M. Rochester réfléchit.

«Quand désirez-vous partir? demanda-t-il.

-- Demain matin de bonne heure.

-- Mais il vous faut de l'argent, vous ne pouvez pas partir sans

rien, et je pense que vous n'avez pas grand-chose; je ne vous ai

pas encore payée depuis que vous êtes ici. Jane, me demanda-t-il

en souriant, combien avez-vous d'argent en tout?»

Je tirai ma bourse; elle n'était pas bien lourde.

«Cinq schillings, monsieur» répondis-je.

Il prit ma bourse, la retourna, la secoua dans sa main, et parut

content de la voir aussi peu garnie; il tira son portefeuille.

«Prenez.» dit-il, en m'offrant un billet. Il était de cinquante

livres, et il ne m'en devait que quinze.

Je lui dis que je n'avais pas de monnaie.

«Je n'ai pas besoin de monnaie; prenez ce sont vos gages»

Je refusai d'accepter plus qu'il ne m'était dû. Il voulut d'abord

m'y forcer; puis tout à coup, comme se rappelant quelque chose, il

me dit:

«Vous avez raison: il vaut mieux que je ne vous donne pas tout

maintenant. Si vous aviez cinquante livres; vous pourriez bien

rester six mois; mais en voilà dix. Est-ce assez?

-- Oui, monsieur, mais vous m'en devez encore cinq.

-- Alors, revenez les chercher; je suis votre banquier pour

quarante livres.

-- Monsieur Rochester, je voudrais vous parler encore d'une autre

chose importante, puisque je le puis maintenant.

-- Et quelle est cette chose? je suis curieux de l'apprendre.

-- Vous m'avez presque dit, monsieur, que vous alliez bientôt vous

marier.

-- Oui. Eh bien! après?

-- Dans ce cas, monsieur, il faudra qu'Adèle aille en pension; je

suis convaincue que vous en sentirez vous-même la nécessité.

-- Pour l'éloigner du chemin de ma femme, qui, sans cela, pourrait

marcher trop impérieusement sur elle. Sans doute, vous avez

raison, il faudra mettre Adèle en pension, et vous, vous irez tout

droit... au diable!

-- J'espère que non, monsieur; mais il faudra que je cherche une

autre place.

-- Oui! s'écria-t-il d'une voix sifflante et en contorsionnant.

les traits de son visage d'une manière à la fois fantastique et

comique. Il me regarda quelques minutes. «Et vous demanderez à la

vieille Mme Reed ou à ses filles de vous chercher une place, je

suppose?

-- Non, monsieur; mes rapports avec ma tante et mes cousines ne

sont pas tels que je puisse leur demander un service. Je me ferai

annoncer dans un journal.

-- Oui, oui; vous monterez au haut d'une pyramide; vous vous ferez

annoncer, sans vous inquiéter du danger que vous courez en

agissant ainsi, murmura-t-il. Je voudrais ne vous avoir donné

qu'un louis au lieu de dix livres. Rendez-moi neuf livres, Jane,

j'en ai besoin.

-- Et moi aussi, monsieur, répondis-je en cachant ma bourse, je ne

pourrais pas un instant me passer de cet argent.

-- Petite avare, dit-il, qui refusez de me rien prêter! Eh bien,

rendez-moi cinq livres seulement, Jane.

-- Pas cinq schellings, monsieur, pas même cinq sous.

-- Donnez-moi seulement votre bourse un instant, que je la

regarde.

-- Non, monsieur, je ne puis pas me fier à vous.

-- Jane?

-- Monsieur.

-- Voulez-vous me promettre ce que je vais vous demander?

-- Oui, monsieur, je veux bien vous promettre tout ce que je

pourrai tenir.

-- Eh bien, promettez-moi de ne pas vous faire annoncer et de vous

en rapporter à moi pour votre position; je vous en trouverai une

avec le temps.

-- Je le ferai avec plaisir, monsieur, si à votre tour vous me

promettez qu'Adèle et moi nous serons hors de la maison et en

sûreté avant que votre femme y entre.

-- Très bien, très bien, je vous le promets; vous partez demain,

n'est-ce-pas?

-- Oui, monsieur, demain matin.

-- Viendrez-vous au salon ce soir après dîner?

-- Non, monsieur; j'ai des préparatifs de voyage à faire.

-- Alors il faut que je vous dise adieu pour quelque temps.

-- Je le pense, monsieur.

-- Et comment se pratique cette cérémonie de la séparation? Jane,

apprenez-le-moi, je ne le sais pas bien.

-- On se dit adieu, ou bien autre chose si l'on préfère.

-- Eh bien! dites-le.

-- Adieu, monsieur Rochester, adieu pour maintenant.

-- Et moi, que dois-je dire?

-- La même chose si vous voulez, monsieur.

-- Adieu, mademoiselle Eyre, adieu pour maintenant. Est-ce tout?

-- Oui.

-- Cela me semble bien sec et bien peu amical; je préférerais

autre chose, rien qu'une petite addition au rite ordinaire; par

exemple, si l'on se donnait une poignée de main. Mais non, cela ne

me suffirait pas; ainsi donc, je me contenterai de dire: Adieu,

Jane!

-- C'est assez, monsieur; beaucoup de bonne volonté peut être

renfermée dans un mot dit avec coeur.

-- C'est vrai; mais ce mot adieu est si froid!»

«Combien de temps va t'il rester ainsi le dos appuyé contre la

porte?» me demandai-je; car le moment de commencer mes paquets

était venu.

La cloche du dîner sonna et il sortit tout à coup sans prononcer

une syllabe; je ne le vis pas pendant le reste de la journée, et

le lendemain je partis avant qu'il fût levé.

