puis elle l'attacha sur le front d'Hélène, sur ce front bon,
élevé, doux, intelligent.
Jusqu'au soir, la jeune fille supporta son châtiment avec patience
et sans avoir un seul instant conçu de ressentiment; car elle le
considérait comme une punition méritée.
Au moment où Mlle Scatcherd s'en alla, après la classe du soir, je
courus à Hélène. Je lui arrachai du front ce papier, et je le
jetai au feu.
Cette rage, dont Hélène était incapable, avait dévoré mon âme
pendant tout le jour, et des larmes brûlantes avaient coulé le
long de mes joues. La vue de cette triste résignation m'avait mis
au coeur une souffrance intolérable.
Une semaine environ après ce que je viens de raconter,
Mlle Temple, qui avait écrit à M. Loyd, recevait une réponse; il
paraît que son récit s'accordait avec le mien. Mlle Temple ayant
donc rassemblé toute l'école, déclara qu'elle avait pris des
informations sur les fautes dont Jane Eyre avait été accusée par
M. Brockelhurst, et qu'elle se trouvait heureuse de la déclarer
innocente; les maîtresses me donnèrent des poignées de main et
m'embrassèrent; un murmure de plaisir se fit entendre parmi mes
compagnes.
Délivrée d'un poids aussi accablant, je pris dès lors la
résolution de me mettre à l'oeuvre, et de me frayer un chemin au
milieu de toutes les difficultés.
Je travaillai courageusement, et mes succès furent proportionnés à
mes efforts: ma mémoire, qui n'était pas naturellement très bonne,
s'améliora par la pratique; l'exercice aiguisa mon esprit; au bout
de quelques semaines, je fus placée dans une classe supérieure, et
je n'étais pas à Lowood depuis deux mois, lorsqu'on me permit de
commencer le français et le dessin. Le même jour, j'appris les
deux premiers temps du verbe Être, et je dessinai ma première
ferme, dont, par parenthèse, les murs étaient encore plus inclinés
que ceux de la fameuse tour penchée à Pise.
Ce soir-là, en allant me coucher, j'oubliai de me servir en
imagination le souper de pommes de terre toutes chaudes, de pain
blanc et de lait nouvellement tiré, comme j'avais l'habitude de le
faire pour apaiser mon estomac affamé. Je me contentai, pour tout
repas, de regarder mille gravures idéales qui se présentaient à
mes yeux dans l'obscurité. Je me figurais qu'elles étaient toutes
mon ouvrage. Je voyais des maisons, des arbres, des rochers et des
ruines pittoresques, des groupes de châteaux, de belles peintures
représentant des papillons qui voltigeaient sur des roses en
boutons, des oiseaux becquetant les cerises mûres, ou bien un nid
de petits rouges-gorges, recouvert par des branches de lierre. Je
pensais aussi au jour où je serais capable de traduire couramment
un certain petit livre français que Mme Pierrot m'avait montré. Je
m'endormis avant d'avoir résolu ce problème d'une manière
satisfaisante.
Salomon a bien raison de dire: «Mieux vaut un dîner d'herbe et
l'amour, qu'un boeuf à l'écurie et la haine.»
Je n'aurais pas changé Lowood et toutes ses privations pour
Gateshead et son luxe.