CHAPITRE XXXV

Il ne partit pas pour Cambridge le jour suivant, ainsi qu'il

l'avait dit; il resta une semaine entière, et, pendant ce temps,

il me fit sentir quelle dure punition pouvait infliger un homme

bon mais sévère, consciencieux mais implacable quand on l'avait

offensé. Sans un seul acte d'hostilité ouverte, sans un seul mot

de reproche, il s'efforça de me montrer qu'il me blâmait.

Non pas que Saint-John nourrit dans son esprit une haine

antichrétienne; non pas qu'il eût voulu nuire à un seul cheveu de

ma tête, s'il l'avait pu; par nature et par principe, il

dédaignait une basse vengeance. Il m'avait pardonné de lui avoir

dit que je le méprisais et que je méprisais son amour, mais il

n'avait point oublié, et je savais qu'il n'oublierait jamais. Je

voyais par la manière dont il me regardait que ces paroles étaient

toujours écrites dans l'air entre lui et moi; toutes les fois que

je lui parlais, elles résonnaient à son oreille, et je le voyais

par ses réponses.

Il n'évitait pas de causer avec moi; chaque matin, au contraire,

il m'appelait près de lui. Je crois que l'homme corrompu prenait

un plaisir que ne partageait pas le pur chrétien à montrer avec

quelle habileté il pouvait, tout en parlant et en agissant comme

ordinairement, retirer à chaque phrase et à chaque acte ce charme

et cet intérêt qui jadis donnaient un attrait austère à son

langage et à ses manières. Pour moi, il n'était plus un homme de

chair, mais un homme de marbre. Ses yeux ressemblaient à une

pierre bleue, brillante et froide; sa langue, à un instrument,

rien de plus.

Tout cela était pour moi une torture douloureuse et raffinée; elle

entretenait en moi une indignation brûlante et secrète, une

douleur intérieure qui m'accablait et m'ôtait la force. Je sentais

que, si je devenais sa femme, cet homme bon et pur comme la source

souterraine m'aurait bientôt tuée sans retirer une seule goutte de

sang à mes veines et sans souiller sa conscience sans tache; je

sentais surtout cela lorsque je cherchais à me rapprocher de lui;

je le trouvais sans pitié. Il ne souffrait pas de notre

éloignement, il ne désirait pas la réconciliation, et, quoique

bien des fois mes larmes abondantes eussent mouillé la page sur

laquelle nous étions penchés tous deux, elles ne

l'impressionnaient pas plus que si son coeur eût été de pierre ou

de métal. Quelquefois aussi, il était plus affectueux que jadis à

l'égard de ses soeurs; on eût dit qu'il craignait que sa simple

froideur ne fût pas assez forte pour me convaincre qu'il m'avait

bannie, et qu'il voulait encore y ajouter la force du contraste;

et je suis persuadée qu'il le faisait non par méchanceté, mais par

principe.

Le soir qui précéda son départ pour Cambridge, je le vis se

promener seul dans le jardin; en le regardant, je me rappelai que

cet homme, quelque éloigné de moi qu'il fût maintenant, m'avait

autrefois sauvé la vie, que nous étions parents, et je voulus

faire un dernier effort pour regagner son affection. Je sortis et

je m'approchai de lui au moment où il était appuyé sur la petite

grille du jardin. J'en vins tout de suite au sujet qui

m'intéressait.

«Saint-John, dis-je, je suis malheureuse parce que vous êtes

encore fâché contre moi; soyons amis.

-- J'espère que nous sommes amis, dit-il tranquillement, en

continuant à regarder le lever de la lune qu'il contemplait déjà

lorsque je m'étais approchée.

-- Non, Saint-John, repris-je; nous ne sommes pas amis comme

autrefois, vous le savez.

-- Le croyez-vous? alors c'est un tort. Quant à moi, je ne vous

souhaite aucun mal et je vous veux du bien.

-- Je vous crois, Saint-John, parce que je vous sais incapable de

souhaiter du mal à qui que ce soit; mais, comme je suis votre

parente, je désire une autre affection que cette philanthropie

générale que vous étendez même jusqu'aux étrangers.