J'arrivai à Gateshead à peu près à cinq heures du soir, le premier

du mois de mai.

Je m'arrêtai d'abord devant la loge: elle me parut très propre et

très gentille; les fenêtres étaient ornées de petits rideaux

blancs; le parquet bien ciré; la grille, la pelle et les pincettes

reluisaient, et le feu brillait dans la cheminée; Bessie, assise

devant le foyer, nourrissait son dernier-né; Robert et sa soeur

jouaient tranquillement dans un coin.

«Dieu vous bénisse, je savais bien que vous viendriez! s'écria

Mme Leaven en me voyant entrer.

-- Oui, Bessie, répondis-je après l'avoir embrassée. J'espère que

je ne suis pas arrivée trop tard. Comment va Mme Reed? elle vit

encore, n'est-ce pas?

-- Oui, elle vit, et même elle a plus qu'hier le sentiment de ce

qui se passe autour d'elle; le médecin dit qu'elle pourra traîner

une semaine ou deux; mais il ne pense pas qu'elle guérisse.

-- A-t-elle parlé de moi dernièrement!

-- Elle parlait de vous ce matin, et désirait vous voir arriver;

mais elle dort maintenant, ou du moins elle dormait il y a dix

minutes. Elle est ordinairement plongée dans une sorte de

léthargie pendant toute l'après-midi et ne se réveille que vers

six ou sept heures: voulez-vous vous reposer ici une heure,

mademoiselle? et alors je monterai avec vous.»

Robert entra à ce moment; Bessie posa son enfant endormi dans un

berceau, afin d'aller souhaiter la bienvenue à son mari; ensuite

elle me pria de retirer mon chapeau et de prendre un peu de thé,

car, disait-elle, j'étais pâle et j'avais l'air fatiguée. Je fus

heureuse d'accepter son hospitalité, et quand elle me débarrassa

de mes vêtements de voyage, je restai aussi tranquille que

lorsqu'elle me déshabillait dans mon enfance.

Le souvenir du passé me revint lorsque je la vis s'agiter autour

de moi, apporter son plus beau plateau et ses plus belles

porcelaines, couper des tartines, griller des gâteaux pour le thé,

et de temps en temps donner une petite tape à Robert ou à sa

soeur, comme elle le faisait autrefois pour moi; Bessie avait

conservé son caractère vif, de même que son pas léger et son joli

regard.

Quand le thé fut pris, je voulus m'approcher de la table; mais

elle m'ordonna de rester tranquille avec le ton absolu que je

connaissais bien; elle voulut me servir au coin du feu; elle plaça

devant moi un petit guéridon avec une tasse et une assiette de

pain rôti: c'est ainsi qu'elle m'installait autrefois sur une

chaise et m'apportait quelques friandises dérobées pour moi. Je

souris et je lui obéis comme jadis.

Elle me demanda si j'étais heureuse à Thornfield et quel genre de

caractère avait ma maîtresse. Quand je lui dis que je n'avais

qu'un maître, elle me demanda s'il était beau et si je l'aimais;

je lui répondis qu'il était plutôt laid, mais que c'était un vrai

gentleman, qu'il me traitait avec bonté et que j'étais satisfaite;

puis je lui décrivis la joyeuse société qui venait d'arriver au

château. Bessie écoutait tous ces détails avec intérêt: c'était

justement le genre qui lui plaisait.

Une heure fut bientôt écoulée. Bessie me rendit mon chapeau, et je

sortis avec elle de la loge pour me rendre au château; il y avait

neuf ans, elle m'avait également accompagnée pour descendre cette

allée que maintenant je remontais.

Par une matinée sombre et pluvieuse du mois de janvier, j'avais

quitté cette maison ennemie, le coeur aigri et désespéré, me

sentant réprouvée et proscrite, pour me rendre dans la froide

retraite de Lowood, si éloignée et si inconnue; ce même toit

ennemi reparaissait à mes yeux; mon avenir était encore douteux et

mon coeur encore souffrant; j'étais toujours une voyageuse sur la

terre: mais j'avais plus de confiance dans mes forces et moins

peur de l'oppression; mes anciennes blessures étaient complètement

guéries et mon ressentiment éteint.

«Vous irez d'abord dans la salle à manger, me dit Bessie en

marchant devant moi; les jeunes dames doivent y être.»

Une minute après, j'étais entrée. Depuis le jour où j'avais été

introduite pour la première fois devant M. Brockelhurst, rien

n'avait été changé dans cette salle à manger: j'aperçus encore

devant le foyer le tapis sur lequel je m'étais tenue; jetant un

regard vers la bibliothèque, je crus distinguer les deux volumes

de Berwick à leur place ordinaire, sur le troisième rayon, et au-

dessus le Voyage de Gulliver et les Contes arabes; les objets

inanimés n'étaient pas changés, mais il eût été difficile de

reconnaître les êtres vivants.

Je vis devant moi deux jeunes dames: l'une, presque aussi grande

que Mlle Ingram, très mince, à la figure jaune et sévère, avait

quelque chose d'ascétique qu'augmentait encore l'extrême

simplicité de son étroite robe de laine noire, de son col empesé,

de ses cheveux lissés sur les tempes; enfin elle portait pour tout

ornement un chapelet d'ébène, au bout duquel pendait un crucifix.

Je compris que c'était Éliza, quoique ce visage allongé et

décoloré ressemblât bien peu à celui que j'avais connu.

L'autre était bien certainement Georgiana; mais non pas la petite

fée de onze ans que je me rappelais svelte et mince: c'était une

jeune fille très grasse et dans tout l'éclat de sa beauté; jolie

poupée de cire aux traits beaux et réguliers, aux yeux bleus et

languissants, aux boucles blondes. Sa robe était noire comme celle

de sa soeur, mais elle en différait singulièrement par la forme;

elle était ample et élégante: autant l'une affichait le

puritanisme, autant l'autre annonçait le caprice.

