On sait le retentissement qu'a eu en Angleterre le premier ouvrage
de Currer Bell: il nous a paru si digne de son renom, que nous
avons eu le désir d'en faciliter la lecture au public français.
Faire partager aux autres l'admiration que nous avons nous-même
ressentie, tel est le motif de notre essai de traduction.
Bien que ce livre soit un roman, il n'y faut pas chercher une
rapide succession d'événements extraordinaires, de combinaisons
artificiellement dramatiques. C'est dans la peinture de la vie
réelle, dans l'étude profonde des caractères, dans l'essor simple
et franc des sentiments vrais, que la fiction a puisé ses plus
grandes beautés.
L'auteur cède la parole à son héroïne, qui nous raconte les faits
de son enfance et de sa jeunesse, surtout les émotions qu'elle en
éprouve. C'est l'histoire intime d'une intelligence avide, d'un
coeur ardent, d'une âme puissante en un mot, placée dans des
conditions étroites et subalternes, exposée aux luttes de la vie,
et conquérant enfin sa place à force de constance et de courage.
Ce qui nous paraît surtout éminent dans cet ouvrage, plus éminent
encore que le grand talent dont il fait preuve, c'est l'énergie
morale dont ses pages sont empreintes. Certes, la passion n'y fait
pas défaut; elle y abonde au contraire; mais au-dessus plane
toujours le respect de la dignité humaine, le culte des principes
éternels. L'instinct quelquefois s'exalte et s'emporte mais la
volonté est bientôt là qui le domine et le dompte. La difficulté
de la lutte ne nous est pas voilée; mais la possibilité, l'honneur
de la victoire, éclate toujours. C'est ainsi que ce livre, en nous
montrant la vie telle qu'elle est, telle qu'elle doit être,
robuste, militante glorieuse en fin de compte, nous élève et nous
fortifie.
La vigueur des caractères, des tableaux, des pensées même, a fait
d'abord attribuer Jane Eyre à l'inspiration d'un homme, tandis que
la finesse de l'analyse, la vivacité des sensations, semblaient
trahir un esprit plus subtil, un coeur plus impressionnable. De
longs débats se sont engagés à ce sujet entre les curiosités
excitées. Aujourd'hui que le pseudonyme de Currer Bell a été
soulevé, que l'on sait que cette plume si virile est tenue par la
main d'une jeune fille, l'étonnement vient se mêler à
l'admiration.
Quant à la traduction, nous l'avons faite avec bonne foi, avec
simplicité. Souvent le tour d'une phrase pourrait être plus
conforme au génie de notre langue, des équivalents auraient
avantageusement remplacé certaines expressions un peu étranges
pour notre oreille; mais nous y aurions perdu, d'un autre côté,
une saveur originale, un parfum étranger, qui nous a semblé devoir
être conservé. Nous voudrions que l'auteur, qui a eu confiance
dans notre tentative, n'eût pas lieu de le regretter.