Le peuple berbère; moeurs et religion.--Organisation
politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus
berbères.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce
peuple.--Moeurs et religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet;
fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxième khalife; ses
conquêtes.--Khalifat d'Omar; conquête de l'Egypte.
LE PEUPLE BERBÈRE. MOEURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforcé, dans la
première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race
indigène et d'indiquer les transformations survenues dans ses éléments
constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée
par les historiens de l'antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce
aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu'ils ont
nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir
précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d'entrer
dans quelques détails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus,
et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux
désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder
des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer
également[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre
l'histoire de l'Afrique septentrionale.
[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice géographique.]
Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes
appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils
avaient des moeurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les
vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure:
cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient
attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres
couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils menaient la vie
semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux
les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite du désert, selon la saison;
enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence étaient, en
outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant
aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des
populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade,
dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours
la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et
à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière
d'être des habitants du désert.
Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous rayé, dont
ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous noir mis
par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent
aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au
moyen d'un voile, le _litham_, encore usité par les Touareg et autres
Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de
plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même
souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom
de _Tamacher't_ et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés,
s'appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal:
_Chelha_, _Zenatïya_, _Chaouïa_, _Kebaïlïya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc.
[Note 289: _Hist. des Berbères_, trad. de Slane, t. I, p. 166.]
[Note 290: Ibid.], p. 167.
Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le culte du
feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises,
et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans
conteste, il restait encore un grand nombre d'indigènes chrétiens.
Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades
avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et
s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle,
des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares.
Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au
soin d'un grand-prêtre.
ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et
souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au
commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était
spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur
les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à
défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perpétué en
Algérie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septième siècle,
n'ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères
étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne
devaient pas tarder à se développer et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun
a pu dire d'eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant,
redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans
ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les
Romains[292]....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du
commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est
impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»
[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et
Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Féraud (_Revue
africaine_, nos 34, 36, 37, 38).]
[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.]
GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont
divisé les Berbères en deux familles principales: les _Botr_,
descendants de Madghis-El-Abter, et les _Branès_, descendants de
Bernès. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placés à part, sont compris
en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur
raison d'être à une époque reculée, sont devenues bien arbitraires, par
suite du mélange intime des divers éléments et de la constitution d'une
race unique. A peine peut-on placer à part les tribus de race Zénète,
qui semblent présenter des différences de traits et de moeurs avec les
vieux Berbères, et paraissent d'origine plus récente. Nous admettrions
volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient,
car elles se sont insinuées comme un coin au milieu de la vieille race,
et se tiennent sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel,
comme le feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard.
Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses des
auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation générale de
la race au moment que nous avons atteint, et, à défaut d'autre
classification, nous proposerons de diviser les Berbères en trois
groupes principaux de la manière suivante:
1° Berbères de l'est ou _Race de Loua_[293], représentant les anciens
Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle
couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le midi de
la Tunisie.
2° Berbères de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], répondant aux Gétules et
aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur désert jusqu'au
Soudan.
3° _Race Zenète_. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest de la
Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant partie de
l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts plateaux du Rached
(Djebel Amour)[295].
[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata,
des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171,
citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.]
[Note 294: Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.]
[Note 295: Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises
sur les populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq
peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Zénéta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p.
86 et suiv.).]
DIVISIONS DES TRIBUS BERBÈRES.--Voici comment se divisaient les tribus
berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe siècle la
plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas
avoir à y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les
trouve toutes groupées.
=I.--Berbères de l'Est.=;
_
| Sedrata
| Atrouza
Louata -| Agoura
| Djermana
| Mar'ar'a
|_Zenara
_ _
| Ouergha | Beni-Kici
| Kemlan -| Ourtagot
| Melila |_Heiouara
Houara -| R'arian(
Issus des Aourir'a) | Zeggaoua
| Mecellata
|_Medjeris
_
| Maouès
| Azemmor
| Keba
| Mesraï
| Ouridjen (Ouriguen)
| Mendaça
| Kerkouda
Aourir'a -| Kosmana
| Ourstif
| Biata
| Bel
| Melila
| Satate
| Ourfel
| Ouacil
|_ Mesrata
_
| Beni-Azemmor
Nefouça -| Beni-Meskour
|_Metouça
_
_ | Beni-Ouriagol
| R'assaça | Gueznaïa
| Meklata -| Beni-Isliten
| Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun.