-- Certainement, dit-il, votre désir est raisonnable, et je suis

loin de vous regarder comme une étrangère.»

Ces mots, dits d'un ton tranquille et froid, étaient mortifiants

et irritants. Si j'avais écouté ma colère et mon orgueil, je

l'aurais immédiatement quitté; mais il y avait en moi quelque

chose de plus fort que ces sentiments. Je vénérais les talents et

les principes de mon cousin; j'appréciais son affection, et la

perdre était une douloureuse épreuve pour moi; je ne voulais pas

renoncer si vite à la reconquérir.

«Faut-il nous séparer ainsi, Saint-John, et, quand vous partirez

pour l'Inde, me quitterez-vous sans m'avoir dit une seule parole

douce?»

Il cessa de contempler la lune et me regarda en face.

«Quand j'irai aux Indes, Jane, je vous quitterai? Comment? ne

venez-vous pas avec moi?

-- Vous m'avez dit que je ne le pouvais pas, à moins de vous

épouser.

-- Et vous ne le voulez pas, vous persistez dans votre

résolution?»

On ne se figure pas combien les gens froids peuvent effrayer par

la glace de leurs questions. Leur colère ressemble à la chute

d'une avalanche, leur mécontentement à une mer glacée qui vient de

se briser.

«Non, Saint-John, dis-je pourtant, je ne vous épouserai pas; je

persiste dans ma résolution.»

L'avalanche se remua et avança un peu, mais elle ne tomba pas

encore.

«Je vous demanderai de nouveau pourquoi ce refus, poursuivit

Saint-John.

-- Autrefois, dis-je, c'était parce que vous ne m'aimiez pas;

maintenant, c'est parce que vous me détestez presque. Si je vous

épousais, vous me tueriez, et vous me tuez déjà.»

Ses joues et ses lèvres se décolorèrent entièrement.

«Je vous tuerais, je vous tue déjà! Vos paroles sont de celles

qu'on ne devrait pas prononcer. Elles sont violentes, indignes

d'une femme et fausses. Elles trahissent le malheureux état de

votre esprit; elles mériteraient des reproches sévères; elles

semblent inexcusables: mais c'est le devoir d'un chrétien de

pardonner à son frère jusqu'à soixante-dix-sept fois.»

Le mal n'était que commencé; je venais de l'achever. Je désirais

effacer de son esprit la trace de ma première offense, et je

venais de l'imprimer d'une manière plus profonde et plus funeste

dans ce coeur qui se souvenait de tout.

«Maintenant, dis-je, vous allez me haïr tout à fait; il est

inutile de tenter une réconciliation; je vois que j'ai fait de

vous mon éternel ennemi.»

Ces mots furent d'autant plus funestes qu'ils touchaient juste. Sa

lèvre pâle se contracta un moment; je vis quelle colère inflexible

je venais d'exciter en lui, et j'en eus le coeur serré.

«Vous interprétez mal mes paroles, m'écriai-je en saisissant sa

main. Je vous assure que je n'ai eu l'intention ni de vous

affliger ni de vous blesser.»

Il sourit amèrement et retira vivement sa main de la mienne.

«Maintenant, dit-il après une pause, il est probable que vous

allez rétracter votre parole et que vous refuserez d'aller aux

Indes?

-- Pardon, répondis-je, je veux bien y aller comme votre

compagnon.»

Il y eut un long silence; je ne sais quelle lutte se passa en lui

entre la nature et la grâce; mais ses yeux brillaient d'un éclat

singulier, et des ombres étranges passaient sur sa figure. Il dit

enfin:

«Je vous ai déjà prouvé qu'il était impossible à une femme de

votre âge de suivre un homme du mien, sans que tous deux soient

unis par le mariage. Je vous l'ai prouvé d'une telle manière, que

je ne pensais pas vous entendre jamais faire de nouveau allusion à

ce projet, et je regrette de vous voir parler ainsi.»

Je l'interrompis; tout ce qui ressemblait à un reproche me donnait

courage.

