Août.
Je ne peux pas ne pas t’écrire... Je relis tes lettres; je regarde avec
émotion les objets que tu as touchés. J’ai tes livres sur ma table et je
les ouvre au hasard, et je suis triste en les lisant, parce que je pense
à ta jeunesse que je n’ai pas connue, à ma jeunesse que je ne t’ai pas
donnée. Toutes mes impressions se fondent et disparaissent dans cette
grande mélancolie de l’attente. Tu seras là demain. Je te prendrai dans
mes bras et je ne désirerai plus rien. Mais tu n’es pas là aujourd’hui
et je ne puis me faire à l’absence. Je ferme les yeux, je m’imagine que
tu es présent, j’appuie ma tête contre ta poitrine. J’ouvre les yeux, je
vois ce salon rouge et le jour pluvieux de ce vilain mois d’août.
Ah! devine ce que je n’écris pas et dans quel souvenir brûlant je vis!
Je t’aime avec les plus belles raisons qu’on ait d’aimer et avec toute
la déraison qui est bien plus belle encore. Je t’aime avec une douceur,
une folie que je n’ai jamais connues, que je t’avoue bien bas. Je compte
les heures. Te revoir, te chérir, te caresser, enfermer entre quatre
murs tout mon univers, comment pourrais-je penser à autre chose?
Tes deux chères lettres de ce matin sont sur ma poitrine. Je sens le
froissement léger du papier chaque fois que je respire. Je te dirai
demain laquelle était la plus chaude. Je parie pour le côté du cœur.
J’ai eu tantôt la visite de cette malheureuse Fanny que Paul C... vient
d’abandonner. Ah! quelle horreur que de marcher sur un être pour aller
vers un autre être, que de piétiner un amour qui souffre! Comment cet
homme a-t-il pu faire cela sans en mourir de remords? L’infortunée a
éclaté en sanglots, mais elle n’a pas eu un reproche. Comme elle
t’aurait fait pitié! Tu es si différent de Paul C..., toi, qui n’es que
tendresse, inquiétude et bonté. Tu es un de ces êtres adorables qu’on
chérit de plus en plus quand on a la joie de les posséder et qu’on ne
pourrait pas remplacer.
Mon ami, je me reproche d’avoir manqué de tact avec cette pauvre Fanny.
En me quittant, elle m’a dit: «Vous êtes heureuse, vous, Denise, cela se
voit. On ne sait que vous souhaiter.» J’ai répondu: «Souhaitez-moi de
garder ce que j’ai en ce moment. Je ne veux rien d’autre.» Elle m’a dit:
«Oui, vous avez rajeuni et embelli depuis quelque temps.» Et elle est
partie sur cette vision d’un bonheur que j’aurais dû lui cacher, parce
qu’il est une offense à ceux qui souffrent. Il est vrai que, quoi que je
fasse ou dise, l’amour qui m’illumine est si fort qu’au fond de mes yeux
il y a toujours, il me semble, quelque étincelle qui me trahit.
Que le méchant destin épargne notre tendresse qui ne fera, je l’espère,
jamais pleurer que nous, qu’il se contente de mon sacrifice comme rançon
d’un si grand bonheur! C’est si doux, si rare d’aimer ainsi! Tu as
toutes mes pensées, mon cher espoir, mon grand désir. Entends-tu à
travers la distance ma voix qui t’appelle? A demain, mon bien-aimé.