DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE
220-201
Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal
marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de
Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la
lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal
en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du
Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de
Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par
Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est
résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier
par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique;
traité avec Rome.
HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine
Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à la guerre contre
les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des levées et réunit
une armée considérable formée presque en entier de Berbères: Numides,
Maures, Libyens et même Gétules et Ethiopiens[46], tous attirés par
l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il
commença le siège de Sagonte, malgré l'opposition des Romains; pendant
huit mois, les assiégés se défendirent avec un courage indomptable,
mais, abandonnés à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs
ennemis, ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur
cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219).
Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade
fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans
un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre,
proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec
acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement
raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en
Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais
c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater.
[Note 46: Tite-Live, XXII.]
HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal était atteint: la
guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer un plan
de campagne depuis longtemps préparé par son père et par Asdrubal. Il ne
s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de
terre; la route avait été soigneusement étudiée par des émissaires, et
les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amitié avec les
peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller à
leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration
soudaine, mais un plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution.
Il commença par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont
la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour assurer les
communications, le reste allant coopérer à la défense de Karthage; il
laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents
cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous le commandement de
son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission de croiser dans le
détroit. Des otages espagnols furent gardés en Afrique, tandis que des
Libyens des meilleures familles étaient répartis en Espagne ou emmenés à
l'armée. En même temps, on préparait à Karthage une flotte de guerre
destinée à attaquer les côtes d'Italie et de Sicile.
[Note 47: Polybe.]
Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une
armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans
sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les
peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon
entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de
montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille
cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite
marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains
semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois.
Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations
diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les
autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent
de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non
loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs,
soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par
mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était
arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer
aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le
fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa
l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute
pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est
qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des
souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal
parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible
montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille
fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la
moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir
l'Italie.
COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THÉBIE ET DE TRASIMÈNE.--D'immenses
difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui
restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins,
qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il
ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur
marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son
flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans
l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands
hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses
troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour
garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide.
Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le
fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre
des secours.
Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de
rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de
Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue
Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait
une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur
Æmilius (218).
En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général
réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec
l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par
mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait
décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses
troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs
alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient
qu'à combattre.
Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu
d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines réunies
présentèrent un effectif considérable que les consuls jugèrent suffisant
pour triompher de l'armée karthaginoise. Après quelques combats sans
importance, Hannibal amena Sempronius à lui livrer une bataille décisive
sur les bords de la Trébie. L'armée romaine était forte de quarante
mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois
étaient moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de
plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très
habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les combats
des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et sans vivres.
[Note 48: Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par
Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant
Hennebert, _Hist. d'Annibal_.]
La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y
montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un
corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal,
décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille
hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé
par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les
Gaulois insurgés.
Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute
l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers
éléphants, qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, car
les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. Mais ces
pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires accourant
de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à la tête d'une armée
de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal
laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrières, se jeta
résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé au prix des plus grandes
fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son
camp retranché d'Arrétium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas
la faute d'aller l'y chercher; il le dépassa, et comme le général romain
s'était mis à sa poursuite, il manoeuvra assez habilement pour l'attirer
dans une véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène.
L'armée romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines
entourant le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort,
ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait
prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya
sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains
(218).
[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.]
HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le
sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était
ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts
et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut
chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant
Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et
ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le
Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à
la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante
cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie,
il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal
descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant
tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans
cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une
grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais
l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du
dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines
avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie;
quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de
la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance;
abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez
critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive.
Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T.
Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.
Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie
et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les
nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de
quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux.
Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais
Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à
l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour,
le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille
hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la
plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron
pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son
principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.
Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur
ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son
génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi.
Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée
par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut
consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et
presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille;
les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits
prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu
considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.
CONSÉQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RÉSISTANCE DE
ROME.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore
marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de
mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se
lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles,
avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment
fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer
méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un
certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de
l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques
résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre
une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les
opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour
demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne,
car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et,
soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils
empêchaient absolument le passage des Pyrénées.
Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage,
n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur
inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous
la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous
les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur
Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix
qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence.
A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; l'annonce
des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de
Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts
en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement la campagne, le
frère de Hannibal obtint avec beaucoup de difficulté le départ de quatre
mille Berbères et de quarante éléphants. On autorisa, il est vrai,
Magon, à lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas
(216).
Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, car ces
secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, permettant chaque
jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile
direction de Marcellus. La confédération italique était brisée, mais la
résistance était partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette
conjoncture, Hannibal, qui était en relations avec Philippe, roi de
Macédoine, signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive,
d'après lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux
(215).
En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées
romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être
cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le
nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les côtes
de l'Adriatique.
En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté alliance avec
les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées à Cannes et
périssait assassiné.
L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les
généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les succès
des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était reconquise et
Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient
cessé de remporter des avantages décisifs: la plus grande partie de la
Péninsule avait été conquise par eux. Cependant les Karthaginois
tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est.
LA GUERRE EN SICILE.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage tenta de
recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé à Syracuse
une sorte de république; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre
les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, envoyés, dit-on, par
Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. A cette nouvelle,
Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile;
le brave général commença aussitôt le siège de Syracuse; mais cette
ville avait été fortifiée avec soin par Hiéron, durant son long règne,
et elle était défendue par une population énergique, avec le génie
d'Archimède pour auxiliaire; aussi les Romains, après six mois d'efforts
infructueux, durent-ils renoncer aux opérations actives et se contenter
d'un blocus. En même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre
atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par
Karthage, en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée
aux Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre
Syracuse.
Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé à lui
fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine
avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants aux
Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son
indécision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en
profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la défiance
et l'esprit d'opposition parmi les confédérés grecs; le secours du roi
de Macédoine fut donc annulé.
En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au pillage.
La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès lors funeste
aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva toutes leurs conquêtes.
LES BERBÈRES PRENNENT PART À LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les
Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par leurs mercenaires, à la
lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur fût possible d'en demeurer
plus longtemps les spectateurs désintéressés. Gula, fils de ce Naravase
qui avait aidé Amilcar à triompher des Mercenaires, était chef des
Massyliens. Syphax[50] régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur
la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula
devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs
bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on,
les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyèrent
d'Espagne et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à
organiser son armée sous la direction de centurions romains, et, quand
il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.
Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif. Son
fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus belles
qualités[51], marcha, à la tête de troupes massyliennes et
karthaginoises, à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande
bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le
contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier dans les
montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui
des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors
réunie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'étendit de la Molochat
à l'Afrique propre.
[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom
l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon
la traduction.]
[Note 51: Tite-Live.]
GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, un danger
qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea alors à tenter un
grand effort en Espagne pour arrêter les succès des Scipions. Asdrubal,
qui était venu lui-même coopérer à la campagne contre Syphax, s'empressa
de retourner dans la péninsule, emmenant avec lui des renforts
considérables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux
Massinissa, dont il avait pu apprécier la valeur.
Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles
nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé leurs
troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour les leur
opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius Scipion, abandonné
par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce fut le tour de Cnéius.
Enfin les débris de l'armée furent sauvés par Caius Marcius qui se
retira derrière l'Ebre. Toute la ligne située au sud de ce fleuve rentra
ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides
avaient puissamment contribué à ces importants succès (212).
Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait qu'il
restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer le nord de
l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion qui régnait
parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile tactique de C.
Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des secours arrêtèrent les
conséquences d'une campagne si bien commencée. La guerre, avec ses
péripéties, reprit son cours régulier. Massinissa d'un côté, le jeune
Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent sur ces champs de
bataille.
CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et
l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné,
enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie
pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé
dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine,
avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue.
Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis
une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était
même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes
(212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de
cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre
régulièrement le siège.
En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient
retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une
marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de
son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises;
il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la
campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à
capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles
Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se
prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209,
tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre,
le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente;
quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait
sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).
SUCCÈS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MÉTAURE.--Cette
terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de
part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand
les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209,
Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient
disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène,
quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements
considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de
l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après
une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les
conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et
le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec
des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord.
En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit
invasion en Gaule (208).
Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de
l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles
résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme
des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit
rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides
aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission
d'empêcher la jonction des Karthaginois.
Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé,
s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère,
mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions
dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium,
en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la
frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal
à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant
du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la
garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées,
avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il
connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec
celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils
franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la
retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de
part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la
défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze
jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer
dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal
apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne
pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite,
atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs
années encore aux attaques des troupes romaines.
EVÉNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALITÉ DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que
l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion poursuivait en
Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux karthaginois
Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute
l'Espagne méridionale, de telle sorte que les Phéniciens ne conservèrent
plus que Gadès et son territoire. Scipion sut en outre détacher
Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa
séduire par la générosité du général romain qui avait laissé la liberté
à son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus,
lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'était
une nouvelle conquête, et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve
en Afrique (207).
[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.]
Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée
d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir
l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui,
après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance
en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique.
Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais,
malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec
Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après
une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le
décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut
habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui
rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses
cavaliers numides, dans la péninsule (206).
Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à tirer parti
de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbère et
le détacher des Romains. La main de sa fille, la célèbre Sophonisbe qui,
dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa[53], scella la nouvelle
alliance.
[Note 53: Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par
Tite-Live.]
MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa
s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait
pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula
étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains
de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre
au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le
premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule,
profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place
son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des
affaires.
Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la
lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi
de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte
pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un
grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda
pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin.
Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et
obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir
la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à
celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en
pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui,
ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec
Mezétule.
MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette
transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la prévision
de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les Masséssyliens
envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain
Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: vaincu dans un grand
combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit réduit à fuir avec
quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non
loin de Clypée[54] et, ayant été rejoint par un certain nombre
d'aventuriers, y vécut pendant quelque temps de brigandage et du produit
de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'armée
envoyé par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y
relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhérents.
[Note 54: Près de la côte orientale de la Tunisie.]
Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et
échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec
lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra
dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur
inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière.
Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un
énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens
marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain
fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par
Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre
ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la
limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous
les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à
Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors
s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation
centrale, était la réelle capitale du royaume.
ÉVÉNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RÉSOLUE..--Tandis que
l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin
reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait
débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère
Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet
quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles
forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige
qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques
tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205).
Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne,
s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique,
mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs
n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les
moeurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et
disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une
guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force
d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat
l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les
forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la
flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des
aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui
donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent
à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la
flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour
l'Afrique en emmenant trente mille hommes.
CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Débarqué heureusement au
Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa
accouru avec quelques cavaliers[55]. Après divers engagements heureux
contre les troupes karthaginoises, le général romain vint mettre le
siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec une puissante armée
au secours de ses alliés, força Scipion à lever le siège d'Utique et à
aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranché, entre cette
ville et Karthage. Les troupes phéniciennes et berbères se contentèrent
de l'y bloquer étroitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la
sécurité dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des
propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un
mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les
campements de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous
le commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, les
surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par
Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, il se réserva
l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce coup de main fut
inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, dans cette nuit
funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux flammes et au tumulte
tombaient dans les embuscades des Romains (203).
[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.]
Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité
de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent
enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax,
arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes,
marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra
bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines».
Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion
remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage
et vint se rendre maître de Tunis.
SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les
derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la
priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir de tirer
vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut
Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant
Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre de ses ennemis et leur
livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'étant abattu, il se
blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier succès, Massinissa,
dépassant sans doute les instructions reçues, marche directement avec
Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population
disposée à la lutte à outrance; mais il montre Syphax enchaîné et
profite de la stupeur des Berbères pour se faire ouvrir les portes. Il
pénètre dans la ville, court au château et en retire Sophonisbe[56].
Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se présente à Scipion,
en traînant à sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais
dans un tout autre équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se
disposait à en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle
Karthaginoise ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les
supplications de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que
tout le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison,
la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général
romain.
[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.]
BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On
s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la
flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien
qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune
conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures
de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et,
comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et
des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la
ratification du Sénat.
Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier,
grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son
pays; quant à Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses
dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à
Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas
suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis[57]. Pour la
première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De
Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des
terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer
à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et
fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de
son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant.
[Note 57: Actuellement Lamta.]
Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux
Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les
hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un
vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque
de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur
son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en
présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs
de Souk-Ahras[58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue
dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.
[Note 58: A Naraggara. Voir «_Naraggara_» par M. Goyt. _Recueil de
la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de
bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.]
Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts,
et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses
vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit
des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses
lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les
rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le
commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal
par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires
karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice
punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en
ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage.
Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de
celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa
l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général
karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec
une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de
cruelles pertes (202).
FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAITÉ AVEC ROME.--Après ce dernier échec,
Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant
écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique.
Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée,
mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il
conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut
envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était
maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer
cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il
craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au
désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures
pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un
armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement
punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres
d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait
besoin pour vivre.
Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion
pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes:
Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux,
excepté dix, et tous ses éléphants.
Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.
Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la
Méditerranée.
Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera
cent otages.
Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale,
recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.
Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre
sans l'autorisation de Rome.
Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit
remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la
rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre
de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome,
où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé
précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de
chagrin à Albe[59] (201).
[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live,
Polybe et Appien. Voir aussi 1'«_Afrique ancienne_» dans l'«_Univers
pittoresque_», édition Didot, t. II et VII.]
La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de
Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à
l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur
l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres.