XV

Mars.

Mon ami, voilà donc la nouvelle qui m’attendait à mon retour et que je

redoutais plus que la mort! Une femme est passée dans ta vie et t’a pris

à moi. C’est bien simple, c’est si banal. Ah! la terrible chose!

Cette nuit, chaque fois que je me réveillais, j’éprouvais au milieu de

ma torpeur un malaise insoutenable. Quelque chose était en moi, caché

dans un repli de ma pensée encore confuse, et qui, en se dévoilant, je

le pressentais, allait me faire un mal horrible. Aussi voulais-je

désespérément me réfugier dans le sommeil, me rendormir, pour ne pas

savoir. Mais tout de suite c’était l’évidence, cruelle comme une

révélation. Je recommençais à apprendre mon malheur: François n’est plus

dans ma vie!

Malgré les troubles fréquents, les inquiétudes passagères, tout ce que

je croyais être, cette illumination secrète, cette griserie de mes

journées, cette surprise enchantée d’ouvrir les yeux le matin en me

disant que les erreurs de ma jeunesse étaient bénies puisqu’elles

étaient le chemin qui m’avait conduit à un si grand bonheur, tout cela

que je n’ai plus, comment n’en sentirais-je pas la perte avec un

désespoir qu’aucun mot ne saurait exprimer?

Mon ami, tu connais peu ma vie; tu ne sais pas comme j’ai été jeune,

confiante, courageuse. Je n’ai pas désiré la gloire; je n’ai désiré que

l’amour. Tu ne peux pas savoir... Quand je me refermais par pudeur pour

ne pas laisser entrevoir mon âme à une âme trop médiocre, quand je me

suis écartée parfois résolument d’un être inférieur qui pourtant

m’attirait, toujours, toujours, l’espérance de trouver enfin un cœur

digne du mien m’a soutenue.

C’est là le vrai drame de ma vie.

A présent, mon ami, je ne suis plus toute jeune. Il n’y a rien devant

moi, puisqu’il n’y a plus l’amour. Il était venu au moment où je ne

l’attendais pas, avec tant de bonté, de douceur, d’abandon, de

confiance, de compréhension, me dire: «Tu vois, malgré la distance, la

solitude et les obstacles, je viens toujours à mon heure puisque je suis

là.» Il était venu; c’était mon bien le plus cher. Comprends-tu pourquoi

je tremblais de le perdre? Comprends-tu que j’aie pu te dire un jour au

début: «Si vous n’êtes pas sûr de vous, épargnez-moi, épargnez-moi.»

Comprends-tu?

Mon ami, je ne suis pas née docile; mais pour toi je le suis devenue. Je

n’étais pas très sûre de mes opinions dès qu’elles n’étaient pas

conformes aux tiennes; je reniais mes goûts, mes penchants à l’instant

même où ils risquaient de te déplaire. Si j’avais connu tes amis, je

n’aurais pas pu supporter leur réserve ou leur froideur; il m’eût fallu

à tout prix entrer dans leurs bonnes grâces pour m’en faire des alliés

auprès de toi. En ta présence, j’étais conquise et sans jugement. Tu

étais là; rien d’autre ne m’importait plus et je ne sentais pas fuir les

heures que mon délice avait comme immobilisées. Tu régnais si absolument

sur moi que j’aimais à me donner tort quand il n’était pas certain que

tu avais raison. Mais je n’ai aucune humilité; je sais tout ce que je

donnais et que tu as perdu.

Hélas! Ce mouvement d’orgueil ne me sied pas; il ne me peint pas; il

travestit mon immense détresse. C’est moi qui ai tout perdu. Me voici

presque vieille, plus vieille depuis que je sais... Je n’ai plus assez

d’illusions pour croire encore au bonheur et je n’attends plus rien, ni

la gloire dont je n’ai cure, ni l’amour que j’ai tant aimé. Et ce qui

doit venir sera plus noir que ce qui est.

Tu me dis que depuis six mois tu t’es efforcé de me donner l’illusion de

ce qui n’était plus, afin de me rendre heureuse s’il se pouvait et que

tu n’as réussi qu’à te rendre malheureux toi-même; tu me dis que si l’on

t’avait donné toute puissance sur ton cœur tu aurais voulu n’aimer que

moi; tu me dis que cet hiver tant de choses pouvaient t’abuser sur la

nature d’une sympathie que tu as éprouvée dès le premier jour pour

quelqu’un... d’une sympathie qui était si parfaitement pure et qui

s’enveloppait de silence... tu me dis que tu étais dans les serres de

l’amour quand tu l’as reconnu... Ah! je ne veux plus savoir tout ce que

tu me dis. Cela me fait trop de mal.

Et pourtant, il faut que j’achève. Tu crois que l’on peut cesser d’être

amants et rester amis quand il n’y a pas eu d’hypocrisie et de déloyauté

de part ou d’autre. Rester amis quand on a, sans cesse, devant les yeux,

des images qui vous crucifient, quand la seule vue du bonheur de

l’infidèle vous est une mortelle offense, rester amis, ah! François,

crois-tu vraiment que cela soit possible?

Paroles d'un solitaire · 第 65 / 71 题