Si quelques détails relatifs à la faune ou la flore de Jersey vous
paraissent de nature à intéresser quelques-uns de vos lecteurs, veuillez
faire accueil à ces notes rapides, crayonnées au hasard de mes
impressions quotidiennes. Vous n'y trouverez pas sans doute le caractère
technique par lequel se distinguent certains spécialistes, explorateurs
autorisés de la zone équatoriale ou des régions polaires, dont l'oiseau,
la plante ou le poisson _inédit_ se présentent hérissés d'un si
formidable appareil d'arêtes, de plumes ou d'épines, qu'on renonce très
volontiers à faire leur connaissance. Je ne vous donnerai que la vérité
simple en propos quelque peu décousus.
Du lièvre, n'en cherchez pas dans l'île. J'en ai mangé pourtant, et de
fort bon, à la _Pomme d'or_; mais assurément ce lièvre avait navigué,
sans doute après décès, sur un des magnifiques steamers qui font le
trajet régulier de Granville et Southampton. Un insulaire d'un âge
vénérable m'a raconté n'avoir souvenir, dans sa longue existence, que
d'un seul lièvre vivant aperçu un matin dans une éclaircie de luzerne.
Le bruit s'en répandit comme une traînée de poudre, et ce jour-là, après
la chasse à courre, le nombre des compétiteurs réclamant la bête fut si
considérable qu'on dut en appeler au tribunal (ici la Cour se nomme
_cohue_, détail entre parenthèses). On ne dit pas si le corps du délit
fut attribué au tribunal, et si les juges furent aussi spirituels que
ceux de La Fontaine, qui rendirent une décision si prompte afin de
l'avaler fraîche (l'huître, s'entend). A Jersey, la chasse est nulle.
Elle ouvre le 1er octobre et ferme le 1er février; mais en temps de
neige les gamins et les braconniers parcourent la campagne, malgré les
plus expresses prohibitions. Ce qui met un frein à leur esprit
d'aventure, c'est la défense faite par les plus petits hobereaux de
chasser sur leurs terres, sous peine de justice et de mort pour les
chiens contrevenants. Depuis plusieurs années les imprimeurs de
Saint-Hélier font de très bonnes affaires, eu égard aux nombreuses
annonces interdisant la chasse, dans presque tous les journaux. Un
propriétaire dénué de mansuétude dépense chaque année en frais
d'impression plus d'argent que ne vaudrait tout le gibier de son île.
Exceptons quelques lapins égarés çà et là dans les maigres garennes. Il
y a quelques jours, le maire (connétable) d'une paroisse et quelques
notables habitants furent condamnés à l'amende pour avoir tué deux ou
trois lapins sur un terrain vague et de vaine pâture, qu'un personnage
irascible de la même paroisse prétendait lui appartenir à titre féodal.
Pas de vignes ni de champs de sarrasin pour remiser cailles et perdrix;
on n'en trouve plus; on ignore à quelle époque elles ont disparu, et par
une singularité curieuse, de mémoire d'amoureux, on n'a jamais entendu
chanter le rossignol. Portbail et Carteret ne sont pourtant qu'à cinq ou
six lieues, mais jamais le _nightingale_ n'a jugé à propos de franchir
la distance. Pourquoi? Mystère. Si on expliquait tout, la vie serait en
prose. En revanche, j'ai prêté l'oreille à une fort belle grive, la
grande musicienne qui, branchée dans les vieux ormeaux de Saint-Clément,
se faisait entendre de fort loin, mêlant ses notes riches et puissantes
aux mugissements des taureaux et génisses épars dans les gras pâturages,
tandis que sur la côte le flot montant battait les roches déchiquetées
qui font à cette région de l'île une ceinture de granit rouge et noir
offrant l'aspect d'une grande ville incendiée enfouie dans un cataclysme
sous-marin. Dans les jours calmes, quand les soleils tombants
empourprent ciel et mer, il manque pourtant quelque chose à cette
harmonie rustique et un peu sauvage des soirs: un son d'angélus à la
voix lente et grave. Pas une seule des douze paroisses n'a le religieux
bonheur de tinter la salutation de l'ange. Le culte de la Vierge n'est
pas reconnu. La poésie du recueillement n'y trouve pas son compte.
Chaque soir, en revanche, un coup de canon proclame militairement le
coucher du soleil. A propos de la race bovine, je dois dire qu'elle
s'est conservée sans mélange. Tout étranger à cornes faisant mine de
reproducteur est abattu sur quai sans rémission. La race est restée
aussi pure qu'au temps du roi Guillaume.
Des corbeaux et des pies à discrétion; peu de geais, de difficile
approche, et quantité d'oiseaux de proie, sans compter leurs
correspondants à _faciès_ humain, rappelant, comme dans les
_Travailleurs de la mer_, les coriaces navigateurs de contrebande qui,
après avoir opéré un certain nombre d'années leur bonne petite traite
des noirs, achèvent paisiblement leurs vieux jours avec de fine laine
fourrée dans leurs sabots de patriarche. En général les hirondelles
sont parties avant l'ouverture de la chasse, autrement on les fusille
sans pitié sur le bord de la mer, sans aucun respect pour l'oiseau béni.
Les amateurs s'en accommodent parce qu'elles sont grasses. Le coucou,
qu'on appelle ici le héraut du printemps, arrive et déloge de bonne
heure. Les tourterelles n'apparaissent qu'en mai et partent fin
septembre. Depuis vingt ans on n'a guère vu que deux ou trois loriots
rendre visite aux cerises. Parmi les oiseaux passant quelquefois l'hiver
à Jersey, on peut compter le _mûrier_, becfigue au plumage de feu, à
petite cravate blanchâtre, qui se perche toujours à la cime des buissons
et d'une vaillance en amour à rendre des points à messieurs les pierrots
et à mesdames les tourterelles.
En mettant le pied sur le continent, j'ai rencontré un armateur de
Saint-Waast-la-Hougue, M. Edmond l'Évêque, grand disciple de saint
Hubert. Pour le tir en bateau, j'en connais peu de sa force. Il m'a fait
hommage d'un magnifique _grisard_ tué dans la tempête, et, à ma rentrée
dans notre bonne ville de Paris, j'ai fait _préparer_ mon palmipède par
M. Delesalle, de la rue Saint-Dominique, un artiste qui vous présente
ses nombreux défunts, à ailes tendues ou repliées, dans les attitudes de
la ruse, de la crainte ou de la colère, avec un tel respect de la
vérité, qu'on se demande s'il n'aurait pas vécu lui-même dans la plume
de ses nombreux sujets. Ceux qu'il expose dans son musée m'ont paru si
vivants après décès, que s'ils venaient à renaître ils seraient, je
crois, surpris et charmés de leur toilette définitive, spécimen vraiment
pittoresque de leur bonne grâce ou de leur farouche aspect.
[Illustration]
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