«Saint-John, dis-je, soyez raisonnable; car dans ce moment-ci vous

déraisonnez. Vous prétendez être choqué par ce que je vous ai dit;

mais vous ne l'êtes pas réellement: car, avec votre esprit

supérieur, vous ne pouvez pas vous méprendre sur mon intention. Je

le répète, je serai votre vicaire, si vous le désirez, jamais

votre femme.»

Il devint de nouveau mortellement pâle; mais il réprima encore sa

colère et me répondit emphatiquement, mais avec calme:

«Je ne puis pas accepter qu'une femme qui n'est pas à moi m'aider

dans ma mission. Il paraît que vous ne pouvez pas vous accorder

avec moi; mais si vous êtes sincère dans votre offre, pendant que

je serai à la ville, je parlerai à un missionnaire marié, dont la

femme a besoin de quelqu'un pour l'aider. Votre fortune

personnelle vous rendra inutiles les secours de la société, et

ainsi vous n'aurez pas la honte de manquer à votre parole et de

déserter l'armée dans laquelle vous vous étiez engagée à vous

enrôler.

Je n'avais jamais fait aucune promesse formelle; je n'avais jamais

pris aucun engagement; aussi ce langage me parut-il trop dur et

trop despotique. Je répondis:

«Il n'y a ici ni honte, ni promesse brisée, ni désertion; je ne

suis nullement forcée d'aller aux Indes, surtout avec des

étrangers. Avec vous j'aurais beaucoup tenté, parce que je vous

admire, que j'ai confiance en vous et que je vous aime comme une

soeur; mais je suis convaincue que n'importe avec qui j'aille dans

ce pays, je ne pourrai pas y vivre longtemps.

-- Ah! vous avez peur pour vous, dit-il en relevant sa lèvre.

-- C'est vrai. Dieu ne m'a pas donné la vie pour que je la perde;

je commence à croire que ce que vous me demandez équivaut à un

suicide; d'ailleurs, avant de quitter l'Angleterre pour toujours,

je veux m'assurer que je ne serai pas plus utile en y restant

qu'en partant.

-- Que voulez-vous dire?

-- Il n'est pas nécessaire que je m'explique; mais il y a une

chose sur laquelle j'ai depuis longtemps des doutes douloureux, et

je ne puis aller nulle part avant d'avoir éclairci ces doutes.

-- Je sais vers quel objet se tournent vos yeux et à quoi

s'attache votre coeur. La chose qui vous préoccupe est illégale et

impie; il y a longtemps que vous auriez dû réprimer ce sentiment,

et maintenant vous devriez rougir d'y faire allusion. Vous pensez

à M. Rochester.»

C'était vrai, et je le confessai par mon silence.

«Eh bien! continua Saint-John, allez-vous donc vous mettre à la

recherche de M. Rochester?

-- Il faut que je sache ce qu'il est devenu.

-- Alors, reprit-il, il ne me reste qu'à me souvenir de vous dans

mes prières et à supplier Dieu du fond de mon coeur qu'il ne fasse

pas de vous une réprouvée. J'avais cru reconnaître en vous une

élue; mais Dieu ne voit pas comme les hommes: que sa volonté soit

faite.»

Il ouvrit la porte, sortit et descendit dans la vallée. Je ne le

vis bientôt plus.

En rentrant dans le salon, je trouvai Diana debout devant la

fenêtre; elle semblait pensive. Diana, qui était bien plus grande

que moi, posa sa main sur mon épaule et examina mon visage.

«Jane, me dit-elle, vous êtes toujours pâle et agitée maintenant;

je suis sûre que vous avez quelque chose. Dites-moi ce qui se

passe entre vous et Saint-John; je viens de vous regarder par la

fenêtre pendant une demi-heure environ. Pardonnez-moi ce rôle

d'espion, mais depuis longtemps déjà je ne sais ce que je me suis

imaginé; Saint-John est si extraordinaire!» Elle s'arrêta; je ne

dis rien; elle reprit bientôt: «Je suis sûre que mon frère a

quelque intention par rapport à vous; pendant longtemps il vous a

témoigné un intérêt dont il n'avait jamais favorisé personne. Dans

quel but? Je voudrais qu'il vous aimât. Vous aime-t-il, Jane?

