CHAPITRE Ier

PÉRIODE PHÉNICIENNE

1100-268 AVANT J.-C.

Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de

Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance

de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de

Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la

Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des

guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en

Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de

Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.

TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps

primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine

prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux

d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les

détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive

puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de

l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et

l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement

autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double

élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a

formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.

L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie

occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses

tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la

Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit

sérieusement sur ce pays (Ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus

loin son système géographique.

Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de

la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes

tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus

tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie,

couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons,

sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils

obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent

que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois

javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de

gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la

retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni

foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains

nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les moeurs

devaient se modifier suivant les lieux.

LES PHÉNICIENS S'ÉTABLISSENT EN AFRIQUE.--Dès le XIIe siècle avant notre

ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà des colonies, non

seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, mais encore sur

la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent les côtes de l'Afrique et

les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations

commerciales avec les indigènes étaient le but de ces courses

aventureuses et, pour assurer la régularité des échanges, des comptoirs

ne tardèrent pas à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune

opposition à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du

commerce, venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans

lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte

même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes étaient

très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à ceux-ci, ils se

présentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les hôtes des

aborigènes et se soumettaient à l'obligation de leur payer un tribut[9].

Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Souça), _Utique_,

_Tunès_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent

successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud de

la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, comme le

rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs.

[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206

et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur

la fondation de Karthage par Didon.]

[Note 10: En phénicien «la ville neuve» (_Kart-hadatch_) par

opposition à Utique (_Outik_) «la vieille».]

FONDATION DE CYRÈNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phéniciens dans la

colonisation du littoral méditerranéen furent les Grecs. Depuis

longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque

Psammetik Ier combla leurs voeux en leur ouvrant les ports de l'Egypte.

Après avoir exploré cette contrée jusqu'à l'extrême sud, ils firent un

pas vers l'Occident, et dans le VIIe siècle[11], une colonie de Grecs de

l'île de Théra vint, sous la conduite de son chef Aristée, surnommé

Battos, s'établir à Cyrène. Les peuplades indigènes que les Théréens y

rencontrèrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_,

ils donnèrent à leur pays le nom de Libye (Grec: Libye), que l'antiquité

conserva à l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui

éclatèrent entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les

Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et

l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui

consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire de

leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur «Autel

des Philènes»[12].

[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de

Cyrène. Selon Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne

une date antérieure qui varie entre 758 et 631.]

[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste,

_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.]

DONNÉES GÉOGRAPHIQUES D'HÉRODOTE.--Vers 420, Hérodote, qui avait

lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que

ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur

l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au

territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les

récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.

Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre l'Egypte et

le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). Elle est habitée

par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des

colonies grecques et phéniciennes établies sur le littoral. Ce qui

s'étend au-dessus de la côte est rempli de bêtes féroces; puis, après

cette région sauvage, ce n'est plus qu'un désert de sable

prodigieusement aride et tout à fait désert»[13].

[Note 13: Lib. IV.]

Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote

s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins

ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac

Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des

populations de cultivateurs nommés _Maxyes_.» Enfin, il a entendu dire

que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse

nommée Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou

_Atarantes_. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la

noire Ethiopie.

Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous

citerons:

Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_,

etc., habitant la Cyrénaïque.

Les _Nasamons_ et les _Psylles_ établis sur le littoral de la Grande

Syrte.

Les _Garamantes_ divisés en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes

de Tripoli, et _Garamantes du sud_, établis dans l'oasis de _Garama_

(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom.

Les _Troglodytes_, voisins des précédents et en guerre avec eux.

Les _Lotophages_, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le

littoral voisin.

Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.

Les _Maxyes_, les _Aoeses_, les _Zaouekès_ et les _Ghyzantes_ au nord du

lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna)[14].

Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme détail des

moeurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi,

la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses

habitant l'extrême sud[15].

[Note 14: Hérodote, 1. IV, ch. 143.]

[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans

l'Antiquité_, passim.]

PRÉPONDÉRANCE DE KARTHAGE.--La prospérité des comptoirs phéniciens,

augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage,

dont la fondation date du commencement du Xe siècle (av. J.-C.), devint

la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces métropoles

envoyaient à leurs possessions de la Méditerranée des troupes qui,

chargées d'abord de les protéger contre les indigènes, servirent ensuite

à dompter ceux-ci. Bientôt les villages agricoles avoisinant les

colonies phéniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbères durent

donner à leurs anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du

revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent

vivre côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins

nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre.

