Décembre.
Mon ami, ce n’est pas bien. Tu sais que je compte toujours que tu
m’écriras le lendemain du jour où nous nous sommes vus. Tu sais que je
tiens, que je m’attache à ces petites choses, que, dans ta vie affairée,
dispersée, une menue attention, la moindre prévenance de toi ont à mes
yeux un prix inestimable. Je ne suis pas bien encombrante ni bien
exigeante et je crois que nulle amie n’aurait un tel désir de s’effacer
ni plus de bonne volonté que moi. Pourquoi me fais-tu involontairement,
je veux le croire, ces petites peines si fréquentes? Crois-tu que cela
soit bon pour notre tendresse? Crois-tu que l’amour le plus tenace, le
plus acharné à vivre et à durer ne soit pas amoindri, appauvri, blessé
par ces mille déconvenues qu’un amant pourtant doux et tendre ne fait
rien pour lui épargner? Je voulais t’écrire une lettre si chaude, si
caressante; mais comment en trouverais-je les termes devant ton
apparente distraction?
Tu me dis que tu es moins tendre que moi. Ce n’est pas ce que tu me
disais au commencement. Tu as même tout fait pour me convaincre du
contraire.
Hélas! nous nous voyons si peu! Malgré toi, à ton insu peut-être, tu te
déshabitues de moi. Tu ignores ma journée, ma rêverie, ma promenade, mes
pensées, ma tristesse. Je ne reçois plus de toi qu’une attention
distraite, un rayon affaibli qui décline, un regard oblique qui va se
détourner. Je sens bien, je sens trop que ma tendresse inquiète ne
t’apporte aucune force et même que tu n’as pas besoin que je t’aime.
Autrefois, quand je voyais le porteur de dépêches, mon cœur battait
d’espoir; j’ouvrais d’un main tremblante le papier bleu et quand du
premier coup d’œil j’avais lu la signature François, je savais, j’étais
sûre qu’elle m’annonçait ta venue alors que je ne t’attendais pas. A
présent, ce même papier bleu m’annonce toujours que tu ne viens pas
quand je t’attends. Assurément, tes excuses sont valables, tes raisons
sont de celles devant lesquelles on ne peut que s’incliner. Mais le fait
est là. Autrefois, tu me disais: «Nous sommes deux êtres si semblables
que nous étions nés pour nous connaître et nous aimer... Je te
cherchais; j’allais à ta rencontre. Chacun de mes pas me conduisait vers
toi.» Aujourd’hui tu me dis: «L’amour ne peut pas suffire à remplir ma
vie»; ou bien, en parlant d’une femme quelconque: «Elle est charmante;
elle me plaît beaucoup.» Et je dois me taire, te cacher ma peine pour ne
pas t’irriter. Mais quelle tristesse de voir s’affaiblir, s’émietter, de
jour en jour, un sentiment qu’on croyait si fort, si durable!...
Tantôt tu te jettes dans le travail avec une fureur qui m’inquiète,
tantôt tu recherches les distractions, les plaisirs, les fêtes. Notre
liaison, tu peux lui accorder çà et là une heure, mais ensuite
l’engrenage de ta vie te prend et tu m’oublies. Cela est inévitable,
sans doute. Mais moi, pendant ce temps, je suis là, retournant mes
pensées, reprenant ce que tu m’as dit, découvrant un sens terrible à des
mots innocents. Je suis là tout occupée de toi, ne vivant que pour toi,
attendant une lettre, attendant ta venue. Ah! la fièvre de l’attente!
Soupçonnes-tu ce que c’est? Encore quatre jours. C’est mercredi qu’il
doit venir. Encore trois jours. C’est pour après-demain. C’est pour
demain, pour aujourd’hui. Ah! ce tourment d’imaginer mille obstacles,
cette impatience qui rend les mains moites, cette anxiété qui serre la
gorge. Plus que vingt minutes, plus que dix-neuf, plus que dix-huit. Le
train doit être en gare. On pense aux tendres reproches qu’on taira tout
à l’heure, à la folle inquiétude qu’il faudra cacher. On regarde l’heure
qu’on a oublié de consulter depuis un long moment; mais non, une minute
à peine s’est écoulée. Plus que dix-sept. Et enfin, enfin, plus qu’une.
Et rien. L’aiguille indifférente continue sa marche comme si ce moment
n’avait rien d’exceptionnel. La porte est toujours là, muette, immobile
et close. Rien que ce soleil de fin d’automne qui caresse la pierre du
perron et insensiblement glisse vers l’ouest. L’oreille tendue, les sens
aiguisés, on cherche à percevoir le bruit d’une voiture. Oui, on ne se
trompe pas, c’est bien une voiture qui roule, qui approche. On court à
la fenêtre. Non, ce n’est pas lui! On se dit: «Il aura manqué le train.