Dites-le-moi.»

Elle posa sa main froide sur ma tête brûlante.

«Non, Diana, répondis-je, pas le moins du monde.

-- Alors pourquoi vous suit-il toujours des yeux? Pourquoi reste-

t-il si souvent seul avec vous? Pourquoi vous garde-t-il sans

cesse près de lui? Marie et moi nous pensions qu'il désirait vous

épouser.

-- Il le désire, en effet; il m'a demandé d'être sa femme.»

Diana frappa des mains.

«C'est justement ce que nous pensions et ce que nous espérions!

s'écria-t-elle. Vous l'épouserez, Jane, n'est-ce pas? et il

restera en Angleterre.

-- Bien loin de là, Diana; son seul désir, en m'épousant, est

d'avoir une compagne qui puisse l'aider à accomplir sa mission

dans l'Inde.

-- Comment! il désire que vous alliez aux Indes?

-- Oui.

-- Quelle folie! s'écria-t-elle; je suis bien sûre que vous ne

pourriez pas y vivre trois mois. Vous n'irez pas; vous n'avez pas

consenti, n'est-ce pas, Jane?

-- J'ai refusé de l'épouser.

-- Et, par conséquent, vous lui avez déplu, ajouta-t-elle.

-- Profondément; je crains qu'il ne me pardonne jamais, et

pourtant je lui ai offert de l'accompagner à titre de soeur.

-- C'était de la folie à vous, Jane. Pensez quelle tâche vous

acceptiez; quels incessants labeurs dans un pays où la fatigue tue

les plus forts, et vous êtes faible! Vous connaissez Saint-John;

il vous demanderait l'impossible: avec lui, il ne faudrait même

pas se reposer pendant les heures les plus chaudes; et j'ai

remarqué que malheureusement vous vous efforciez de faire tout ce

qu'il vous demandait. Je suis étonnée que vous ayez eu le courage

de refuser sa main. Vous ne l'aimez donc pas, Jane?

-- Non, pas comme mari.

-- Cependant il est beau.

-- Et moi, Diana, je suis si laide; nous ne pouvions pas nous

convenir.

-- Laide! vous? pas le moins du monde. Vous êtes bien trop jolie

et bien trop bonne pour être brûlée vivante à Calcutta!»

Et de nouveau elle me supplia vivement de renoncer à mon projet

d'accompagner son frère.

«Il faut bien que j'y renonce, répondis-je; car tout à l'heure,

lorsque je lui ai répété que j'étais prête à lui servir d'aide, il

a été choqué de mon manque de modestie. Il semblait considérer

comme très étrange ma proposition de l'accompagner sans être

mariée à lui, comme si je n'avais pas toujours été habituée à voir

en lui un frère.

-- Jane, pourquoi dites-vous qu'il ne vous aime pas?

-- Je voudrais que vous pussiez l'entendre vous-même sur ce sujet.

Il m'a répété bien des fois que ce n'était pas pour lui qu'il se

mariait, mais pour l'accomplissement de sa tâche; que j'étais

faite pour le travail, non pour l'amour. C'est probablement vrai;

mais, dans mon opinion, puisque je ne suis pas faite pour l'amour,

il s'ensuit que je ne suis pas faite pour le mariage. Diana, ne

serait-il pas cruel d'être enchaînée pour toute la vie à un homme

qui ne verrait en vous qu'un instrument utile?

-- Oh oui! ce ne serait ni naturel ni supportable. Qu'il n'en soit

plus question.

-- Et puis, continuai-je, quoique je n'aie pour lui qu'une

affection de soeur, si j'étais forcée de devenir sa femme, peut-

être ses talents me feraient-ils concevoir pour lui un amour

étrange, inévitable et torturant; car il y a quelquefois une

grandeur héroïque dans son regard, ses manières, sa conversation.

