VII

Juillet.

Mon amour, ce jour ne finira pas sans que je vous aïe répété encore une

fois que je vous aime. Je vis dans un rêve. Mon amour, je suis à vous,

toute à vous. Dieu, que vous êtes loin, que ce départ a été triste! Mon

cœur me quittait pour monter avec vous dans la voiture qui vous

emportait. Comme je suis seule, maintenant, comme cette maison est vide

et sonore, étrange, désembellie par votre absence! Je n’ai pas faim, je

n’ai pas sommeil et pourtant je suis rompue par les émotions de cette

journée. Ah! si tu savais à quel point j’étais bouleversée, déchirée

depuis deux mois, depuis que je comprenais que je t’aimais non pas

d’amitié, mais de l’amour le plus tendre. Je me rappelais le conseil que

tu étais venu me demander en cette après-midi d’avril, qui restera pour

moi inoubliable. Pouvais-je m’y tromper? N’était-ce pas à cause de moi

que tu étais tenté de défaire et de refaire ta vie? Je ne regrettais pas

de t’avoir dissuadé de briser les liens d’une affection antérieure et

sacrée. Mais n’avais-je pas été plus loin que ne l’exigeait la raison?

Opter pour l’amitié quand l’amour s’offrait à moi, n’était-ce pas trop

exiger de mon courage? Et qui me demandait un pareil sacrifice?

J’étais tourmentée, oppressée; j’avais mal. Mais tu m’aimais, toi aussi,

et on ne lutte pas contre l’inévitable. Tu es si bon, si généreux, si

délicat, tel que je te souhaitais! Comment aurais-je pu me défendre? Mon

ami, je suis à toi, bien heureuse de l’être, avec une confiance si

douce, une tendresse si sûre d’elle-même, qu’elle est sans trouble,

qu’elle supprime même cette pudeur qui me bâillonnait si douloureusement

en ces derniers temps. Mais le bonheur ne me rend pas égoïste. Je ne te

dis pas: «Sois sans remords», car l’amour le plus innocent fait, hélas!

autour de lui des victimes. Du moins, nous tâcherons de réduire le mal

autant qu’il sera possible. Et pour cela, ta bonté naturelle sera ton

plus sûr guide. Mon ami, je suis celle qui te mérite le moins. Qu’ai-je

fait pour toi? Il me semble que je n’aurai jamais assez de patience,

d’attentions, de tendresse, de dévouement pour être digne de ce que tu

me donnes. Je tiens entre mes mains ce que j’ai toujours appelé, que je

croyais ne pas exister et qui était là, si doux, si grave, plein de

jeunesse encore et si confiant, malgré les leçons de l’expérience. Où

trouverais-je un être tel que toi? Je me dis que c’est trop beau; il me

faut encore du temps pour m’accoutumer à un si grand bonheur... Ah! ce

beau jour de janvier, où tu es entré pour la première fois dans cette

maison, qu’il soit béni! J’ai connu, depuis, bien des heures tristes,

bien des tourments, surtout lorsque je me débattais contre moi-même,

mais que cette agitation de l’âme avait de charme, malgré tout! Quand je

te voyais, tes paroles étaient pleines de réserve, mais tes chères

lettres étaient si transparentes! J’y lisais si bien tes sentiments! En

même temps je sentais en moi l’amour contenu, inexprimé que j’enfermais

jalousement. Il m’appartenait à moi seule; il ne dépendait que de

moi-même. Parfois, je souffrais de me taire, j’en étais malheureuse

jusqu’à l’angoisse, surtout quand je craignais que, découragé par moi,

tu ne finisses par te tourner vers une autre femme, mais parfois,

rassurée, je jouissais de mon secret avec une joie silencieuse, avec une

douceur, une mélancolie, un regret charmant, une émotion!...

Et maintenant, cet amour si longtemps captif, je lui ai donné la

liberté; il est hors de moi; il a sa vie propre; il ne dépend plus de ma

volonté qu’il reste grave, profond, poétique, durable, pur, éternel. Il

est en toi aussi. Sais-tu que je tremblerais si tu n’étais pas l’être

noble que tu es? Un homme moyen pourrait le réduire à sa taille, ce

sentiment que je crois unique, tandis que, par toi, il va grandir

magnifiquement. Mais il ne m’appartient plus. Son destin m’échappe et,

d’instant en instant, ses conséquences vont se développer. C’était une

graine que je tenais dans le creux de ma main et que j’aurais pu écraser

entre mes doigts. A présent, c’est un arbre que nos bras réunis ne

sauraient étouffer.

Je ne veux pas faire de la littérature, ah! non, Seigneur! Je désire

être devant toi simple et vraie comme une petite fille. Je t’écris dans

ce petit salon rouge que tu préfères et qui est si plein de toi. Je suis

brisée, brisée, et cela me fait un mal si doux! Je prends ta tête chérie

entre mes mains pour la couvrir de baisers. Tu es ma joie, mon espoir,

ma force et ma foi.

Paroles d'un solitaire · 第 49 / 71 题