C’est une demi-heure à attendre.» On prend un livre, on se réfugie dans
la pièce la plus retirée ou bien, si le temps est beau, au fond du
jardin. Et soudain, le tintement de la sonnette vous fait tressaillir,
vous rend les jambes défaillantes, emplit votre poitrine d’une onde de
vie qui l’étouffe. On voudrait courir, on se maîtrise, on s’efforce de
paraître calme, de marcher lentement. On ne sent plus le sol sous ses
pieds. Et c’est le télégramme, le télégramme redouté, auquel on ne
voulait pas penser et qu’on n’a pas besoin d’ouvrir pour savoir ce qu’il
contient.
Excuse-moi de libérer aujourd’hui tout mon cœur, de te montrer toute
l’étendue de ma misère. Je vais partir. Je vais aller passer deux mois à
Saint-Jean-de-Luz. Ma santé exige ce déplacement. Durant deux mois je ne
te verrai pas. Car si tu m’offrais de venir m’y rejoindre pour quelques
jours je n’accepterais pas. Je sais trop ce qui m’attendrait après ton
départ. En ce pays triste et voluptueux, où l’âme ne trouve ni appui ni
ressort, tu me laisserais, après une courte étreinte, en proie à une
mélancolie inexprimable, pendant que tu t’en irais, insouciant et
joyeux, vers tous les agréments et les plaisirs de la vie. Je renonce à
la joie si douce que j’aurais à t’avoir tout à moi pendant quelques
jours, là-bas, parce qu’ensuite je serais mille fois plus sensible au
retard d’un courrier, à un mot oublié, au geste que tu ne songerais pas
à faire. Non, non, c’est dans ce pays où rien ne me parlera de toi, que
je veux me ressaisir.
Hélas! la pensée qu’un jour viendra où tu ne seras plus pour moi qu’un
ami banal qu’on retrouve avec plaisir mais auquel on réduit sa place,
dont les lettres ne vous font pas battre le cœur, dont l’attente vous
laisse calme et l’absence sans émoi, cette pensée me semble plus
désolante que tout. Et voilà pourtant où nous allons, où tu me conduis.
Et voilà la lettre que je suis en train de t’écrire lorsque tant de
paroles pressées, chaudes et enflammées voudraient s’exhaler de mon cœur
vers toi. Je t’écris sans élan parce que je le dois. Mais les sentiments
qu’on simule on finit parfois, à la longue, par les éprouver...
Vois-tu, mon ami, ce n’est pas quand elle est malheureuse qu’il faut
juger le cœur d’une femme. C’est quand elle est heureuse, c’est aux
heures de grande sécurité quand elle pourrait se permettre impunément
d’être moins tendre, qu’elle donne la mesure de ce qu’elle vaut. Alors
elle peut être tentée parfois, parce qu’elle est comblée, de faire le
moindre effort. J’ai la fierté de penser que c’est aux heures où j’ai le
mieux senti mon pouvoir sur toi que je me suis montrée le plus
attentive, le plus dévouée à ton bonheur. Mais il est malheureusement
vrai et quelqu’un l’a dit avant moi, que la plupart des hommes n’ont de
zèle que lorsqu’ils sont inquiets. Ils ne consentent à s’ingénier, à se
dépenser en mille soins que s’il s’agit de ressaisir ce qui leur
échappe, et c’est seulement pour la raison qu’on les fuit qu’ils se
décident à presser le pas, à courir. Il me semble que celui qui attend
d’être menacé dans son bonheur pour témoigner à l’être aimé son
dévouement ne démontre que son égoïsme.
Je te quitte. Je suis lasse. Dehors, le soleil brille. Quelle belle
matinée de décembre! Moi, le soleil m’offense quand tu n’es pas là. Mais
je m’efforce de le considérer avec sympathie parce qu’à l’heure où je
t’écris il attend derrière les volets que ton domestique vienne lui
ouvrir pour pénétrer dans ta chambre. Tu cligneras des yeux en le voyant
entrer. Ton cœur en sera peut-être éclairé, mais tu ne sauras pas que
son rayon ami t’apporte un peu de ma pensée.
Au revoir. Prends soin de toi, ne travaille pas trop, ne t’amuse pas
trop, et ne me laisse pas, ne me laisse pas sans nouvelles.