CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES

COUP D'OEIL SUR LES ÉVÉNEMENTS ANTÉRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE

MÉRIDIONALE.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en

Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'oeil sur les

événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de

bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous

avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de

l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés

composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par

une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale.

Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposés

à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns

contre les autres, ces petits états se trouvaient souvent dans une

situation critique qui les forçait à se jeter dans les bras de leurs

ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portèrent secours

à Naples contre les Longobards. Appelés de nouveau en Italie, à la suite

de la guerre entre Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre,

les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de

Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux

bouches du Pô[467].

Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, les

Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la terre

ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les Arabes de

Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils

osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir obtenu d'autre

satisfaction que de saccager la basilique de

Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils

préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville

éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur

entreprise se termine par un véritable désastre[468].

[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.]

[Note 468: Muratori, _Vie de Léon IV_, t. III.]

En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent fin.

L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, Salerne et

Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra plus au secours des

Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protéger les Arabes

d'Italie; il obtient de grands succès et ne rentre dans l'île qu'après

avoir assuré la sécurité de Bari. Le chef de cette colonie,

Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au

khalife abbasside pour être reconnu indépendant. Bari devient le refuge

de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire,

partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et,

pendant ce temps, Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue,

Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.

L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en 867 en Italie, à

la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant Bari et presse en

vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaillée par mer. Il

s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec

Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient

secrètement des secours à Bari; en même temps, la discorde ayant éclaté

parmi les alliés, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec

lui qu'une poignée d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari,

enlève cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets

de sa victoire, il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs

repaires et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est

conclue contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de tous,

Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier.

En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition en

Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le résultat fut

peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les troupes envoyées

par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains.

Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le

territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans. De

là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de Bénévent

occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental était

tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au nord par celle de

Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes les républiques de

Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en guerre les uns contre les

autres[469].

De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gaëte,

luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement

commandés par Nicéphore Phocas, les chassent successivement de la

Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le même temps, les gens de

Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent

la campagne de Rome. Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se

battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort

recherchée, en profitent pour établir une nouvelle colonie à Carigliano,

et de là, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du

Mont-Cassin, qui avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée.

Le Mont-Cassin est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère

fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège.

A la fin du IXe siècle, des groupes de condottiers musulmans, venus

d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant de rapines

et offrant leurs bras aux tyrans[470].

[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.]

[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.]

IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Débarqué à Trapani, à la

fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença par réorganiser l'armée.

Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui était alors la

capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er août, malgré l'héroïque

défense des chrétiens. Il fit faire un massacre horrible de la

population et incendia la ville. Après ce succès, Ibrahim divisa ses

forces en quatre corps, de façon à envelopper les dernières possessions

chrétiennes; mais il fut alors appelé en Italie et, le 3 septembre,

traversa le détroit. Débarqué en Calabre avec son armée, il arriva

devant Cosenza. Des envoyés chrétiens étant venus humblement solliciter

la paix, il leur dit: «Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je

vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il

me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister

et m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans

vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend avec ses

soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera le tour de

Constantinople.»

Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à

Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza; mais la

maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le vieux

gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même par

l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième année

«après vingt-six ans de tyrannie et six mois de pénitence», dit M.

Amari[471].

Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent son

petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce

prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul, n'accepta le

pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa d'accorder la paix

aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472].

Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique et enterré à Kaïrouan.

[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.]

[Note 472: En-Nouéïri, p. 431 et suiv.]

PROGRÈS DES CHIAÏTES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES

KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique était

le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement hostile qui

s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire

de la terreur causée par l'annonce de l'attaque prochaine des

Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre les tribus

fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté à ce

dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de ces masses

qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehiça, les

Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu

restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin une partie des

Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent pour Abou-Abd-Allah.

Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de la

fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui s'était montré

l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, dans l'espoir de

déterminer le gouverneur à entreprendre une campagne sérieuse contre les

rebelles. Au même moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila

et mettait à mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui

avait par la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il

retrouva Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir

vengeance. Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer

contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils

Abou-l'Kaoual (902).

Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un groupe de ses

adhérents, mais les troupes régulières les ayant dispersés sans peine,

il dut évacuer précipitamment la place forte de Tazrout pour se réfugier

dans son quartier-général de Guédjal, situé au milieu d'un pays coupé et

d'accès difficile[473].

Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer son

ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale des

montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne pourrait, sans

s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne dans un tel

terrain. Les Berbères surent profiter habilement de son indécision et du

découragement qui gagnait son armée pour le harceler, surprendre les

corps isolés, et enfin le forcer à évacuer le pays. Débarrassé de ses

ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une façon définitive, à Guédjal,

dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison

du refuge).