Dans chacune des soeurs il y avait un des traits de la mère, mais

un seul: l'aînée, maigre et pâle, avait les yeux de Mme Reed; la

plus jeune, nature riche et éblouissante, avait le contour des

joues et du menton de sa mère. Chez Georgiana, ces contours

étaient plus doux que chez Mme Reed; néanmoins ils donnaient une

expression de dureté à toute sa personne, qui, à part cela, était

si souple et si voluptueuse.

Lorsque j'entrai, les deux jeunes filles se levèrent pour me

saluer; elles m'appelèrent Mlle Eyre. Le bonjour d'Éliza fut court

et sec; elle ne me sourit même pas; elle se rassit, et, fixant les

yeux sur le feu, sembla m'oublier. Georgiana, après m'avoir

demandé comment je me portais, me fit quelques questions sur mon

voyage, sur le temps, et d'autres lieux communs semblables; sa

voix était traînante; elle me jetait de temps en temps un regard

de côté pour m'examiner des pieds à la tête, passant des plis de

mon manteau noir à mon chapeau, que ne relevait aucun ornement.

Les jeunes filles ont un remarquable talent pour vous montrer

qu'elles vous trouvent dépourvue de charme; le dédain du regard,

la froideur des manières, la nonchalance de la voix, expriment

assez leurs sentiments, sans qu'il leur soit nécessaire de se

compromettre par une positive impertinence.

Mais un sourire de dédain, soit franc, soit caché, ne me faisait

plus la même impression qu'autrefois; lorsque je me trouvai entre

mes deux cousines, je fus étonnée de voir combien je supportais

facilement la complète indifférence de l'une et l'attention demi-

railleuse de l'autre; Éliza ne pouvait me mortifier ni Georgiana

me déconcerter. Le fait est que j'avais à penser à autre chose;

les sensations qu'elles pouvaient éveiller en moi n'étaient rien

auprès des puissantes émotions qui, depuis quelque temps, avaient

remué mon âme; j'avais éprouvé des douleurs et des joies bien

vives auprès de celles qu'auraient excitées les demoiselles Reed.

Aussi restai-je parfaitement insensible à leurs grands airs.

«Comment va Mme Reed? demandai-je bientôt en regardant

tranquillement Georgiana, qui jugea convenable de relever la tête,

comme si j'avais pris une liberté à laquelle elle ne s'attendait

pas.

-- Mme Reed? ah! vous voulez parler de maman; elle va mal; je ne

pense pas que vous puissiez la voir aujourd'hui.

-- Je vous serais bien obligée si vous vouliez monter lui dire que

je suis arrivée.»

Georgiana tressaillit, et ouvrit ses grands yeux bleus.

«Je sais qu'elle désire beaucoup me voir, ajoutai-je, et je ne

voudrais pas la faire attendre plus qu'il n'est absolument

nécessaire.

-- Maman n'aime pas à être dérangée le soir,» répondit Éliza.

Au bout de quelques minutes, je me levai, je retirai mon chapeau

et mes gants tranquillement et sans y être invitée, puis je dis

aux deux jeunes filles que j'allais chercher Bessie qui devait

être dans la cuisine, et la prier de s'informer si Mme Reed

pouvait me recevoir. Je partis, et ayant trouvé Bessie, je lui dis

ce que je désirais; ensuite je me mis à prendre des mesures pour

mon installation. Jusque-là l'arrogance m'avait toujours rendue

craintive; un an auparavant, si j'avais été reçue de cette façon,

j'aurais pris la résolution de quitter Gateshead le lendemain

même: mais maintenant je voyais bien que c'eût été agir follement;

j'avais fait un voyage de cent milles pour voir ma tante, et je

devais rester avec elle jusqu'à son rétablissement ou sa mort.

Quant à l'orgueil et à la folie de ses filles, je devais ne pas y

penser et conserver mon indépendance. Je m'adressai à la femme de

charge; je lui demandai de me préparer une chambre, et je lui dis

que je resterais probablement une semaine ou deux; je me rendis

dans ma chambre, après y avoir fait porter ma malle, et je

rencontrai Bessie sur le palier.

«Madame est réveillée, me dit-elle; je l'ai informée de votre

arrivée; suivez-moi, et nous verrons si elle vous reconnaîtra.»

Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le chemin de cette chambre

où jadis j'avais été si souvent appelée, soit pour être châtiée,

soit pour être réprimandée; je passai devant Bessie et j'ouvris

doucement la porte. Comme la nuit approchait, on avait placé sur

la table une lumière voilée par un abat-jour; je vis le grand lit

à quatre colonnes, les rideaux couleur d'ambre, comme autrefois,

la table de toilette, le fauteuil, le marchepied sur lequel on

m'avait tant de fois forcée à m'agenouiller pour demander pardon

de fautes que je n'avais pas commises. Je jetai les yeux sur un

certain coin, comptant presque y voir se dessiner le mince contour

d'une verge, jadis redoutée, qui, pendue au mur, semblait guetter

le moment où elle pourrait s'agiter comme un petit lutin et

frapper mes mains tremblantes ou mon cou contracté; je tirai les

rideaux du lit, et je me penchai sur les oreillers entassés.

Je me rappelais la figure de Mme Reed, et je me mis à chercher

dans le lit l'image qui m'était familière. Heureusement que le

temps tarit les désirs de vengeance et assoupit la colère et la

haine; lorsque j'avais quitté cette femme, mon coeur était plein

d'aversion et d'amertume, et maintenant que je revenais vers elle,

je ne sentais en moi que de la pitié pour ses grandes souffrances,

le désir de pardonner toutes les injures, de me réconcilier avec

elle et de presser amicalement ses mains.