| Zehila |_B. Seraïne
Nefzaoua -| Soumata _
| Zatima | Ourtedin _
| Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma
| Medjera |_ou Zeddjala
|_Ourcif
_
| Ledjaïa (ou Legaïa)
| Anfaça
| Nidja
Aoureba -| Zehkoudja
| Meziata
| Reghioua
|_Dikouça
=II.--Berbères de l'Ouest=;
_
| Felaça
| Denhadja
| Matouça
| Latana
| Ouricen
| Messala _
| Kalden | Inaou
| Maad -| Intacen
Ketama -| Lehiça |_Aïan
| Djemila
| R'asman
| Messalta
| Iddjana (Oudjana ou Addjana)
| Beni-Zeldoui
| Hechtioua
| Beni-Istiten
|_Beni-Kancila
_ _ Anciennes _ Nouvelles
| | Siline |
| | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed
| | Torghian |
| | Moulit |
| | Kacha | O. Mehdi
| | Elmaï |
| | Gaïaza |
Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz
(_suite_)| | El-Bouéïra |
| | B. Merouan |
| | Ouarmekcen | O. Brahim
| | B. Eïad |
| | Meklata |
|_ |_Righa | B. Thabet
_ Anciennes _ Nouvelles
| | B. Idjer
| Medjesta | B. Menguellat
| Mellikch | B. Itroun
| Beni-Koufi | B. Yenni
| Mecheddala | B. Bou-R'ardan
| B. Zerikof | B. Itrour'
Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof
| Keresfina | B. Chaïb
| Ouzeldja | B. Eïci
| Moudja | B. Sedka
| Zeglaoua | B. R'obrin
|_B. Merana |_B. Guechtoula
_
| Metennane
| Ouennoura'a
| B. Othman
| B. Mezr'anna
Senhadja-| B. Djâad
| Telkata
| Botouïa
| B. Aïfaoun
|_B. Kkalil
_
| Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen
Dariça -| Mecettaça
|_Adjiça
_
| Matr'ara
| Lemaïa
| Sadina
| Koumïa
B. Faten-| Mediouna
| Mar'ila
| Matmata
| Melzouza
| Kechana (ou Kechata)
|_Douna
_ _
| Botouïa | B. Ouriagol
| Medjekça | Fechtala
Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta
| Lokaï | B. Hamid
|_ |_B. Amran, etc....
_ _
| | Moualat
| | B. Houat (ou Harat)
| | B. Ourflas
| Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous)
| | Kansara
| | Ourifleta
| |_Ourtifa
| _
Oursettif -| | Sederdja
| -| Mekceta
|Ourtandja | Betâlça
| |_Kernita
| _
| | B. Isliten
|Augma ou -| B. Toulalin
| Megma | B. Terin
|_ |_B. Idjerten
_
| B. Hamid
| Metiona
R'omara ou -| Beni-Nal
Ghomara | Ar'saoua
| B. Ou-Zeroual
|_Medjekça
Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de
bonne heure.