Oh! alors je serais bien malheureuse! Il ne désire pas mon amour,

et, si je le lui témoignais, il me ferait sentir que cet amour est

un sentiment superflu qu'il ne m'a jamais demandé et qui ne me

convient pas; je sais qu'il en serait ainsi.

-- Et pourtant Saint-John est bon, reprit Diana.

-- Oui, il est bon et grand; mais en poursuivant ses desseins

magnifiques, il oublie avec trop de dédain les besoins et les

sentiments de ceux qui aspirent moins haut que lui: aussi ceux-là

feront mieux de ne pas suivre la même route que lui, de peur que,

dans sa course rapide, il ne les foule aux pieds. Le voilà qui

vient; je vais vous quitter, Diana.»

Le voyant ouvrir la porte du jardin, je montai rapidement dans ma

chambre.

Mais je fus forcée de me trouver avec lui à l'heure du souper.

Pendant le repas, il fut aussi calme qu'à l'ordinaire. Je croyais

qu'il me parlerait à peine, et j'étais persuadée qu'il avait

renoncé à ses projets de mariage; je vis bientôt que je m'étais

trompée dans mes deux suppositions. Il me parla comme

ordinairement, ou du moins comme il me parlait depuis quelque

temps, c'est-à-dire avec une politesse scrupuleuse. Sans doute il

avait invoqué l'aide de l'Esprit saint pour dompter sa colère, et

il croyait m'avoir pardonné encore une fois.

Quand l'heure de la lecture du soir fut venue, il choisit le vingt

et unième chapitre de l'Apocalypse. De tout temps, j'avais aimé à

lui entendre prononcer les paroles de la Bible; mais jamais sa

belle voix ne me paraissait si douce et si sonore, ni ses manières

si imposantes dans leur noble simplicité, que lorsqu'il nous

lisait les prophéties de Dieu. Ce soir-là, sa voix prit un timbre

encore plus solennel et ses manières une intention plus

pénétrante. Il était assis au milieu de nous; la lune de mai

brillait à travers les fenêtres dépouillées de leurs rideaux, et

rendait presque inutile la lumière posée sur la table. Saint-John

était penché sur sa vieille Bible, et lisait les pages où saint

Jean raconte qu'il a vu un nouveau ciel et une nouvelle terre,

«que Dieu viendra habiter parmi les hommes, qu'il essuiera toute

larme de leurs yeux, qu'il n'y aura plus ni mort, ni deuil, ni

cri, ni travail, car ce qui était auparavant sera passé.»

Au moment où il lut le verset suivant, je fus douloureusement

frappée; car je sentis, par une légère altération dans sa voix,

que ses yeux s'étaient tournés de mon côté. Voici ce qu'il

contenait:

«Celui qui vaincra héritera toutes choses; je serai son Dieu et il

sera mon fils.» Puis Saint-John continua d'une voix lente et

claire «Les timides, les incrédules, etc., leur part sera dans

l'étang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort.»

Plus tard, je sus laquelle de ces deux destinées Saint-John

craignait pour moi.

Il lut ces derniers mots avec un accent de triomphe mêlé d'une

ardente inspiration. Il croyait voir déjà son nom écrit dans le

livre de vie, et il aspirait vers l'heure qui lui ouvrirait cette

cité «où les rois de la terre apportent ce qu'ils ont de plus

magnifique et de plus précieux, et qui n'a besoin ni de soleil ni

de lune pour l'éclairer; car la gloire de Dieu l'éclaire, et

l'agneau est son flambeau.»

Il déploya toute son énergie dans la prière qui suivit la lecture

de la Bible; son zèle s'éveilla. Il méditait profondément,

s'entretenait avec Dieu et semblait se préparer à une victoire. Il

demanda la force pour les coeurs faibles, la lumière pour ceux qui

s'écartent du troupeau, le retour même à la onzième heure du jour

pour ceux que les tentations du monde ou de la chair ont entraînés

loin du droit chemin; il supplia l'Éternel d'arracher un tison à

la fournaise ardente. Il y a toujours quelque chose d'imposant

dans une semblable véhémence. Je fus d'abord étonnée de sa prière;

mais, lorsque je le vis continuer et s'animer, je fus touchée et

enfin saisie de respect. Il sentait si bien ce qu'il y avait de

grand et de bon dans son dessein, que ceux qui l'entendaient ne

pouvaient pas sentir autrement que lui.