Mme Reed avait toujours le même visage sombre et impitoyable; je

revis ces yeux que rien ne pouvait adoucir, ces sourcils arqués,

impérieux et despotiques. Que de fois, en me regardant, ils

avaient exprimé la menace et la haine! et, en la contemplant, je

me rappelai les terreurs et les tristesses de mon enfance;

pourtant, me baissant vers elle, je l'embrassai; elle me regarda

«Est-ce Jane Eyre? demanda-t-elle.

-- Oui, ma tante; comment êtes-vous, chère tante?»

Autrefois j'avais juré de ne jamais l'appeler ma tante; mais je

pensais maintenant qu'il n'y avait rien de mal à enfreindre ce

serment. J'avais pris sa main qui pendait hors du lit, et si à ce

moment elle eût affectueusement pressé la mienne, j'en aurais été

heureuse; mais les natures froides ne sont pas si facilement

adoucies, ni les antipathies naturelles si vite détruites:

Mme Reed retira sa main, et, éloignant son visage de moi, elle dit

que la nuit était bien chaude. Elle me regarda froidement: à ce

regard, je compris aussitôt que son opinion sur moi et ses

sentiments à mon égard n'étaient pas changés et ne changeraient

jamais. Je vis dans ses yeux de pierre, inaccessibles à la

tendresse et aux larmes, qu'elle était décidée à me considérer

toujours comme ce qu'il y avait de plus mauvais; elle n'aurait

éprouvé aucun généreux plaisir à me croire bonne; elle en eût même

été profondément mortifiée.

Je sentis d'abord de la tristesse, puis de la colère; enfin, je

résolus de la dominer en dépit de sa nature et de sa volonté. Les

larmes m'étaient venues aux yeux, comme dans mon enfance; je

m'efforçai de les retenir; j'approchai une chaise du lit; je

m'assis et je me penchai vers le traversin.

«Vous m'avez envoyé chercher, dis-je; je suis venue, et j'ai

l'intention de rester ici jusqu'à ce que vous soyez mieux.

-- Oh! sans doute. Vous avez vu mes filles, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Eh bien, dites-leur que je désire vous voir rester jusqu'à ce

que je vous aie dit quelque chose qui me pèse; aujourd'hui il est

trop tard; d'ailleurs, je ne me rappelle plus bien ce que

c'est...»

Elle était très agitée; elle voulut ramener les couvertures sur

elle; mais elle ne le put pas, parce que mon bras était appuyé sur

un des coins du couvre-pieds; aussitôt elle se fâcha:

«Levez-vous! dit-elle; vous m'ennuyez à tenir ainsi les

couvertures. Êtes-vous Jane Eyre? J'ai eu avec cette enfant plus

d'ennuis qu'on ne pourrait le croire. Quel fardeau! Que de

troubles elle m'a causés chaque jour avec son caractère

incompréhensible, ses colères subites, son continuel examen de

tous vos mouvements! Un jour elle m'a parlé comme une folle ou

plutôt comme un démon; jamais enfant n'a parlé ni regardé comme

elle; j'ai été bien heureuse lorsqu'elle a quitté la maison.

Qu'ont-ils fait d'elle à Lowood? La fièvre y a éclaté; beaucoup

d'élèves sont mortes, mais pas elle, et pourtant j'ai dit qu'elle

était morte; je le souhaitais tant!

-- Étrange désir, madame Reed! Pourquoi la haïssiez-vous?

-- J'ai toujours détesté sa mère; elle était la soeur unique de

mon mari qui l'aimait tendrement; il se mit en opposition avec sa

famille quand celle-ci voulut renier la mère de Jane à cause de

son mariage, et lorsqu'il apprit sa mort, il pleura amèrement. Il

envoya chercher l'enfant, bien que je lui conseillasse de la

mettre plutôt en nourrice et de payer pour son entretien; dès le

premier jour où j'aperçus cette petite créature chétive et

pleureuse, je la détestai; elle se plaignait toute la nuit dans

son berceau; au lieu de crier franchement comme les autres

enfants, on ne l'entendait jamais que sangloter et gémir. M. Reed

avait pitié d'elle; il la soignait et la berçait comme ses propres

enfants, et même jamais il ne s'était autant occupé d'eux dans

leur première enfance; il essaya de rendre mes enfants affectueux

envers la petite mendiante; les pauvres petits ne purent pas la

supporter. M. Reed se fâchait contre eux lorsqu'ils montraient

leur peu de sympathie pour Jane; dans sa dernière maladie, il

voulut avoir l'enfant constamment près de lui, et, une heure avant

sa mort, il me fit jurer de la garder avec moi. J'aurais autant

aimé être chargée de la fille d'un ouvrier des manufactures. Mais

M. Reed était faible, très faible; John ne ressemble pas à son

père, et j'en suis heureuse; il me ressemble, et à mes frères

aussi; c'est un vrai Gibson. Oh! je voudrais qu'il cessât de me

tourmenter avec ses demandes d'argent; je n'ai plus rien à lui

donner; nous devenons pauvres. Il faudra renvoyer la moitié des

domestiques et fermer une partie de la maison ou la quitter; je ne

m'y déciderai jamais; cependant, comment faire? Les deux tiers de

mon revenu sont employés à payer des intérêts d'hypothèques; John

joue beaucoup et perd toujours, pauvre garçon! il est entouré

d'escrocs; il est abattu, son regard est effrayant; quand je le

vois ainsi, j'ai honte pour lui.»

Mme Reed s'exaltait de plus en plus.