_
| Hergha
| Hentata
| Tinemellal
| Guedmioua
| Guenfiça |Sekçioua
| Ourika
| Regraga
Masmouda -| Hezmira _
| Dokkala _ | Dor'ar'a
| Haha | Mesfaoua -|_Youtanan
| Assaden -|_Mar'ous
| B. Ouazguit
| B. Maguer
|_Héïlana
_
| Mestaoua
| R'odjdama
| Fetouaka
Heskoura -| Zemraoua
| Aïntift
| Aïnoultal
|_B. Sekour
Guezoula (Forme de nombreuses branches)
_
| Zegguen
Lamta |_ Lakhès
_
| Guedala
| Lemtouna
| Messoufa
| Outzila
| Targa (Touareg)
| Zegaoua
| Lamta
Sanhadja au Litham -| Telkata
(Voile) | Mesrata
| B. Aoureth
| B. Mecheli
| B. Dekhir
| B. Ziyad
| B. Moussa
| B. Lemas
|_B. Fechtal
=III.--Race Zenète.=;
_
| Merendjica
Ifrene |_Ouarghou
_
| B. Berzal
_ | B. Isdourine
| B. Ournid -| B. Sar'mar
| |_B. Itoueft
| B. Ourtantine
Demmer -| B. R'arzoul
| B. Toufourt
| Ourgma
|_Zouar'a
_
| B. Ilent
| B. Zeddjak ou Zendak
| B. Ourak
Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar
| B. Bou-Saïd
| B. Ourcifen
| Lar'ouate
| B. Righa
| Sindjas
| B. Ouerra
|_B. Ourtadjen
Irnïane
Djeraoua
Ouagdjidjen
Ouar'mert ou R'omert (Ghomra)
Ouargla--B. Zendak
Ouemannou
Iloumene (ou Iloumi)
_ _ _
| | | B. Idleten
| | | B. Nemzi
| | | B. Madoun
| | B. Meden -| B. Zendak
| _ | | B. Oucil
| | Abd-El-Ouad | | B. Kadi
| | Toudjine -| |_B. Mamet
|B. Badine.-| B. Mezab |
| | B. Azerdane | _
| |_ou Zerdal | | B. Tigherine
Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten
(Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch
|
| _
| | B. Ourtadjen
|B. Merine -|
|_ |_B. Ouattas
POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation générale de ces
tribus, par provinces, au VIIe siècle.
_Barka_ et _Tripolitaine_.
_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan:
s'avancent jusque vers le Djerid.
_Louata_.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque vers
Gabès.
_Nefouça_.--Région montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli.
_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli.
_Ifrikiya proprement dite._;
(Tunisie.)
_Nefzaona_.--Djerid et intérieur de la Tunisie. _Merendjica_ et
_Ouargou_ (Ifrene), régions méridionales.
_Ifrikya occidentale._;
(Province de Constantine.)
_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province.
_Djeraoua_.--Djebel-Aourès.
_Aoureba_.--Région au nord du Zab.
_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et région méridionale de l'Aourès.
_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara.
Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale, depuis
Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intérieur,
jusqu'à Constantine et Sétif.
_Mag'reb central._;
_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie.
_Sanhadja_.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les Zouaoua et
s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et
une partie du centre.
_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la Moulouïa,
couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.
_Lemaïa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.
_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif.
_Azdadja_, (des Dariça), aux environs d'Oran.
_Koumïa_ et _Mediouna_, au nord et à l'ouesl de Tlemcen.
_Adjiça_ (Dariça), au sud des Zouaoua.
Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux.
_Ouemannou_ et _Iloumi_, à l'ouest du Hodna.
_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour).
_Ournid_, à l'ouest de cette montagne.
Irniane, au sud de Tlemcen.
_Mag'reb extrême._;
_R'omara_.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure de la
Moulaïa à Tanger.
_Miknaça_, _Ourtandja_ et _Augma_, région centrale.
_Zanaga_.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les premiers
contreforts de l'Atlas.
_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent aux
autres Fatene.
_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à
l'embouchure du Sebou.
_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le
littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous.
_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas.
_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à
l'Ouad-Deraa.
Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb extrême.
_Grand-Désert._;
_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.),
occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger.
Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale.
Il restait en outre quelques débris de la population coloniale dans le
nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par les
Byzantins.
LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant désormais
mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient encore, avant de
reprendre notre récit, d'entrer dans quelques détails sur cette nation.
La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts:
1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les
généalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. Établis depuis une
haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'_Arabie heureuse_,
l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de
Himyer. On les désignait sous le terme général d'Iéménites;
2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de _Adnan_, et beaucoup
plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les tribus de Moder,
Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous le nom de Maadites. Ils
occupaient les vastes solitudes qui s'étendent de la Palestine à
l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le
littoral[296].
[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant
l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyérites_.--En-Nouéïri,
_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies
d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbères_ et
_Prolégomènes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.]
Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons ces
traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la
première, habitant des régions fertiles, établie en partie dans des
villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait dans
l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire du
nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource, en dehors
du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette
rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie.
En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en
citadins et gens des steppes (_bédouins_).
