XIII

Janvier.

Mon ami, c’est donc vrai que je suis partie, que je suis loin de toi?

Comme tu as été bon et affectueux le dernier soir! Ce souvenir m’est

bien doux. Tu avais un visage tiré, tu ne songeais pas à séduire; ma

robe n’était pas jolie et nous n’étions pas amoureux. Mais comme je

t’aimais! Je me sentais heureuse et triste, enfin rassurée après ces

jours de folle inquiétude. Je te revois sur le quai de la gare. Je

revois ton regard malicieux et plus ému qu’il ne voulait le paraître,

ton sourire qui tremblait un peu. J’aurais voulu ne pas te quitter, ne

pas partir, j’aurais voulu que tu fusses très méchant pour être très

patiente et très tendre. J’aurais voulu passer ma vie auprès de toi.

Et maintenant, je suis loin. J’ai quitté la pluie hostile, la gifle du

vent pour retrouver ici cette même pluie devenue caresse, ce même vent

devenu velours. Mais depuis ce matin, le soleil règne. C’est bien le

doux soleil de janvier qui convient à ce pays; l’air est ouaté; le

silence à lui seul enchante et repose l’oreille. Le timbre des voix, le

mouvement des gens, tout est apaisé, nonchalant, tout a gardé la poésie

amortie de l’automne. Avant de t’écrire, je suis allée me promener sur

la route d’Aïcerrota. C’est un lieu solitaire et charmant. Entre les

branches des arbres effeuillés, le soleil oblique caressait ma joue. Je

pensais à toi: je te parlais. Ton cher fantôme accompagnait mes pas. Ta

voix chuchotait à mon oreille; ton léger parfum d’ambre voltigeait

autour de moi. Comme ce pays est bien fait pour les séparations, la

mélancolie des adieux, les douleurs d’amour, les regrets éternels! Je

marchais à pas lents. Parce que le carnaval est proche, quelqu’un jouait

de la guitare dans une rue voisine et des gens dansaient en plein air.

Je songeais à des paroles de toi qui me furent douces, il y a deux mois,

après notre premier malentendu. Tu me disais: «Est-ce bien moi qui ai pu

te causer tant de chagrin? Est-ce possible? Ai-je donc été fou?» Tu me

tenais dans tes bras; le soir obscurcissait la fenêtre. Et tu ajoutais:

«Ce soir est si beau, je suis si heureux, si comblé que ce serait un

bienfait de mourir en un pareil moment.» O mon ami, me dirais-tu encore

cela aujourd’hui?

Paroles d'un solitaire · 第 61 / 71 题