«Je pense que nous ferions mieux de la quitter, dis-je à Bessie,

qui se tenait de l'autre côté du lit.

-- Je le crois, mademoiselle; il lui arriva souvent de parler

ainsi quand la nuit approche; le matin elle est plus calme.»

Je me levai.

«Attendez, s'écria Mme Reed; je voulais encore vous dire autre

chose; il me menace continuellement de me tuer ou de se tuer lui-

même; quelquefois, dans mes rêves, je le vois étendu à terre, avec

une large blessure au cou ou la figure noire ou enflée; je suis

dans un singulier état; je me sens bien troublée. Que faire?

Comment me procurer de l'argent?»

Bessie s'efforça de lui faire prendre un calmant; elle y parvint

difficilement. Bientôt après, Mme Reed devint plus calme, et tomba

dans une sorte d'assoupissement; je la quittai.

Plus de dix jours s'écoulèrent sans que j'eusse de nouvelles

conversations avec elle; elle était toujours, soit dans le délire,

soit dans un sommeil léthargique, et le médecin défendait tout ce

qui pouvait lui produire une impression douloureuse. Pendant ce

temps, j'essayai de vivre en aussi bonne intelligence que possible

avec Éliza et Georgiana. Dans le commencement, elles furent très

froides; Éliza passait la moitié de la journée à lire, à écrire et

à coudre, et c'est à peine si elle adressait une seule parole à

moi ou à sa soeur. Georgiana murmurait des phrases sans

signification à son serin pendant des heures entières, et ne

faisait pas attention à moi; mais j'étais résolue à m'occuper et à

m'amuser; j'y parvins facilement, car j'avais apporté de quoi

peindre.

Munie de mes crayons et de mon papier, j'allais m'asseoir seule

près de la fenêtre, et je me mettais à reproduire les scènes qui

passaient sans cesse dans mon imagination: un bras de mer entre

deux rochers, le lever de la lune éclairant un bateau, des roseaux

et des glaïeuls d'où sort la tête d'une naïade couronnée de lotus,

ou, enfin, un elfe assis dans le nid d'un moineau sous une

aubépine en fleurs.

Un jour je me mis à dessiner une figure, quelle figure? peu

m'importait; je pris un crayon noir très doux et je commençai mon

travail, j'eus bientôt tracé sur le papier un front large et

proéminent, une figure carrée par le bas; je me hâtai d'y placer

les traits; ce front demandait des sourcils bien dessinés, puis

mon crayon indiqua naturellement les contours d'un nez droit et

aux larges narines, d'une bouche flexible et qui n'avait rien de

bas, d'un menton formé et séparé au milieu par une ligne fortement

indiquée; il manquait encore des moustaches noires et quelques

touffes de cheveux flottant sur les tempes et sur le front.

Maintenant aux yeux! Je les avais gardés pour la fin, parce que

c'étaient eux qui demandaient le plus de soin. Je les fis beaux et

bien fendus, les paupières longues et sombres, les prunelles

grandes et lumineuses. «C'est bien, me dis-je en regardant

l'ensemble, mais ce n'est pas encore tout à fait cela; il faut

plus de force et plus de flamme dans le regard.» Je rendis les

ombres plus noires encore, afin que la lumière brillât avec plus

de vivacité; un ou deux coups de crayon achevèrent mon oeuvre.

J'avais sous les yeux le visage d'un ami: peu m'importait si ces

jeunes filles me tournaient le dos; je regardais le portrait, et

je souriais devant cette frappante ressemblance. J'étais absorbée

et heureuse.

«Est-ce le portrait de quelqu'un que vous connaissez?» demanda

Éliza, qui s'était approchée de moi sans que je m'en fusse

aperçue.

Je répondis que c'était une tête de fantaisie, et je me hâtai de

la placer avec mes autres dessins. Sans doute je mentais, car

c'était le portrait frappant de M. Rochester; mais que lui

importait, à elle ou à tout autre? En ce moment, Georgiana

s'avança également pour regarder; mes autres dessins lui plurent

beaucoup; mais, quant à la tête, elle la déclara laide. Toutes

deux semblaient étonnées de ce que je savais en dessin. Je leur

offris de faire leurs portraits, et chacune posa à son tour pour

une esquisse au crayon. Georgiana m'apporta son album, où je

promis de mettre une petite aquarelle. Je la vis reprendre

aussitôt sa bonne humeur; elle me proposa une promenade dans les

champs. Nous étions sorties depuis deux heures à peine que déjà

nous étions plongées dans une conversation confidentielle; elle

m'avait fait l'honneur de me parler du brillant hiver passé à

Londres deux ans auparavant, de l'admiration excitée par elle, des

soins dont elle était l'objet; elle me laissa même entrevoir la

grande conquête qu'elle avait faite. Dans l'après-midi et la

soirée j'en appris encore davantage: elle me rapporta quelques

douces conversations, quelques scènes sentimentales; enfin elle

improvisa pour moi en ce jour tout un roman de la vie élégante.

Ses communications se renouvelaient et roulaient toujours sur le

même thème: elle, ses amours et ses chagrins; pas une seule fois

elle ne parla de la maladie de sa mère, de la mort de son frère ou

du triste avenir de la famille; elle semblait tout absorbée par le

souvenir de son joyeux passé et par ses aspirations vers de

nouveaux plaisirs: c'est tout au plus si elle passait cinq minutes

chaque jour dans la chambre de sa mère malade.