La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit sur les

tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères du sud,

maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermédiaires pour

le commerce de l'intérieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage,

après avoir cessé de payer tribut aux indigènes, en exigea un de

ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phéniciennes,

qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'était peu à peu

débarrassée des liens qui l'unissaient à la mère patrie et avait conquis

son autonomie à mesure que la puissance du royaume phénicien

déclinait[17].

[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie,

p. 147 (_Recueil des notices de la Société arch. de Constantine_,

1875).]

[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.]

En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de nouvelles

colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Ténès),

_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent

avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, des traités

de commerce et d'alliance.

DÉCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas à

l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles conquêtes. Entre

le VIe et le Ve siècle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral

Hannon de reconnaître le littoral de l'Atlantique et d'y établir des

colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires

portant trente mille colons phéniciens et libyens, et les provisions

nécessaires pour le voyage et les premiers temps de l'établissement. Il

franchit le détroit de Gadès, répartit son monde sur la côte africaine

de l'Océan et s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle

_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe

du golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea à

s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage qui ne

devait être renouvelé que deux mille ans plus tard[18].

[Note 18: Par les Portugais en 1462.]

Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que

les principales circonstances de son voyage furent relatées en une

inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage. Cette inscription,

traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom

de _Périple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait

seulement, d'après Pline, que c'était à l'époque de la plus grande

puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthène, cité par Strabon,

on comptait plus de trois cents colonies phéniciennes au delà du

détroit[19].

ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage

au milieu des populations berbères était le fruit de l'esprit

d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens avaient

sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles. Chacun avait

coopéré à cette conquête; le gouvernement avait donc été d'abord une

république où le rang de chacun était égal. Puis, les fortunes

commerciales et militaires s'étant faites, les grandes familles avaient

conservé le pouvoir entre leurs mains, et il en était résulté une

oligarchie assez compliquée. Le pouvoir exécutif était dévolu à deux

rois[20], assistés d'un conseil dit des anciens, composé de vingt-huit

membres, tous paraissant avoir été élus par le peuple et pour un temps

assez court. L'exécutif nommait les généraux en chef, mais leur

déléguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait à en faire de

véritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rétablir une unité

nécessaire dans le commandement. Pour compléter la machine

gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de

l'aristocratie, exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les

actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages

d'une démocratie et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité

et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et à

toutes les compétitions.

[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «_Navigation

d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes

d'Hercule_,» par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et

suiv.]

[Note 20: Suffètes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur

donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).]

[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et

suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.]

CONQUÊTE DE KARTHAGE DANS LES ÎLES ET SUR LE LITTORAL DE LA

MÉDITERRANÉE.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois

firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le rivage

continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une guerre contre

les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. Quelques années

plus tard, eut lieu leur premier débarquement en Sicile (536).

Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à cette

époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre contre les

Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance avec les

Romains[22].

Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit sur la

Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des vaisseaux de

Karthage se présentant, non plus comme de simples trafiquants, mais

comme les maîtres de la mer. Les Berbères de l'Afrique propre sont ses

vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses alliés: tous lui fournissent des

mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise

se répandit au loin et exerça la plus grande influence, particulièrement

sur la Grèce et le midi de l'Italie.

[Note 22: Polybe.]

GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra

ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette conquête par la

richesse et la proximité de l'île, et aussi par le désir d'abattre la

puissance des Grecs en Occident. Alors commença ce duel séculaire, qui

devait avoir pour résultat d'arrêter la colonisation grecque dans la

Méditerranée, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits.

Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément

contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une armée

considérable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette

alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses étaient

écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient un véritable désastre en

Sicile (vers 480).

La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans que les

Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la peste, les

calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Néanmoins,

vers la fin du Ve siècle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon,

remportèrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois près

d'un tiers de l'île, avec des villes telles que Selinonte, Hymère,

Agrigente, etc.[24].

[Note 23: C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands

orthographient ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non

un Heth ().]

[Note 24: Diodore.]

Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les força à

signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les deux

adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404).

En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nommé

suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force

l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année suivante,

il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de

presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse et porte le

ravage dans la contrée environnante. Au moment où il est sur le point de

triompher de son ennemi, la peste éclate dans son armée. Denys profite

de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois démoralisés, les

bat sur terre et sur mer et force le suffète à souscrire à une

capitulation qui consacre la perte de toutes ses conquêtes. Ainsi finit

cette campagne si brillamment commencée[25].