La prière achevée, nous prîmes congé de lui. Il devait partir le

lendemain de très bonne heure. Après l'avoir embrassé, Diana et

Marie quittèrent la chambre: il me sembla qu'il le leur avait

demandé tout bas. Je lui tendis la main et je lui souhaitai un bon

voyage.

«Merci, Jane, me dit-il; je reviendrai dans une quinzaine de

jours; je vous laisse encore ce temps-là pour réfléchir. Si

j'écoutais l'orgueil humain, je ne vous parlerais plus de mariage;

mais je n'écoute que mon devoir, et je n'ai en vue que la gloire

de Dieu. Mon maître a été patient, je le serai aussi. Je ne veux

pas vous laisser à votre perdition comme un vase de colère;

repentez-vous pendant qu'il en est encore temps. Rappelez-vous

qu'il nous est commandé de travailler tant que le jour dure; car

la nuit approche, où aucun homme ne pourra plus travailler.

Souvenez-vous du sort de ceux qui veulent avoir toutes leurs joies

sur la terre. Dieu vous donne la force de choisir cette richesse

que personne ne pourra vous enlever!»

Il posa sa main sur ma tête en prononçant ces derniers mots. Il

avait parlé avec véhémence et douceur. Son regard n'était

certainement pas celui d'un amant qui contemple sa maîtresse, mais

celui d'un pasteur qui rappelle sa brebis errante, ou plutôt celui

d'un ange gardien surveillant l'âme qui lui a été confiée. Tous

les hommes de talent, que ce soient des hommes de sentiment ou

non, des prêtres zélés ou des despotes, pourvu toutefois qu'ils

soient sincères, ont leurs moments sublimes lorsqu'ils règnent et

soumettent. Je sentis pour Saint-John une vénération si forte que

je me trouvai tout à coup arrivée au point que j'évitais depuis si

longtemps. Je fus tentée de cesser toute lutte, de me laisser

entraîner par le torrent de sa volonté, de m'engloutir dans le

gouffre de son existence et d'y sacrifier ma vie. Il me dominait

presque autant que m'avait autrefois dominée M. Rochester, pour

une cause différente; dans les deux cas, j'étais folle. Céder

autrefois eût été manquer aux grands principes; céder maintenant

eût été une erreur de jugement. Je vois tout cela clairement, à

présent que la crise douloureuse est passée. Alors je n'avais pas

conscience de ma folie.

Je me sentais impuissante sous le contact de ce prêtre; j'oubliai

mes refus. Mes craintes se dissipèrent; mes efforts furent

paralysés. Cette union que j'avais jadis repoussée devenait

possible à mes yeux: tout changeait subitement. La religion

m'appelait, les anges me faisaient signe de venir, Dieu

commandait; la vie se déroulait rapidement devant moi; les portes

de la mort s'ouvraient, et au delà me laissaient voir l'éternité.

Il me semblait que, pour y être heureuse, je pourrais tout

sacrifier en ce monde; cette sombre chambre me paraissait pleine

de visions.

«Pourriez-vous vous décider maintenant? me demanda le

missionnaire.

Son accent était doux, et il m'attira amicalement vers lui. Oh!

combien cette douceur était plus puissante que la force! Je

pouvais résister à la colère de Saint-John; sa bonté me faisait

plier comme un roseau: et pourtant, j'eus toujours conscience que,

si je cédais, je m'en repentirais un jour. Une heure de prière

solennelle n'avait pas pu changer sa nature; elle n'avait pu que

l'élever.

«Je pourrais me décider si j'étais certaine, répondis-je; je

pourrais jurer de devenir votre femme si j'étais convaincue que

telle est la volonté de Dieu; et plus tard advienne que pourra!