Éliza continuait à peu parler; évidemment elle n'avait pas le

temps de causer; je n'ai jamais vu personne aussi occupé qu'elle

semblait l'être, et pourtant il était difficile de dire ce qu'elle

faisait, ou du moins de voir les résultats de son activité. Elle

se levait toujours très tôt, et je ne sais à quoi elle employait

son temps avant le déjeuner; mais après, elle le divisait en

portions régulières, et chaque heure différente amenait un travail

différent. Trois fois par jour elle étudiait un petit volume: en

l'examinant, je reconnus que c'était un livre de prières

catholiques. Un jour, je lui demandai quel attrait elle pouvait

trouver dans ce livre; elle me répondit ces seuls mots: «La

rubrique.» Elle passait trois heures par jour à broder avec un fil

d'or un morceau de drap rouge presque de la grandeur d'un tapis;

en réponse à mes questions sur ce sujet, elle m'apprit que cet

ouvrage était destiné à recouvrir l'autel d'une église

nouvellement bâtie près de Gateshead. Elle consacrait deux heures

à son journal, deux autres à travailler seule dans le jardin de la

cuisine, et une à régler ses comptes. Elle paraissait n'avoir

besoin ni de conversation ni de société; je crois qu'elle était

heureuse à sa manière; la routine lui suffisait, et elle était

vivement contrariée lorsqu'un accident quelconque la forçait à

rompre son invariable régularité.

Un soir, plus communicative qu'à l'ordinaire, elle me dit avoir

été profondément affligée par la conduite de John et la ruine qui

menaçait sa famille; mais elle ajouta que maintenant sa résolution

était prise, qu'elle avait mis sa fortune à l'abri; après la mort

de sa mère (et elle remarquait en passant que la malade ne pouvait

pas recouvrer la santé, ni même traîner longtemps), après la mort

de sa mère donc, elle devait mettre à exécution un projet dès

longtemps chéri: elle devait chercher un refuge où rien ne

troublerait la ponctualité de ses habitudes, une retraite qui

servirait de barrière entre elle et le monde frivole. Je lui

demandai si Georgiana l'accompagnerait.

Certainement non. Georgiana et elle n'avaient jamais eu et

n'avaient encore rien de commun; pour aucune raison, elle n'aurait

voulu supporter l'ennui de sa compagnie; Georgiana devait suivre

sa route et Éliza la sienne.

Le temps que Georgiana ne passait pas à m'ouvrir son coeur, elle

restait étendue sur un sofa, à déplorer la tristesse qui régnait

dans la maison et à désirer que sa tante Gibson lui envoyât une

invitation pour aller à la ville. «Il vaudrait bien mieux pour

moi, disait-elle, passer un ou deux mois hors d'ici jusqu'à ce que

tout fût fini.» Je ne lui demandai pas ce qu'elle voulait dire par

ces mots; mais je pense qu'elle faisait allusion à la mort

prochaine de sa mère et au service funèbre. Éliza ne s'inquiétait

généralement pas plus des plaintes et de l'indolence de sa soeur

que si elle n'eût pas existé. Un jour cependant, après avoir

achevé ses comptes et pris sa broderie elle interpella sa soeur de

la manière suivante:

«Georgiana, certainement jamais animal plus vain et plus absurde

que vous n'a eu permission d'embarrasser la terre; vous n'aviez

aucune raison pour naître, car vous ne vous servez pas de la vie.

Au lieu de vivre pour vous, en vous et avec vous, comme devrait le

faire toute créature raisonnable, vous ne cherchez qu'à appuyer

votre faiblesse sur la force de quelque autre; si personne ne veut

se charger d'une créature lourde, impuissante et inutile, vous

criez que vous êtes maltraitée, négligée et misérable; l'existence

pour vous doit être sans cesse variée et remplie de plaisirs, sans

cela vous trouvez que le monde est une prison; il faut que vous

soyez admirée, courtisée, flattée; vous avez besoin de musique, de

danse et de monde, ou bien vous devenez languissante! N'êtes-vous

pas capable d'adopter un système qui rendrait impuissants les

efforts de la volonté des autres? Prenez une journée, divisez-la

en plusieurs parties, appropriez un travail quelconque à chacune

de ces parties, n'ayez pas un quart d'heure, dix minutes, cinq

minutes même qui ne soient employées; que chaque chose soit faite

à son tour, avec méthode et régularité, et vous arriverez à la fin

de la journée sans vous en apercevoir; vous ne serez redevable à

personne de vous avoir aidée à passer le temps, vous n'aurez

demandé à personne sa compagnie, sa conversation ou sa sympathie;

en un mot, vous aurez vécu comme devrait vivre tout être

indépendant! Écoutez ce conseil, le premier et le dernier que vous

recevrez jamais de moi, et alors, quoi qu'il arrive, vous n'aurez

pas plus besoin de moi que d'aucun autre. Si vous le négligez, eh

bien! vous continuerez à vous plaindre, à traîner partout votre

indolence et à subir les résultats de votre stupidité, quelque

tristes et insupportables qu'ils puissent être. Je vais vous

parler franchement; ce que j'ai à vous dire, je ne le répéterai

plus, mais j'agirai en conséquence: après la mort de ma mère, je

ne m'inquiète plus de vous; du jour où son cercueil aura été

transporté dans les caveaux de Gateshead, vous et moi serons aussi

séparées que si nous ne nous étions jamais connues. N'allez pas

croire que, parce que le hasard nous a fait naître des mêmes

parents, je vous laisserai m'enchaîner, même par le lien le plus

faible! Voici ce que je vous dis: si toute l'humanité venait à

disparaître de la surface du globe, excepté nous, si nous restions

seules sur la terre, je vous abandonnerais dans le vieux monde, et

je m'en irais vers la terre nouvelle.»

Éliza cessa de parler.

