XVI

Avril.

Adieu, François. Je suis plus courageuse. J’ai beaucoup réfléchi et je

demeure sans haine. L’amour est toujours innocent. C’est ce que nous

disions à l’époque où nous avons commencé de nous aimer et je dois le

redire aujourd’hui, parce qu’une vérité ne saurait être une vérité à mes

yeux seulement quand elle me sert et une erreur quand elle se retourne

contre moi.

Il est vrai: j’ai peut-être demandé à la vie, à l’amour quelque chose de

grand et de démesuré qu’ils ne pouvaient me donner. Je ne regrette pas

la supériorité de ce rêve qui m’a aidée à vivre. Quand je t’ai connu,

une grande espérance est entrée dans mon cœur. J’ai conçu que rien de

médiocre ni de bas n’entacherait jamais le sentiment que j’y sentais

naître. Ne m’eusses-tu apporté, au lieu de ce bonheur entrevu et un

instant étreint, qu’une occasion de sacrifice, si ce sacrifice n’avait

pas été vain, s’il avait été utile, fécond, s’il avait pu contenter ce

besoin singulier que mon âme a de s’exalter, de se surpasser et ce goût

qui n’est pas du tout religieux, ce goût peut-être artiste que j’ai de

mettre un peu de ciel dans ce qui est terrestre, tu ne m’entendrais pas

me plaindre. Je dirais simplement qu’il était bon et juste qu’il en fût

ainsi.

Car, mon ami, ce désir absurde et magnifique de me dévouer que je

portais à vingt ans ne s’est pas affaibli en moi. Je voudrais, au

dernier jour de ma vie, fermer les yeux sur cette pensée: «Celui que

j’ai le plus aimé n’a pas trompé mon attente. C’est le sort, c’est le

destin qui me furent insensibles et durs. Lui, au contraire, fut ma

douceur et ma consolation.» Si je reste toute meurtrie par les heures

terribles que je viens de vivre, je m’en détourne résolument. J’ai

remarqué qu’en nommant le courage on l’appelle à son secours et qu’en

s’avouant désarmé, on se désarme davantage. Je veille à ce que, dans mon

cœur solitaire, l’amertume se dissipe. Et je pourrais encore goûter une

grande douceur mélancolique à songer que l’amour enfui, l’amitié

demeure, qu’elle met en nous, non plus ces grands feux passagers et

désormais éteints, mais cet éclairage intime, tranquille et doux des

lampes du soir, avec quelque chose d’infiniment émouvant qui est la

poésie silencieuse d’un beau souvenir.

Mais, François, cela est-il possible? Tu es dupe de ta propre éloquence,

de toutes les nobles raisons que tu te donnes à toi-même pour embellir

tes actions. Nous avons parlé le même langage, mais nous n’exprimions

pas les mêmes choses. Tu as pris pour l’amour le plus pur un trouble

passager, le simple désir; tu as paré de grands mots un sentiment

subalterne. Et ne pares-tu pas en ce moment des couleurs les plus

brillantes le même trouble qui te porte vers une autre?

Moi, je ne me suis pas trompée sur ce que j’éprouvais. Je t’aurais aimé

sans le lien du plaisir, et pour ta seule intelligence, parce que, avec

toi, les heures sont tour à tour légères, chaudes, colorées et toujours,

toujours belles. Je t’aurais aimé disgracié, infirme, vieilli. Je

t’aurais aimé dans l’épreuve et l’infortune. J’aurais voulu me

dépouiller pour toi.

Toi, tu n’es pas tendre, tu es passionné. La tendresse est pleine

d’attentions, de zèle, de soins délicats dont tu t’affranchis et que

seul l’état de passion peut t’inspirer. Chez toi, la source de toute

exaltation est dans tes sens; chez moi, elle est dans mon cœur.

Mon ami, j’ai relu toutes tes lettres et, à la lueur des derniers

événements, tu m’apparais dégagé du mirage qui m’a longtemps abusée. Je

voudrais te dire, sans élever le ton et avec une sagesse attristée:

c’est une grande responsabilité qu’encourt un homme de ta valeur, de ton

prestige, lorsqu’il dépose dans un cœur vulnérable le feu que

m’insufflaient tes lettres. Cette fièvre, cette flamme, tu t’en délivres

vite. Mais elles demeurent comme un ardent poison dans les veines de

l’être que tu as incendié. Je te parle sans irritation. Je ne me plains

pas ou, du moins, je ne me plains plus. De quoi me plaindrais-je? Que

m’apportait, depuis huit mois, notre triste amour déclinant? Ai-je goûté

une heure pure de toute inquiétude? J’ai senti, peu à peu, se refroidir,

se tarir toutes les sources de chaleur, de tendresse qui me venaient de

toi. J’ai vu s’éteindre ce foyer et, jour par jour, l’indifférence se

répandre sur ton visage et dans ton cœur. Qu’est-ce que je perds? Des

transes, des nuits d’insomnie, un choc au cœur chaque fois qu’on me

remet une lettre et l’affreux pressentiment d’une mauvaise nouvelle

qu’on sent venir, qui n’est que différée, toute une vie d’angoisse et de

tourments? Et je pleurerais? Et je pleure?

Insensée! Depuis des jours et des jours, tu te débats contre toi-même.

Tout ce que tu as conservé de sain, de sage, de courageux, l’instinct

profond qui palpite et qui souffre en toi te crie: «Tu ne dois plus le

revoir». Il dépend de toi d’échanger la servitude contre la liberté. Et

tu hésiterais? Cet homme, source de tous tes maux, ne te fera plus

souffrir. Il se détourne de toi. Tant mieux! Dans quelques mois ou dans

quelques années, si tu le rencontres, tu chercheras, étonnée, sur son

visage le signe, la trace disparue de ce pouvoir qui, aujourd’hui

encore, te subjugue. Tu vas respirer, tu vas l’oublier. La puissance

isolante de l’amour rompant son enchantement, ta cécité, ta surdité vont

cesser. Tu vas devenir sensible à la poésie des choses. La grande voix

de Beethoven va de nouveau toucher ton oreille avec le murmure des

sources et le chant des oiseaux. Ton art, que tu as négligé, va te

rendre ses trésors perdus. Tu goûteras la présence de tes amis, la

lecture, la douceur de l’été dans ton jardin. Tu vas penser, tu vas

revivre. Et tu pleures?

Quand je pourrai me remettre au travail, je demanderai à ma chère

musique la consolation et l’oubli de ces mauvais jours. L’œuvre que je

composerai, si elle parle à l’âme, si elle est, comme je l’espère,

émouvante et pathétique, fera venir à moi celui qui m’apportera la

récompense de mon courage, celui que j’attendais vraiment et qui,

peut-être, en ce moment, me cherche. Je serai soutenue par cette douce

espérance. Mais alors même que celui que j’attends ne viendrait pas,

l’art seul me serait un réconfort. C’est un peu la fonction de l’artiste

de souffrir. Si l’amour nous blesse, c’est pour nous inspirer, et

lorsque nous avons été très malheureux, il nous reste, hélas! d’écrire

notre chanson.

Adieu, François.

Paroles d'un solitaire · 第 67 / 71 题