-- Mes prières sont exaucées!» s'écria Saint-John.

Il pressa plus fortement sa main sur ma tête, comme s'il se fût

emparé de moi; il m'entoura de ses bras presque comme s'il m'eût

aimée: je dis presque; je pouvais apprécier la différence, car je

savais ce que c'est que d'être aimé; mais comme lui j'avais mis

l'amour hors de question, et je ne pensais qu'au devoir. Des

nuages flottaient encore devant mes yeux, et je luttais pour les

écarter. Je désirais sincèrement et avec ardeur faire ce qui était

bien, et je ne demandais au ciel que de me montrer le sentier à

suivre. Jamais je n'avais été si excitée. Le lecteur jugera si ce

qui se passa alors fut le résultat de mon exaltation.

La maison était tranquille; car je crois que, sauf Saint-John et

moi, tout le monde reposait. La seule lumière qui nous éclairât

s'éteignait; la lune brillait dans la chambre. Mon coeur battait

rapidement; j'entendais ses pulsations. Tout à coup, ses

battements furent arrêtés par une sensation inexprimable, qui

bientôt se communiqua à ma tête et à mes membres. Cette sensation

ne ressemblait pas à un choc électrique; mais elle était aussi

aiguë, aussi étrange, aussi émouvante. On eût dit que, jusque-là,

ma plus grande activité n'avait été qu'une torpeur d'où l'on me

commandait de sortir. Mes sens s'éveillaient haletants; mes yeux

et mes oreilles attendaient; ma chair frémissait sur mes os.

«Qu'avez-vous entendu? qu'avez-vous vu?» me demanda Saint-John.

Je n'avais rien vu; mais j'avais entendu une voix me crier:

«Jane! Jane! Jane!» et rien de plus.

Oh Dieu! qui pouvait-ce être? J'aspirai l'air avec force.

J'aurais pu dire: «Où est-ce?» car cette voix ne sortait ni de la

chambre, ni de la maison, ni du jardin, ni de l'air, ni des abîmes

de la terre, ni du ciel. Je l'avais entendue; mais où, et comment?

il m'eût été impossible de le dire. C'était la voix d'un être

humain, une voix bien connue et bien aimée, celle Édouard

Rochester. Elle était triste, douloureuse, sauvage, aérienne, et

semblait prier.

«Je viens, m'écriai-je; attendez-moi. Oh! je vais venir.»

Je courus ouvrir la porte, et je regardai dans le corridor: il

était sombre. Je courus dans le jardin: il était vide.

«Où êtes-vous?» m'écriai-je.

Les montagnes derrière Marsh-Glen répétèrent faiblement: «Où êtes-

vous?» J'écoutai. Le vent soupirait doucement dans les sapins;

tout autour de moi je ne vis que la solitude des marais et la

solitude de la nuit.

«Va-t'en, superstition! m'écriai-je en voyant un spectre noir se

dessiner près des ifs déjà si obscurs. Ce n'est pas là une de tes

déceptions; ce n'est pas là un effet de ta puissance; c'est

l'oeuvre de la nature. Elle s'est éveillée et a fait tous ses

efforts.»

Je m'éloignai violemment de Saint-John, qui m'avait suivie et

voulait me retenir. Mon tour était venu; ma puissance était en

jeu, et je me sentais pleine de force. Je lui demandai de ne me

faire ni questions ni remarques. Je le priai de me quitter: il me

fallait être seule, je le voulais. Il céda aussitôt. Quand on a

une énergie assez forte pour bien commander, il est facile de se

faire obéir. Je montai dans ma chambre; je m'enfermai; je tombai à

genoux, et je priai à ma manière: manière bien différente de celle

de Saint-John, mais efficace aussi. Il me semblait que j'étais

tout près d'un puissant esprit, et, pleine de gratitude, mon âme

se précipitait à ses pieds. Je me relevai après cette action de

grâces, je pris une résolution, et je me couchai éclairée et

décidée. J'attendis le jour avec impatience.

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 54 / 61 题