«Vous auriez pu vous épargner la peine de débiter cette tirade,

répondit Georgiana; tout le monde sait que vous êtes la créature

la plus égoïste et la plus dépourvue de coeur qui existe. Vous me

haïssez, j'en ai eu une preuve dans le tour que vous m'avez joué à

propos de lord Edwin Vire; vous ne pouviez pas vous habituer à

l'idée que je serais au-dessus de vous, que j'aurais un titre, que

je serais reçue dans des salons où vous n'oseriez pas seulement

vous montrer: aussi vous avez agi en espion et en traître, et vous

avez détruit mes projets pour jamais.»

Georgiana prit son mouchoir et se moucha pendant une heure

environ; Éliza demeura froide, impassible et assidue.

Il y a des gens qui font peu de cas d'une tendresse véritable et

généreuse. J'avais sous les yeux deux natures chez lesquelles ce

sentiment n'existait pas: l'une avait une intolérable amertume,

l'autre manquait de saveur. La tendresse sans la raison constitue

un caractère faible et impuissant, mais la raison sans la

tendresse rend l'âme aigre et rude.

Le temps était humide et le vent sifflait. Georgiana s'était

endormie sur le sofa en lisant un roman; Éliza était allée

entendre un service à la nouvelle église, car elle était sévère

pour ce qui concernait la religion; aucun temps ne pouvait

empêcher le ponctuel accomplissement de ce qu'elle regardait comme

ses devoirs religieux; par la pluie ou le soleil, elle se rendait

trois fois à l'église le dimanche, et, dans la semaine, toutes les

fois qu'il y avait des prières.

J'eus alors l'idée d'aller voir l'état de la pauvre femme, qui

était à peine soignée: les domestiques s'inquiétaient peu d'elle;

la garde, n'étant pas surveillée, s'échappait de la chambre dès

qu'elle le pouvait; Bessie était fidèle, mais elle avait à

s'occuper de sa famille, et ne montait au château que de temps en

temps. Au moment où j'entrai dans la chambre, je n'y vis personne;

la garde n'y était pas. La malade était couchée tranquillement et

semblait toujours plongée dans sa léthargie; sa figure livide

était enfoncée dans ses oreillers; le feu s'éteignait, je le

ranimai, j'arrangeai les draps, je regardai un instant celle qui

ne pouvait plus me voir, puis je me dirigeai vers la fenêtre.

La pluie battait contre les vitres, et le vent soufflait

impétueusement; je pensai en moi-même: «Sur ce lit est couché

quelqu'un qui bientôt ne sera plus au milieu de la guerre des

éléments; cet esprit qui maintenant lutte contre la matière, où

ira-t-il, lorsqu'il sera enfin délivré?»

En sondant ce grand mystère, le souvenir d'Hélène Burns me revint;

je me rappelai ses dernières paroles, sa foi, sa doctrine sur

l'égalité des âmes une fois délivrées du corps; ma pensée écoutait

cette voix dont je me souvenais si bien; je voyais encore cette

figure pâle, mourante et divine, ce regard sublime, lorsque,

couchée sur son lit de mort, elle aspirait à retourner dans le

sein de son père céleste. Tout à coup une voix faible, partie du

lit, murmura:

«Qui est là?»

Je savais que Mme Reed n'avait pas parlé depuis plusieurs jours.

Allait-elle revenir à la santé? Je m'approchai d'elle.

«C'est moi, ma tante, dis-je.

-- Qui, moi? répondit-elle; qui êtes-vous?» Puis elle fixa sur moi

un regard surpris, alarmé, mais pas complètement égaré. «Je ne

vous connais pas; où est Bessie?

-- Elle est à la loge, ma tante.

-- Ma tante, répéta-t-elle; qui m'appelle tante? Vous n'êtes pas

une Gibson, et pourtant je vous connais; cette figure, ces yeux,

ce front me sont familiers; vous ressemblez... mais vous

ressemblez à Jane Eyre!»

Je ne répondis rien; j'avais peur de lui faire mal en lui disant

qui j'étais.

«Oui, dit-elle, je crains que ce ne soit une erreur; je me trompe;

je désirais voir Jane Eyre, et je me figure une ressemblance là où

il n'en existe pas; d'ailleurs, en huit années, elle doit avoir

changé.»

Je l'assurai doucement que j'étais bien celle qu'elle avait cru

reconnaître et qu'elle désirait voir; m'apercevant qu'elle me

comprenait et qu'elle avait entière connaissance, je lui expliquai

comment le mari de Bessie était venu me chercher à Thornfield.

«Oui, je sais que je suis très malade, reprit-elle au bout de peu

de temps. Il y a quelques instants, j'ai voulu me tourner, et je

n'ai pas pu remuer un seul membre; il vaut mieux que je délivre

mon esprit avant de mourir; dans l'état où je suis on trouve lourd

ce qui semble léger lorsqu'on se porte bien... La garde est-elle

ici? ou bien êtes-vous seule dans la chambre?»

Je l'assurai que j'étais seule.

«Eh bien! dit-elle, je vous ai nui deux fois et je le regrette

maintenant: la première, en n'accomplissant pas la promesse que

j'avais faite à mon mari de vous élever comme mes enfants;

l'autre...» Elle s'arrêta. «Après tout, cela n'a peut-être pas

beaucoup d'importance, murmura-t-elle, et puis je peux guérir; il

est si pénible de m'humilier ainsi devant elle!»

Elle fit un effort pour changer de position, mais ne put pas; sa

figure s'altéra et sembla exprimer une douleur intérieure, peut-

être quelque trouble précurseur de l'agonie.

«Allons, il le faut bien, dit-elle, l'éternité est devant moi; je

ferai mieux de le lui dire. Ouvrez ma toilette, ajouta-t-elle, et

apportez la lettre que vous y verrez.»

Je lui obéis.

«Lisez-la maintenant.» dit-elle.

