CHAPITRE VI

L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE

800-838

Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est

proclamé par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en

Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père

Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère

Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort

d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris

II; partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du IXe

siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi

Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère,

Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants

d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman

II.

IBRAHIM ÉTABLIT SOLIDEMENT SON AUTORITÉ EN IFRIKIYA.--Le choix

d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était le meilleur

que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique

qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer les

germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux

caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait surtout

de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put

compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant

nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient,

il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres

qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté

un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en

laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces nègres à être employés

dans les postes les plus périlleux.

En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de révolte, il

fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte d'El-Abbassïa

où il déposa ses trésors et une grande quantité d'armes. Puis il se

disposa à aller s'établir dans cette résidence, qu'on appela, plus tard,

El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce fut là qu'il reçut les envoyés

de Charlemagne qui avaient été chargés de prendre à Karthage, à leur

retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrétiens. En même

temps, Ibrahim envoyait une ambassade à l'empereur, alors à Pavie

(801)[413].

[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.]

L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à

Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à

lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du

gouverneur ar'lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une

sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en

déroute. Ibrahim s'appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis

il tourna ses regards vers le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité

arabe disparaissait de jour en jour.

EDRIS II EST PROCLAMÉ PAR LES BERBÈRES.--A Oulili, le fils d'Edris I

grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des

Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en

son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l'empire edricide était le

plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le

Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime

tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères

autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea

de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En

mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à

Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de

fidélité à Edris II.

Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence très

précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se

consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues en

Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique et dévouée des

Berbères, plus que la supplique adressée par Edris à Ibrahim, décida ce

dernier à ajourner la réalisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du

reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par d'autres soins. En 805, la

garnison de Tripoli se révolta, chassa son commandant et se donna comme

chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut

employer toutes ses forces pour apaiser cette sédition qui ne fut

domptée qu'au commencement de 806.

[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p.

401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.]

Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au

milieu des intrigues encouragées par son jeune âge et son inexpérience.

Un certain nombre d'Arabes étaient venus, tant de l'Espagne que de

l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient été bien accueillis par

lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait même reçu le titre de vizir en

remplacement d'Abou-Yezid [415].

Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris à un

acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, chef des

Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le sien. Il est

probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment de la

protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude

d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce chef entretenait des

intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbères, froissés dans

leurs sentiments les plus intimes, supportèrent cependant ces injustices

sans protestation.

Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que sa

résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une

capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se

décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et

occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se

trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en

808 les fondements de celui qui devait être appelé «_des Andalous_», et,

l'année suivante, il fit construire l'autre, nommé plus tard «_des

Kaïrouanites_». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de

la mosquée dite «des Chérifs».

Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les tribus

berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il reçut la

soumission des principales contrées du Mag'reb[417].

[Note 415: Kartas, p. 30.]

[Note 416: _Berbères_, t. III, p. 561.]

[Note 417: Bekri, _Idricides_.]

RÉVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps,

Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les

miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions

prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi

définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur

irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna

le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous

les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse.

Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre.

Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en

argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme

au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des

fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait pas touché de solde depuis

qu'elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s'agiter dans

Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu'il ne

pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la

ville et courut se réfugier dans le Zab.

Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était occupé à

démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit que son fils

Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes occupant cette

place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrôler

un grand nombre de Berbères et rentrer en possession de Tripoli. Ce

furent alors ces mêmes indigènes, appartenant à la tribu des Houara, qui

se lancèrent dans la révolte. Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb,

ils vinrent attaquer Tripoli qui était défendu par le général Sofiane,

se rendirent maîtres de cette ville et la renversèrent presque

entièrement. Abd-Allah, envoyé en toute hâte par son père, à la tête

d'une armée de treize mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré

à Tripoli, s'occupa à relever les fortifications de cette ville

(811)[418].

[Note 418: Les détails donnés par les auteurs arabes sur les

différentes phases de cette révolte sont assez embrouillés, et il est

possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.]

Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de

l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et

vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des

issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur.

Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on reçut la nouvelle

de la mort d'Ibrahim qui était décédé à l'âge de 56 ans (juillet 812),

dans son château d'El-Abbassïa.

ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCÈDE À SON PÈRE IBRAHIM.--Aussitôt que la mort

d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui

succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut

convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les

montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais

toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux

Kharedjites.

Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah,

second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son

père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.

Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa

capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui pour

le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus grande dureté.

Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succédait à

son père sans l'intervention du khalifat[419].

Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils

El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du

vice-roi de Kaïrouan.

[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.]

CONQUÊTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait à affermir

son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude

qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements

importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il

attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas à son

autorité. Après s'être avancé en vainqueur jusqu'à Nefis, près de la

montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C'est sans

doute vers cette époque qu'Edris commença à combattre le kharedjisme,

dont il décréta l'abolition dans ses états; mais ce schisme avait

pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé

d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il

avait déjà fait couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles

convulsions.

Quelque temps après[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était

affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage

des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna quelque temps

à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions heureuses contre les

peuplades zenatienes et autres berbères. Ses troupes s'avancèrent ainsi

jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît pas qu'il eût osé se mesurer

contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen

trois années, pendant lesquelles il s'appliqua à embellir cette ville et

à orner la mosquée construite par son père. En partant, il laissa le

commandement de la province, avec suprématie sur les tribus des

Beni-Ifrene et Mag'raoua, à son cousin Mohammed, fils de Soleïman,

qu'Edris I avait préposé au commandement de Tlemcen.

[Note 420: Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant

pas d'accord sur cette date.]

Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulsés de

Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du faubourg

(_Ribad'_), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent le

quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque tous des

gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints d'embrasser

l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les Arabes. L'arrivée de

cette population très civilisée fut une bonne fortune pour la nouvelle

capitale, et contribua à la faire briller d'une réelle splendeur dans

les arts, les lettres et les sciences[421].

[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et

suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p.

229.]

MORT DE ABD-ALLAH.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A Kaïrouan,

Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son

père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n'avait

réussi qu'à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même

envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant

le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la

culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars

(pièces d'or). Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme

(achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à

l'abondance de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations;

mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir

sous son oppression.

Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement,

d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme

de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.

Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, employant des

procédés de gouvernement tout différents, s'attacha à réduire les

prérogatives de la milice et à maltraiter et abaisser de toutes les

façons les miliciens[422].

[Note 422: En-Nouéïri, p. 404, 405.]

ESPAGNE:--RÉVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife

El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs

campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance de ses oncles avec

Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint à

déployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses

_razias_ furent couronnées de succès. Alphonse, de son côté, poussa une

pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre

compte à son allié Charlemagne du succès de cette expédition, il lui

envoya «sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs

mulets[423]».

[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.]

Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens,

El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des despotes

musulmans de cette époque, jusqu'à la grande révolte dite du faubourg

(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son

indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres,

et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'était pas encore

satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans délai.

On vit alors cette malheureuse population, décimée, ruinée, se diriger à

pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans

firent voile pour l'Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s'y

maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife

El-Mamoun les ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à

la conquête de l'île de Crète, qu'ils arrachèrent aux Byzantins et où

ils fondèrent une république indépendante. Les autres réfugiés, au

nombre de huit mille, passèrent au Mag'reb et furent bien accueillis par

Edris II, qui les établit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle

capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous[424].

El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son fils Abd-er-Rahman

II.

[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et

suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous

n'indiquons aucune date pour la révolte du faubourg, en raison de

l'incertitude à laquelle les chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut

la placer entre 814 et 817.]

LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RÉVOLTES.--Pendant que l'Espagne était

le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait à

Kaïrouan à tous les caprices de son caractère bizarre et cruel. Adonné

au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il

prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus

sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Dès le

début de son règne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec

le khalife El-Mamoun et avait même poussé l'insolence jusqu'à adresser à

son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il était

disposé à se rallier à cette dynastie.

De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu'à des révoltes.