MOEURS ET RELIGION DES ARABES ANTÉ-ISLAMIQUES.--La condition propre de
l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la tête de
laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse dans le
conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité règne entre
les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit les tribus entre
elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine
particulière les unes contre les autres, car la vengeance est un culte
pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les unes sédentaires,
le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts,
sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres,
voilà l'Arabie au temps de Mahomet[297].» Les Arabes ne vivent que pour
la guerre, car sans cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui
fait vivre les Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus
de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les
encourager, faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe
d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles, nous
les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les délaissons et
nous leur refusons notre amour[298].» L'éloquence et la poésie sont
honorées après la bravoure.
[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.]
[Note 298: Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel _Essai
sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.]
Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit,
s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations avec
les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés.
La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était un
grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille de la
race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort entendus aux
affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit des Sadate
(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299].
Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient
les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les
Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; enfin, le chiffre
des chrétiens établis, surtout dans les villes, était assez
considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie. La
Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la
Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, et la construction du
temple était attribuée à Abraham par une ancienne tradition. Un grand
nombre d'idoles y étaient en outre enfermées. La tribu de Koréich avait
le privilège de fournir le grand-prêtre.
«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une
race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever
un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent
pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans le Désert.» C'est la
_razia_, le mode de combattre particulier à l'Arabe. «Les habitudes et
les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes
un peuple rude et farouche. La grossièreté des moeurs est devenue pour
eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour
servir d'appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se
les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des
soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir.
Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est
édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont
toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les
richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue.»
Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont
prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique.
[Note 299: Michèle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I,
p. 47 et suiv.]
[Note 300: _Prolégomènes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.]
MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed),
de la tribu de Koreich. Resté orphelin de bonne heure, il fut élevé par
son oncle, Abou-Taleb, et envoyé par lui dans une tribu bédouine selon
l'usage. C'était un jeune homme faible de corps, sujet à des attaques
nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plongé dans la
méditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour
la poésie, bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait
de ne pas savoir écrire.
Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser et à
prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire de
l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et
tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne l'arrêta, ni les
injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa cause quelques
prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat, Mahomet avait obtenu
un si mince succès chez ses concitoyens, il avait rencontré à Yatrib,
ville rivale, habitée par des gens de race yéménite, des esprits mieux
disposés à accueillir la nouvelle religion, et s'y était créé des
adhérents dévoués. Menacé dans son existence par les Mekkois, le
prophète se décida à fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses
amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reçut le nom de _Médine_
(la ville par excellence). De cette fuite (_Hégire_) date l'ère
musulmane. Les adhérents de Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel
serment et furent appelés ses _défenseurs_ (Ansar). On nommait _émigrés_
les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte
commença entre eux et les Mekkois, et après différentes péripéties,
Mahomet entra en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe.
Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau
culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser ici
cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour code le
Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps souverain
politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ imposée aux _vrais
croyants_, comme une obligation étroite, allait ouvrir la voie aux
conquêtes[301].
[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur
Mahomet.]
ABOU-BEKER, DEUXIÈME KHALIFE.--SES CONQUÊTES.--En 632, Mahomet cessa de
vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se
lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen, même, étaient au pouvoir d'un
rival Aïhala le Noir; l'insurrection devint alors générale.
Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les
règles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par
son dévouement à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du
prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare énergie
et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés. Faisant
énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les
siens et put ainsi battre les insurgés les uns après les autres. Ses
victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou
refusait de se convertir était aussitôt mis à mort. Les nouveaux
musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs
passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous
la direction d'Abou-Beker l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les
_compagnons_ de Mahomet, les _défenseurs_ et les émigrés étaient comblés
d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte
une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, Abou-Beker
entreprenait la guerre de conquête; dès la fin de 633, ses généraux
enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins.
[Note 302: Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes
(_successeurs_), d'où l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur
trône.]
KHALIFAT D'OMAR. CONQUÊTE DE L'ÉGYPTE.--Dans le mois d'août 634,
Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il désigna pour son
successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_
(Prince des croyants). Peu après, Damas et le reste de la Syrie
tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie et la Palestine
subissaient bientôt le même sort (638-40).
En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant
d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie éclaira les
vertigineux succès des Arabes. En quelques années une peuplade à peine
connue avait fondé un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes
transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs exploits.