[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 513 et suiv.]

COURT RÈGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCÈDE.--La

défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès d'Ibrahim.

Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur

qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une grande modération, et

l'on put croire qu'une ère de justice allait succéder à la terreur du

règne précédent. Malheureusement il fut bientôt obligé de sévir contre

son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions

prises devant Cosenza, lors du décès de son aïeul, aspirait directement

au trône. Il fut jeté dans les fers, avec un grand nombre de ses

partisans, pour prévenir un attentat qui ne devait que trop bien se

réaliser plus tard[474].

[Note 474: En-Nouéïri, p. 439.]

Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne,

Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des Chiaïtes,

envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual;

mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans cette campagne que

dans la précédente, et dut se contenter de s'établir dans un poste

d'observation près de Sétif[475].

Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur

ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques,

poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison.

Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer à

celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, mais le

parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser mettre en

liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, étant donc

retournés auprès du cadavre, lui coupèrent la tête et l'apportèrent à

Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrécusable, consentit à ce qu'on

brisât ses fers. Abou-l'Abbas avait montré, pendant son court séjour aux

affaires, des qualités remarquables. C'était un prince instruit et d'un

esprit élevé, digne en tout point du nom ar'lebite.

Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trône par le

meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que serait son règne.

Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui

avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer son avènement dans les

mosquées de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de

l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite à tous les déportements

de son caractère, qui avait la férocité de celui d'Ibrahim, sans en

avoir le courage. Vingt-neuf de ses frères et cousins furent, par son

ordre, déportés dans l'île de Korrath[476], puis mis à mort. Cela fait,

il envoya à son frère Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des

Ketama, une lettre écrite au nom de leur père, lui enjoignant de

rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le

sort de ses parents[477].

[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.]

[Note 476: Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.]

[Note 477: En-Nouéïri, p. 440 et suiv.]

LE MEHDI OBÉÏD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les

événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisième

_imam-caché_, était mort en Orient, laissant son héritage à son fils

Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il lui avait adressé ces

paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après ma mort, tu dois te réfugier

dans un pays lointain où tu auras à subir de rudes épreuves[478]!»

[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 515. Il est à

remarquer que la fin des siècles de l'hégire est toujours favorable à

l'apparition des Medhi.]

Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de

dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et

voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune

fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que

les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa

doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était

donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté

de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques

chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement,

comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti

devenait de jour en jour plus puissant.

Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais

l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était

répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus

grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs

des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout

où on le découvrirait.

Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit d'un

marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les yeux étaient

aiguisés sur lui[479]». Arrêtés au Caire par le gouverneur de cette

ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que grâce à l'habileté

de leurs réponses; ils purent alors continuer leur route, mais en

redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de

Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses

compagnons et sa mère, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frère

d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrivée aux Ketama.

La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea toute

précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer à

Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement sévères, que personne

ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas fut arrêté avec tout son

monde et conduit à Ziadet-Allah. Devant ce prince le daï fut

impénétrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son

secret. Quelqu'un de la suite ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le

gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait être dans

cette région, car il donna l'ordre de l'arrêter[480].

[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans

le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.]

[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.]

Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper par une

prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant sa marche

vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer près de

Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama,

et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se découvrait,

sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté entre les mains de

Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophétie de

son père: «...Tu dois te réfugier dans un pays lointain, où tu subiras

de rudes épreuves!» Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires,

et, opérer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans

les épreuves. Il continua donc à errer en proscrit.

[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.]

CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCÈS.--Pendant

ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un

empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à

sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le

siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par

quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance

désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place

capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs.

A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de

ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces

troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un

temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de

cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en

masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes.

Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à

Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.

Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une

partie de son armée et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya

opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent en son pouvoir.

En même temps, un de ses généraux s'emparait de la place de

Tidjist[482], et accordait à la garnison une capitulation honorable. En

revanche, le général Haroun-et-Tobni, ayant poussé une pointe audacieuse

sur les derrières des Chiaïtes, vint surprendre et brûler la place de

Dar-Melloul, près de Tobna.

[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues

au sud de Constantine.]

En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, et les

populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, que par la

clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de

lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses

prédécesseurs avaient négligé d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune

force, et maintenant il était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les

principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les

voir paraître d'un jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale.

Dans cette prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et

des places environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour

lever des troupes et les opposer à l'ennemi.

En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre les

Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, parvenu à

El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra à

Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec

un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de

son château et, sans se préoccuper davantage du danger qui le menaçait,

il se plongea de plus en plus dans la débauche.

Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'aï et

de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes et s'avança

jusqu'à Tifech[483], dont il reçut la soumission. Il rentra alors dans

son centre d'opérations, afin de préparer une nouvelle campagne; mais

aussitôt, le général Ibrahim, arrivant à sa suite, reprit une partie du

territoire conquis, avec Tifech.

[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.]

Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui

Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position

inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite

en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança

sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, en

effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles,

lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent en

désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, ne s'arrêta

qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour résultat de faire

rentrer momentanément sous leur domination la plupart des places

conquises par les rebelles, y compris Bar'aï.

Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus

graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant

vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours

la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet,

qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, était

rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il vint mettre le siège

devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant;

puis il alla reprendre Bar'aï, et après y avoir laissé un commandant,

rentra dans son quartier de Guédjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'aï,

mais il se heurta à un corps de douze mille Chiaïtes qui le

repoussa[484].

[Note 484: En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et

suiv. El-Kaïrouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._]

LES CHIAÏTES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH

III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment décisif était

arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il avait adressé un appel à

tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait de réunir une armée

formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: Zouaoua du

Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de

l'Aourès, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes.

Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la tête

d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à deux cent

mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles forces, il se porta

en droite ligne sur la capitale de son ennemi.

En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; vaincu

dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur

Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'armée

d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire pour mettre

cette ville au pillage[486], puis pénétra comme un torrent en Tunisie.

[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.]

[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée

auraient été impitoyablement massacrés.]

Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il

avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la

défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister

à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses

troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort

toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener

leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant

qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il

s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il

possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites.

En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de

le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les

exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces

généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.

Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs

esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on

plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la

nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte:

«A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la

défaite de ses troupes; à celle de la prière d'_El-Acha_, (de huit à

neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture»

dit, de son côté, Ibn-Hammad.

Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La

population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des

flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune.

ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitôt que la nouvelle

de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en

foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le

général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se

débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré

des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au

Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et

adressa à la population des paroles pleines de coeur pour l'engager à la

résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout

sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu

l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui

et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée.

Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.

Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par

Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut

sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur

inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui

durait depuis huit jours.

Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée

triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant

ces versets du Koran[487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa

maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc.

[Note 487: Sourate de la fumée.]

Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les

plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman;

l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville,

mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah

proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer

les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère

Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en

prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence

n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite.

Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.

Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui

à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre

la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger,

comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à

Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête

d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter

sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit

au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute

réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y

attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation

de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus

honteuses débauches.

Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des

princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de

l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant.

Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son

tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes

allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès

était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la

suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les

restes des colonies arabes.

Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de

l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les

provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia

les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il

s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations

émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des

insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa

de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des

étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides.

Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des

bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses

conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi

Obéïd-Allah.

[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté

[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis

de Dieu soient dispersés!_)]]

LES CHIAÏTES VONT DÉLIVRER LE MEHDI À SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du

nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées,

celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.

Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le

sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en

proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au

courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il

arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons

que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar,

exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa.

Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents,

ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince

régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il

pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il

devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé

pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses

ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême

sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ;

c'était la continuation des épreuves annoncées par son père[489].

[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad,

_loc. cit.,_ El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.]

Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire,

il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont

le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa

à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien

Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les

populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se

retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée

parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à

El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en

rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit

mettre à mort les parlementaires.

Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la

ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement

marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le

succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent

taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement

de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux

habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur

clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le

mehdi.

Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers.

Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de

parade et salua Obéïd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au

camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait,

en versant des larmes de joie: «_Voici votre imam, voici votre

seigneur!_» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves.

Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut

mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée[490].

[Note 490: Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur

un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la

page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur

le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont

presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas

avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.]

RETOUR DU MEHDI OBÉÏD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE

OBÉÏDITE.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée

reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme

gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A

son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit

alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et

qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été

religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le

partage.

Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910,

Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada.

Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration

solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût

bâti une ville pour lui servir de résidence royale[491], Obéïd-Allah

s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le

titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit.

Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de

toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi

pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison

même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations

n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité

chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi

envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de

sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain.

Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car

tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement

de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction

colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du IIIe siècle de

l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se

lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction,

qu'on faisait remonter à Mahomet[492].

[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).]

[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algériennes_, p. 386,

citant d'Herbelot.]

Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places,

fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets

fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de

chefs-lieux.

La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers

officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants.

C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause

d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en

avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger.

C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du

kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme

possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à

voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie

kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère.

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 63 / 73 题