En 822, une première sédition fut assez facilement apaisée; l'année

suivante, le commandant de Kasreïne[425], place forte du Sud, nommé

Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de nouveau l'étendard de la

révolte. Ayant été fait prisonnier après une courte campagne, il fut mis

à mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer à

ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruauté envers un

personnage des plus respectés par la colonie arabe excita la colère de

la milice.

[Note 425: Au sud-ouest de Sebaïtla.]

Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laissé

publiquement éclater son indignation et manifesté devant ses troupes

l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit à Kaïrouan.

Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami R'alboun, cousin de

Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son château de Tonboda, non loin

de Tunis, et une fois à l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues

qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de

les pousser à la révolte, en leur retraçant tous leurs griefs contre le

prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la

trame, dépêcha vers Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de

cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour.

De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite par le

cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses mains.

Mansour reçut la députation avec honneur, se montra disposé à obéir aux

ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de

Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il

garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et,

réunissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les

soldats de Mohammed étaient occupés à faire bonne chère avec les vivres

de Mansour; plusieurs même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués

à l'improviste par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou

dispersés.

A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant dans cette

région accoururent se ranger sous la bannière de Mansour. Le rebelle fit

mettre à mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville.

Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'élite de ses

troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aimé

des miliciens. A leur départ, le vice-roi leur adressa des menaces

humiliantes et intempestives, annonçant que quiconque oserait fuir

serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine à calmer

l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du maître

avaient produit leur effet et il ne put empêcher les miliciens d'entrer

secrètement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de

juillet 824, les deux troupes furent en présence, près de la Sebkha de

Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientôt

seul avec ses officiers. Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put

les décider à rentrer à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la

violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer à ses coups. Ils se

retirèrent dans diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision,

tandis que l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.

Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, envoya

partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas à punir les

miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était donnée et la

défection de la milice devint générale. Retranché dans son palais

d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Kaïrouan, le

gouverneur put encore former une troupe nombreuse, composée de sa garde

nègre et des gens de sa maison; il en confia le commandement à son neveu

Mohammed et la lança contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le

trahit encore: son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux

chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants

de Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des secours

de toute sorte.

Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit ses

derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête, vint

prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une quarantaine

de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent, en

général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour se débanda après

une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de

Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se

contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre

824).

El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea,

auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. La

route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan afin de

faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens révoltés;

puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825).

Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout son

royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait même à

capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et vint à son

aide.

Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui,

accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour n'avait pas le

moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant été

rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se rendre. Ameur, au mépris de

sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de

se retirer en Orient, lui fit trancher la tête. En même temps, une

troupe de cavalerie envoyée dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec

l'appui des populations, quelques succès contre les rebelles et

rétablissait son autorité dans le pays de Kastiliya.

La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans

et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant

Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le força à se réfugier à Karna, dans le

voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils et

ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire leur

soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828).

Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt d'être

dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expédition de Sicile, dont

nous allons parler plus loin[426].

[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I.

11, 12 et 13. En-Nouéïri, p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t.

I, passim.]

MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut

subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain de raisin.

Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'était venue

prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir où se seraient

arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb

extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central, jusqu'à la Mina. Il

avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernières années de

sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la

vallée du haut Moulouïa, les Miknaça régnaient toujours en maîtres, et

la dynastie des Beni-Ouaçoul à Sidjilmassa protégeait ouvertement le

schisme. Fès était devenue une brillante capitale où les savants et les

artistes étaient certains de rencontrer un accueil empressé.

Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation

arabe, tout entouré de sauvages indigènes.

Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda à

Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule Kenza,

partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. Ayant

conservé pour lui Fès et son territoire, il donna:

A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les

contrées maritimes qui en dépendaient;

A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, contrée

habitée par les R'omara;

A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de

l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.;

A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de

l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité par les

Masmouda et Lamta;

A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime

environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha;

A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays de

Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient;

Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante.

Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça, fils

de Soleïman, son oncle.

Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements; ce

démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c'est en vain que

Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur le royaume et

prévenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frères. La

jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientôt être fatales à la

dynastie edriside[427].

[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. El-Bekri,

_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.]

ÉTAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SIÈCLE.--Nous allons quitter un

instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, où les armes

musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant

de commencer ce récit, d'examiner quelle était la situation de cette île

au IXe siècle.

Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile

et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions; l'une

d'elles se serait certainement terminée par la conquête du pays, si la

révolte kharedjite n'avait forcé le gouverneur arabe à rappeler toutes

ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En présence de cette

menace, les empereurs byzantins s'étaient efforcés de mettre la Sicile

en état de défense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient à

conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la période

d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe siècle, les

guerres qu'il eut à soutenir, les révoltes qu'il dut réprimer, son

déplorable système administratif qui consistait à pressurer les

populations et à les livrer à la rapacité de leurs patrices, les

persécutions religieuses, à la suite des hérésies des _Monothélites_ et

des _Iconoclastes_, et enfin les conséquences de l'hostilité du pape,

qui s'était déclaré en quelque sorte souverain indépendant, en posant

les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour

résultat de rendre la situation de la Sicile très critique, au

commencement du IXe siècle. La haine des populations contre l'Empire

était portée à son comble et, comme les souverains de Byzance avaient

pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgraciés, il en

résultait des rébellions continuelles, affaiblissant de jour en jour

l'autorité byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché

un appui ou un refuge auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste,

les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les îles de la

Méditerranée étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la

terreur parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités

particuliers, souscrits de temps à autre, dans l'intérêt du commerce,

entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar'lebite et le patrice de

Sicile, le pape ou les républiques maritimes.

[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Révolte de Meïcera).]

[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et

suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.]

EUPHÉMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPÉDITION DU CADI ACED.--A la

fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être livré au bourreau,

est porté par une révolution de palais au trône de l'empire. A cette

nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un certain Euphémius,

mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait l'île et se déclarent

indépendants; mais l'empereur envoie en Sicile une armée qui défait les

Syracusains et écrase cette révolte. Euphémius se réfugie en Afrique,

avec sa famille, et offre à Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile,

s'il veut l'aider à y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux

partisans dans l'armée et la population et que la conquête sera facile

(826).

Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles.

Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée, il

s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu de Platha,

gouverneur de Sicile, des communications destinées à le détourner de

cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables et lui soumit la

question. Plusieurs membres répugnaient à cette expédition, ne voulant

pas rompre une trêve conclue en 813; mais Euphémius fit ressortir que ce

traité était détruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans étaient

détenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant

de force pour que l'aventure fût tentée, qu'il finit par décider

l'assemblée à autoriser l'expédition, comme une opération isolée, et non

dans un but de conquête. Aced, s'étant proposé pour diriger cette

entreprise, fut nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition.

La guerre sainte fut proclamée et l'expédition se prépara à Souça, sous

les yeux d'Euphémius et d'Aced. Un grand nombre de Berbères,

particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols, des

miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée de mille cavaliers

et de cinq cents fantassins s'y trouva réunie[430]. On ne saurait trop

remarquer l'analogie de cette expédition avec celle qui livra, un peu

plus d'un siècle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mêmes

causes et les mêmes procédés d'exécution; jusqu'à l'effectif de l'armée

qui est sensiblement le même; enfin, la guerre de Sicile va absorber les

forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance

des Ar'lebites en arrêtant l'ère des révoltes.

[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258

et suiv.]

Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la flotte,

composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire, leva

l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, Aced écarta Euphémius

et se réserva pour lui seul la direction des opérations; un rameau placé

sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement.

Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de toutes les

forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur

exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet,

l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant

de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans

traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrétiens et

remportent une grande victoire. La Sicile était ouverte.

Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après avoir

assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant sur

sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il

commença le siège de Syracuse; mais cette ville se défendit avec vigueur

et reçut des secours d'Orient et de Venise. Dans l'été de 828, Syracuse

était sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait déjà fait

des offres de reddition, d'ailleurs repoussées, lorsque Aced mourut. Dès

lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari,

successeur d'Aced, eut à lutter contre des séditions et vit partout la

résistance s'organiser. En même temps, le comte de Lucques faisait une

descente sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite

d'envoyer des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de

Syracuse, les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la

flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre,

incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes

escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant

ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti et de

Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, soupçonné d'être

entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre

monnaie à son nom; il mourut en 829 et fut remplacé par

Zoheïr-ben-R'aouth.

La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara et de

Minée, était assez précaire, lorsque, dans l'été de 830, une flotte

arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes, aventuriers

espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah, pour reconquérir le

terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et

vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque résistance de plus d'un an,

cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui

avaient échappé aux dangers et aux privations du siège furent réduits en

esclavage. Ainsi les Musulmans étaient maîtres d'une grande partie de la

Sicile. Ils s'établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie

où accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents

comme gouverneurs de l'île, et la guerre suivit son cours entre les

musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires de succès

et de revers[432].

[Note 431: Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832.

En-Nouéïri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et

en Italie_), 835. Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p.

290.]

[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.]

MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRÈRE ABOU-EÏKAL-EL-AR'LEB LUI

SUCCÈDE.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, le

rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. Un

certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans la

péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; mais les

troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix se trouva enfin

rétablie d'une manière définitive (836).

Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de la

guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris à

Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait été

construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte

d'Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838, la

mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de

cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et un ans,

sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes

contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré par la

conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce

prince, après s'être montré cruel et injuste, donna, sur la fin de son

règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur de caractère;

seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant lui. Il était doué d'un

esprit cultivé et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le

vin le poussait trop souvent à commettre des excentricités. C'est ainsi

que, se trouvant un jour en état d'ivresse, il adressa au khalife

El-Mamoun des vers inconvenants et menaçants qu'il s'empressa de

désavouer quand il eut repris son bon sens. Son frère

Abou-Eïkal-el-Ar'leb, surnommé Khazer, lui succéda[433]. Il était depuis

longtemps son premier ministre.

[Note 433: En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun,

_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.]

GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre

n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça, à Azemmor,

s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed, usant de son droit de

suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem et Omar de le combattre;

mais ce dernier seul y consentit. Ayant marché contre le rebelle, il le

mit en déroute, le força à se réfugier à Salé et s'empara de ses états.

Il reçut ensuite de Mohammed l'ordre de réduire son autre frère

El-Kassem qui persistait dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir

le même sort, adjoignit encore sa province à la sienne, de sorte qu'il

se trouva en possession de toutes les régions maritimes de l'Océan.

El-Kassem se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra

entièrement à la dévotion.

Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son père,

mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la dynastie des

Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler plus tard; son fils

Ali lui succéda.

L'année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant un fils

nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba prêtèrent

serment de fidélité[434]. Ainsi disparaissaient, l'un après l'autre, les

chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fondé par

Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans leurs provinces, et

comme les événements de leur histoire ne présentèrent rien de saillant

pendant quelques années, nous cesserons pour le moment de nous occuper

des Edrisides.

[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 564. El-Bekri,

_Idricides_.]

LES MIDRARIDES À SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul

continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé

Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères du

Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, dont il

se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable lustre à sa

dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha

l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en

mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides trouvèrent, à

Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar était occupé à entourer sa

capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nommé

aussi El-Montaçar, lui succéda et vit son règne troublé par la révolte

de ses fils. L'un d'eux, nommé Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça

simultanément avec son père[435].

[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.]

L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II

continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son royaume et vivait

somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des

sultans d'Espagne n'avait été aussi brillante qu'elle le devint sous le

règne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalité des

khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque

s'entoura d'une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit

construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de

vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient

les torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il

faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du moins il

récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au

reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.»

En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit

marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent des

otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts de leur

cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants jusqu'en

833[437].

[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.]

[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158.

El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.]

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 59 / 73 题