Février.
Mon ami, j’ai lu ta lettre et puis je l’ai relue et je ne parviens pas à
la comprendre. Je ne comprends ni sa mauvaise humeur ni surtout son ton
excédé. Je la trouve insensée. Il n’est pas possible qu’une simple
phrase innocente où je t’avertis qu’après un mois de séjour ici je suis
comme anesthésiée par ce climat, mais qu’à mon retour je penserai à toi
avec plus d’inquiétude, il n’est pas possible, je ne puis comprendre que
cela me vaille cette réplique qui a comme un son de rupture.
Tu entends être libre, me dis-tu, et non pas harcelé par des plaintes
continuelles. Tu veux bien être un ami, non un esclave. Qu’est-ce que
cela veut dire?
François, il se passe dans ta vie quelque chose qui m’échappe. Tu es
loyal; peut-être t’ignores-tu toi-même. Peut-être ne vois-tu pas clair
en toi? Je m’obstine à tirer de loin sur la corde d’une cloche qui
depuis longtemps ne sonne plus dans ton cœur. Se peut-il que le mien
soit si vibrant quand le tien est déjà sourd? D’où vient qu’ils ne
battent plus à l’unisson? Nous nous sommes rencontrés; nous avons cru
marcher du même pas; mais tu allais plus vite, et je mesure,
impuissante, l’écart qui est entre nous. Ton amour essoufflé est au bout
de sa course quand le mien est si près de son point de départ. Il est
midi dans l’un; dans l’autre c’est déjà l’ombre.
Quel motif t’entraînait? Qu’avais-tu à courir? Qu’ai-je fait pour te
lasser? Pourquoi cette lettre d’aujourd’hui? Tu n’as pas obéi à ta
propre impulsion en me l’envoyant. Tu es trop généreux pour m’écrire sur
ce ton, de toi-même, en toute liberté d’esprit, lorsque deux jours de
courrier, aller et retour, nous séparent. Il y a là quelque chose de
dur, de cruel qui ne te ressemble pas. Je te supplie de regarder en toi,
de t’interroger. Ce que tu m’as écrit est tellement injuste que j’en
suis plus abasourdie qu’affligée.
Non, plus j’y réfléchis et plus je me persuade que ces reproches ne
m’étaient pas destinés. Ils se sont trompés d’adresse. Si tu as été
excédé par quelqu’un, ce n’est pas par moi. Ce n’est pas moi qui suis
responsable de ta mauvaise humeur. Ce n’est pas moi qui te prive d’un
atome de ta liberté.
Au contraire, je comprends, j’admets tous tes caprices d’écrivain et
d’artiste gâté par le succès. J’admets tous tes changements et que tu
puisses considérer aujourd’hui que le plus grand des biens c’est
l’indépendance, tandis que l’an dernier tu ne rêvais que de sacrifier
cette indépendance à ta nouvelle amie. Alors le plus grand des biens, à
tes yeux, était ma tendresse.
Mais tu es libre, mon ami, libre, hélas! libre même de ne plus m’aimer.
Je te demande seulement, si cela est, de ne pas inventer de prétexte,
d’être loyal. Si cela est, ne me ménage pas, dis-moi la vérité.
Vois-tu, François, tu es trop heureux. Célèbre, accueilli en tous lieux
par des sourires, des flatteries, partout fêté, tu as perdu, peu à peu,
les vertus héroïques qui, à ton début, faisaient de toi un être
exceptionnel. Tu ne penses plus qu’à tes plaisirs, et tu ne peux plus
souffrir la plus légère entrave à leur accomplissement. Tu te plains
quand tu devrais bénir le destin de t’être si clément. Il te manque
quelque grande épreuve, accompagnée de quelques petites épreuves
secondaires, pour te ramener au sentiment réel de la relativité de tous
les bonheurs.
Mais je ne te souhaite aucune épreuve, même si elle doit te rendre
meilleur. Je te souhaite seulement de descendre en toi-même et d’y
trouver tout naturellement ton cœur qui, sans doute, ne cesse de te
parler que parce que depuis quelque temps tu as cessé de l’écouter.
Je t’embrasse tendrement.