[Note 25: Diodore, 1. XXIV.]

RÉVOLTE DES BERBÈRES.--À la nouvelle de ce désastre, les indigènes de

l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir leur

indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et viennent

tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et

la métropole punique se trouve exposée au plus grand danger. Mais

bientôt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent

obéir à aucune règle, et ce rassemblement se fond et se désagrège. Ainsi

nous verrons constamment les Berbères profiter des malheurs dont leurs

dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate

comme la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur

oeuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes

retombent sous le joug de l'étranger[26].

[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.]

SUITE DES GUERRES DE SICILE.--À peine Karthage avait-elle triomphé des

Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La

guerre recommença aussitôt entre Denys et les Karthaginois, et se

prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs années. Magon,

ayant péri dans une bataille, fut remplacé par son fils portant le même

nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys

le jeune. Malgré ces changements, la guerre continuait avec acharnement

de part et d'autre: c'était comme un héritage que les pères

transmettaient en mourant à leurs enfants.

Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance sous

la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne leur procura pas

les mêmes avantages. Poussés à bout par les vices de Denys le jeune, les

Syracusains l'expulsèrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours

des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec

empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile

avec Magon, en chargeant ce général de reprendre avec vigueur les

opérations militaires. Vers le même temps elle concluait avec Rome un

nouveau traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à

celle-ci de ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et

du cap Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en

Afrique (348).

A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car

la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit appel aux

Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur secours. Ceux-ci

envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un millier d'hommes.

Syracuse était alors sur le point de tomber: un parti avait livré le

port aux Karthaginois; Denys occupait le château; Icetas le reste de la

ville. Timoléon obtint la soumission de Denys et la remise de la

citadelle et força les Karthaginois à une trêve pendant laquelle il

détacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu,

s'embarqua précipitamment et vint chercher un refuge à Karthage, où,

pour échapper à un supplice ignominieux, il se donna la mort.

Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit passer,

en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal

et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus

complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât d'un nombre beaucoup

moins grand de soldats, réussit, après une lutte acharnée dans laquelle

les Karthaginois déployèrent le plus grand courage, à triompher d'eux.

En 338 un traité fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois.

Timoléon fit ainsi reconnaître l'intégrité de Syracuse et de son

territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant

aux Karthaginois la défense de soutenir à l'avenir les tyrans.

AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques

années plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans moeurs, mais

d'un caractère énergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar,

à s'emparer par un coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort

les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319).

Bien qu'il eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité

éternelle à Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la

mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques.

Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous la

conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent sur

Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège devant

Syracuse.

Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que la

ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels il

s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de se

débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il

supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, au

moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du

port, profite de ce moment pour en sortir lui-même avec quelques

navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses

ennemis, il parvient à lui échapper et, après six jours d'une traversée

des plus périlleuses, aborde dans le golfe même de Tunis et se retranche

dans les carrières, après avoir brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses

troupes toute pensée de retour (310).

Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les

Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les

généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà

emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux

Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre

le siège devant Karthage (309).

Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs

dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres

enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des

succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise.

Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp

d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis.

En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le

bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant

effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année

suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait

prisonnier et expire dans les supplices.

Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer

Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à

l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule

campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après

avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait

éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en

pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant

d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses,

Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit

assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une

situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et

la guerre civile paralysaient ses forces.

Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le

commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en Sicile, où

il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après son départ,

les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et réduisirent les

Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de venir au secours de

son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidèle aux conquérants et

il éprouva à son tour les revers de la fortune.

[Note 27: Benzert.]

AGATHOCLE ÉVACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus

autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se

décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en

Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se

voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent

avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes

conquises par Agathocle.

Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se

terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un

traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les

Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre

de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son

autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus

d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.

PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRÉE--Mais la

paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après

la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie

des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule.

Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de

Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà

fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires

d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se

trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre

les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les

éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une

seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et

les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se

tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de

nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome,

une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où

il fut accueilli avec le plus grand empressement.

Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance

avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la

dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et

défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce

temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et

recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des

troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même

ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le

temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues

dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations

chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit

gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de

lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était

rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ

libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie

(276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable.

ANARCHIE EN SICILE.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux

factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été

appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus.

Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage,

puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale

était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un

groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains,

après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de

fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la

résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté

contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à

des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en

face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient

devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les

Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner

naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis

quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 31 / 73 题