illustration]