Avril.
Adieu, François. Je suis plus courageuse. J’ai beaucoup réfléchi et je
demeure sans haine. L’amour est toujours innocent. C’est ce que nous
disions à l’époque où nous avons commencé de nous aimer et je dois le
redire aujourd’hui, parce qu’une vérité ne saurait être une vérité à mes
yeux seulement quand elle me sert et une erreur quand elle se retourne
contre moi.
Il est vrai: j’ai peut-être demandé à la vie, à l’amour quelque chose de
grand et de démesuré qu’ils ne pouvaient me donner. Je ne regrette pas
la supériorité de ce rêve qui m’a aidée à vivre. Quand je t’ai connu,
une grande espérance est entrée dans mon cœur. J’ai conçu que rien de
médiocre ni de bas n’entacherait jamais le sentiment que j’y sentais
naître. Ne m’eusses-tu apporté, au lieu de ce bonheur entrevu et un
instant étreint, qu’une occasion de sacrifice, si ce sacrifice n’avait
pas été vain, s’il avait été utile, fécond, s’il avait pu contenter ce
besoin singulier que mon âme a de s’exalter, de se surpasser et ce goût
qui n’est pas du tout religieux, ce goût peut-être artiste que j’ai de
mettre un peu de ciel dans ce qui est terrestre, tu ne m’entendrais pas
me plaindre. Je dirais simplement qu’il était bon et juste qu’il en fût
ainsi.
Car, mon ami, ce désir absurde et magnifique de me dévouer que je
portais à vingt ans ne s’est pas affaibli en moi. Je voudrais, au
dernier jour de ma vie, fermer les yeux sur cette pensée: «Celui que
j’ai le plus aimé n’a pas trompé mon attente. C’est le sort, c’est le
destin qui me furent insensibles et durs. Lui, au contraire, fut ma
douceur et ma consolation.» Si je reste toute meurtrie par les heures
terribles que je viens de vivre, je m’en détourne résolument. J’ai
remarqué qu’en nommant le courage on l’appelle à son secours et qu’en
s’avouant désarmé, on se désarme davantage. Je veille à ce que, dans mon
cœur solitaire, l’amertume se dissipe. Et je pourrais encore goûter une
grande douceur mélancolique à songer que l’amour enfui, l’amitié
demeure, qu’elle met en nous, non plus ces grands feux passagers et
désormais éteints, mais cet éclairage intime, tranquille et doux des
lampes du soir, avec quelque chose d’infiniment émouvant qui est la
poésie silencieuse d’un beau souvenir.
Mais, François, cela est-il possible? Tu es dupe de ta propre éloquence,
de toutes les nobles raisons que tu te donnes à toi-même pour embellir
tes actions. Nous avons parlé le même langage, mais nous n’exprimions
pas les mêmes choses. Tu as pris pour l’amour le plus pur un trouble
passager, le simple désir; tu as paré de grands mots un sentiment
subalterne. Et ne pares-tu pas en ce moment des couleurs les plus
brillantes le même trouble qui te porte vers une autre?
Moi, je ne me suis pas trompée sur ce que j’éprouvais. Je t’aurais aimé
sans le lien du plaisir, et pour ta seule intelligence, parce que, avec
toi, les heures sont tour à tour légères, chaudes, colorées et toujours,
toujours belles. Je t’aurais aimé disgracié, infirme, vieilli. Je
t’aurais aimé dans l’épreuve et l’infortune. J’aurais voulu me
dépouiller pour toi.
Toi, tu n’es pas tendre, tu es passionné. La tendresse est pleine
d’attentions, de zèle, de soins délicats dont tu t’affranchis et que
seul l’état de passion peut t’inspirer. Chez toi, la source de toute
exaltation est dans tes sens; chez moi, elle est dans mon cœur.
Mon ami, j’ai relu toutes tes lettres et, à la lueur des derniers
événements, tu m’apparais dégagé du mirage qui m’a longtemps abusée. Je
voudrais te dire, sans élever le ton et avec une sagesse attristée:
c’est une grande responsabilité qu’encourt un homme de ta valeur, de ton
prestige, lorsqu’il dépose dans un cœur vulnérable le feu que
m’insufflaient tes lettres. Cette fièvre, cette flamme, tu t’en délivres
vite. Mais elles demeurent comme un ardent poison dans les veines de
l’être que tu as incendié. Je te parle sans irritation. Je ne me plains
pas ou, du moins, je ne me plains plus. De quoi me plaindrais-je? Que
m’apportait, depuis huit mois, notre triste amour déclinant? Ai-je goûté
une heure pure de toute inquiétude? J’ai senti, peu à peu, se refroidir,
se tarir toutes les sources de chaleur, de tendresse qui me venaient de
toi. J’ai vu s’éteindre ce foyer et, jour par jour, l’indifférence se
répandre sur ton visage et dans ton cœur. Qu’est-ce que je perds? Des
transes, des nuits d’insomnie, un choc au cœur chaque fois qu’on me
remet une lettre et l’affreux pressentiment d’une mauvaise nouvelle
qu’on sent venir, qui n’est que différée, toute une vie d’angoisse et de
tourments? Et je pleurerais? Et je pleure?
Insensée! Depuis des jours et des jours, tu te débats contre toi-même.
Tout ce que tu as conservé de sain, de sage, de courageux, l’instinct
profond qui palpite et qui souffre en toi te crie: «Tu ne dois plus le
revoir». Il dépend de toi d’échanger la servitude contre la liberté. Et
tu hésiterais? Cet homme, source de tous tes maux, ne te fera plus
souffrir. Il se détourne de toi. Tant mieux! Dans quelques mois ou dans
quelques années, si tu le rencontres, tu chercheras, étonnée, sur son
visage le signe, la trace disparue de ce pouvoir qui, aujourd’hui
encore, te subjugue. Tu vas respirer, tu vas l’oublier. La puissance
isolante de l’amour rompant son enchantement, ta cécité, ta surdité vont
cesser. Tu vas devenir sensible à la poésie des choses. La grande voix
de Beethoven va de nouveau toucher ton oreille avec le murmure des
sources et le chant des oiseaux. Ton art, que tu as négligé, va te
rendre ses trésors perdus. Tu goûteras la présence de tes amis, la
lecture, la douceur de l’été dans ton jardin. Tu vas penser, tu vas
revivre. Et tu pleures?
Quand je pourrai me remettre au travail, je demanderai à ma chère
musique la consolation et l’oubli de ces mauvais jours. L’œuvre que je
composerai, si elle parle à l’âme, si elle est, comme je l’espère,
émouvante et pathétique, fera venir à moi celui qui m’apportera la
récompense de mon courage, celui que j’attendais vraiment et qui,
peut-être, en ce moment, me cherche. Je serai soutenue par cette douce
espérance. Mais alors même que celui que j’attends ne viendrait pas,
l’art seul me serait un réconfort. C’est un peu la fonction de l’artiste
de souffrir. Si l’amour nous blesse, c’est pour nous inspirer, et
lorsque nous avons été très malheureux, il nous reste, hélas! d’écrire
notre chanson.
Adieu, François.