Elle était courte et ainsi conçue:

«Madame, voudriez-vous avoir la bonté de m'envoyer l'adresse de ma

nièce Jane Eyre, et de me dire comment elle se porte. Mon

intention est d'écrire brièvement et mon désir de la faire venir à

Madère. La Providence a béni mes efforts, j'ai pu amasser quelque

chose; je n'ai ni femme ni enfant; je veux l'adopter pendant ma

vie et lui laisser à ma mort tout ce que je possède.

«Je suis, madame, etc.

«John Eyre. Madère.»

La lettre était datée de trois ans auparavant.

«Pourquoi n'ai-je jamais entendu parler de cela? demandai-je.

-- Parce que je vous détestais trop profondément pour prêter la

main à votre élévation et à votre prospérité; je ne pouvais pas

oublier votre conduite à mon égard, Jane, la fureur avec laquelle

vous vous êtes une fois tournée contre moi, le ton avec lequel

vous m'aviez déclaré que vous me détestiez plus que personne au

monde, votre regard qui n'avait rien d'un enfant, votre voix

lorsque vous avez assuré que ma pensée seule vous rendait malade,

et que je vous ai traitée avec cruauté; je ne pouvais pas oublier

mes propres sensations, lorsque vous vous étiez levée et que vous

aviez jeté sur moi le venin de votre esprit; j'étais aussi

effrayée alors que si un animal poussé ou frappé par moi se fût

mis à me regarder avec les yeux d'un homme, et m'eut maudite avec

une voix humaine. Apportez-moi de l'eau, oh! dépêchez-vous!

-- Chère madame Reed, lui dis-je en lui offrant ce qu'elle me

demandait, ne pensez plus à toutes ces choses, effacez-les de

votre souvenir; pardonnez-moi mon langage passionné; j'étais une

enfant alors, huit, neuf années se sont écoulées depuis ce jour.»

Elle ne fit pas attention à ce que je disais; mais lorsqu'elle eut

bu et repris haleine, elle continua ainsi:

«Je vous dis que je ne pouvais pas oublier, et je me vengeai; je

ne pouvais pas accepter de vous voir adoptée par votre oncle et

vivant dans l'aisance. Je lui écrivis, je lui dis que j'étais

désolée que ses projets ne pussent pas s'accomplir, mais que Jane

Eyre était morte du typhus à Lowood! Maintenant faites ce que vous

voudrez, écrivez pour contredire mon assertion, exposez mon

mensonge, dites tout ce qu'il vous plaira. Je crois que vous êtes

née pour être mon tourment; ma dernière heure est empoisonnée par

le souvenir d'une faute que sans vous je n'aurais jamais été

tentée de commettre.

-- Si vous pouviez ne plus y penser, ma tante, et me regarder avec

tendresse et indulgence!

-- Vous avez une mauvaise nature, me dit-elle, une nature qu'il

m'a été impossible de comprendre jusqu'à ce jour. Comment, pendant

neuf ans, avez-vous pu être patiente, et accepter tous les

traitements, et pourquoi, la dixième année, avez-vous laissé

éclater votre violence? voilà ce que je n'ai jamais compris.

-- Je ne pense pas que ma nature soit mauvaise, repris-je; je suis

peut-être violente, mais non pas vindicative; bien des fois, dans

mon enfance, j'aurais été heureuse de vous aimer, si vous l'aviez

voulu, et maintenant je désire vivement me réconcilier avec vous.

Embrassez-moi, ma tante.»

J'approchai ma joue de ses lèvres, mais elle ne la toucha pas:

elle me dit que je l'oppressais en me penchant sur son lit, et me

redemanda de l'eau; lorsque je la recouchai, car je l'avais

soulevée avec mon bras pendant qu'elle buvait, je pris dans mes

mains ses mains froides; mais ses faibles doigts essayèrent de

m'échapper, ses yeux vitreux évitèrent les miens.

«Eh bien! dis-je enfin, aimez-moi ou haïssez-moi, en tout cas vous

avez mon plein et libre pardon; demandez celui de Dieu et soyez en

paix.»

Pauvre femme malade! il était trop tard désormais pour changer son

âme: vivante, elle m'avait haïe; mourante, elle devait me haïr

encore.

La garde entra, suivie de Bessie; je restai encore une demi-heure,

espérant découvrir chez Mme Reed quelque marque d'affection; mais

elle n'en donna aucune, elle était retombée dans son

engourdissement; elle ne recouvra pas ses esprits, elle mourut la

nuit même, à minuit; je n'étais pas là pour lui fermer les yeux,

et ses filles non plus. Le lendemain, on vint nous avertir que

tout était fini. Éliza et moi nous allâmes pour la voir.

Georgiana, en apprenant cette nouvelle, se mit à sangloter tout

haut, et dit qu'elle n'osait pas venir avec nous. Sarah Reed,

jadis robuste, active, rigide et calme, était étendue sur son lit

de mort; ses yeux de bronze étaient recouverts par leurs froides

paupières; son front et ses traits vigoureux portaient encore

l'empreinte de son âme inexorable. Ce cadavre était pour moi un

objet étrange et solennel; j'y jetai un regard sombre et triste;

il n'inspirait aucun doux sentiment d'espérance, de pitié ou de

résignation. Je sentis une poignante angoisse, à cause de ses

douleurs, non pas de ma perte, et une sombre terreur devant la

mort contemplée sous cette forme effrayante.

Éliza regarda sa mère avec calme, puis elle dit, après un silence

de quelques minutes:

«Avec sa constitution elle aurait dû vivre longtemps; les chagrins

l'ont tuée.»

La bouche d'Éliza fut un instant contractée par un spasme léger;

puis elle quitta la chambre, et je la suivis. Personne n'avait

versé une larme.

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 37 / 61 题