Novembre.
Je vais mieux, mon ami. Le sommeil revient et, avec lui, le courage et
l’optimisme. Je recommence à aimer la vie.
Tu as été si gentil, si prévenant, si tendre depuis un mois, cherchant
par tous les moyens à me faire oublier ce premier malentendu! Et n’ai-je
point senti, en cette douce journée d’hier où tu étais tout à moi,
n’ai-je point senti que rien n’était changé entre nous, que je tenais
serré contre mon cœur le François qui m’est si cher et que je suis
toujours pour lui _la plus aimée_?
Après une journée de bonheur, on est comme en convalescence. Ce qu’on
éprouve est délicieux, un peu rêveur, un peu mélancolique. C’est comme
une sorte de clair de lune intérieur. Dans cette disposition, tu
imagines combien m’a touchée le billet que tu m’as écrit après m’avoir
quittée. Sa lecture m’a fait pleurer. Non, mon ami, je ne demande pas
que tu penses à moi à toutes les minutes du jour. C’est trop, et puis ce
n’est pas souhaitable.
Ce que l’on fait sans interruption, on finit par le faire d’une façon
machinale. La dévote qui dévide son chapelet refait ses comptes de
ménage tout en murmurant les paroles d’où son esprit est absent. Pense à
ton amie souvent, mais non sans cesse. N’use pas en toi si vite son
image. Car pour tout dire:
Comme l’œil ne voit plus ce qu’il voit tous les jours,
C’est n’y penser jamais que d’y penser toujours.
Je te prie de remarquer que ces vers sont de moi. Ce sont les premiers
que j’ai faits de ma vie. Je suis en train, à ton contact, de devenir
poétesse.
Soyons sérieux. Mon ami, tu ne sais pas combien l’histoire de ce flacon
d’ambre est symbolique. C’est bien de l’ambre que tu as reçu.
Sidi-Abdoun est un honnête marchand de Tunis qui ne trompe pas ses
clients. Au reçu de ma lettre, il a couché dans la même boîte, sur le
même lit de coton, le flacon d’ambre que je te destinais et le flacon
d’œillet commandé pour moi. Malgré l’épaisseur du cristal, les deux
flacons ont échangé un peu de leur parfum propre. Mon œillet est ambré
et ton ambre sent l’œillet. Ainsi deux amants après une longue étreinte.
Au revoir, mon bien-aimé. Que n’es-tu là? Si tu savais quel besoin sans
cesse renaissant j’ai de te voir, rien que de te voir, même sans te
parler, même à travers la vitre d’une fenêtre!